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La grande leçon géostratégique
La grande leçon géostratégique
Par Jamel BENJEMIA
Les nations changent de visage, les régimes se succèdent, les doctrines montent sur la scène du monde avec la certitude orgueilleuse des vérités définitives, puis s’effacent à leur tour dans la poussière des archives. Les alliances se nouent avec emphase, se défont dans le silence des intérêts contrariés, se recomposent au gré des urgences, des peurs et des calculs. Pourtant, au milieu de ce théâtre mouvant où les hommes croient tenir l’histoire par la bride, une puissance demeure, impassible, presque minérale : la géographie.
Cette vérité paraît simple. Elle est pourtant l’une des grandes lois silencieuses de l’histoire universelle. Les États peuvent changer de dirigeants, modifier leurs doctrines, déplacer leurs fidélités diplomatiques ; ils ne peuvent ni déplacer leurs montagnes, ni abolir leurs mers, ni choisir leurs voisins.
Les conflits entre pays limitrophes produisent rarement des vainqueurs durables. Ils laissent plutôt des cicatrices longues, des rancœurs héréditaires, des budgets militaires dévorants, des familles brisées et des générations élevées dans la peur de l’autre. La guerre peut donner l’illusion d’une solution ; la géographie, elle, impose toujours la nécessité d’une coexistence.
L’illusion de l’allié providentiel
L’une des erreurs les plus persistantes de la pensée stratégique consiste à croire qu’une grande puissance extérieure peut résoudre durablement les problèmes de sécurité d’un État. Les alliances ont évidemment leur utilité. Elles procurent des garanties, des armements, des soutiens diplomatiques, parfois une respiration politique dans les heures de grande solitude. Mais elles reposent sur une matière fragile : l’intérêt.
L’exemple de l’Irak de Saddam Hussein demeure, à cet égard, d’une éloquence amère. Lorsque Bagdad déclenche la guerre contre l’Iran, le 22 septembre 1980, une partie des puissances occidentales et régionales voit d’un bon œil l’affaiblissement du régime iranien issu de la révolution islamique. L’Irak croit alors bénéficier d’un environnement favorable. Il s’imagine porté par une conjoncture stratégique qui le dépasse et le sert.
Huit années plus tard, le bilan est effroyable : des centaines de milliers de morts, une économie ruinée, une région traumatisée, et une mécanique de violence dont les secousses continueront à se faire sentir bien au-delà du cessez-le-feu. Le soutien extérieur avait pu faciliter l’entrée dans la guerre ; il n’avait nullement garanti une sortie honorable.
C’est là toute la cruauté de certaines alliances : elles encouragent parfois l’audace, mais elles abandonnent souvent les peuples à la facture. Une grande puissance peut souffler sur les braises d’un conflit régional, mais ce sont les voisins qui vivent ensuite avec l’incendie.
Quand la géographie défie la puissance
La guerre entre la Russie et l’Ukraine illustre, avec une intensité douloureuse, le poids obstiné de la géographie. Moscou pensait sans doute qu’une démonstration de force suffirait à régler ce qu’elle considérait comme une question de sécurité stratégique. L’histoire, une fois encore, s’est révélée plus rétive que les plans d’état-major.
Les cartes peuvent être contestées, les frontières disputées, les territoires ravagés ; la proximité demeure.
À terme, les deux peuples devront retrouver les chemins d’une coexistence, fût-elle froide, difficile, encombrée de douleurs et de méfiances. Car les voisins finissent toujours par se retrouver autour d’une même table, tandis que les alliés lointains peuvent être happés par d’autres urgences, d’autres élections, d’autres priorités stratégiques.
La géographie possède une patience que la politique ignore souvent. Elle laisse les passions humaines se consumer, puis revient, dans le silence des siècles, demander des comptes aux hommes qui avaient cru pouvoir la défier.
Au-delà des chars, des drones et des communiqués militaires, la guerre russo-ukrainienne emporte dans son tumulte des milliers de destins entremêlés. Des couples russo-ukrainiens, hier encore unis par l’amour, la parenté ou l’habitude du voisinage, découvrent que la grande histoire peut entrer brutalement dans la cuisine, dans la chambre, dans l’album de famille.
La guerre croit parfois corriger la géographie ; elle finit surtout par mutiler l’humanité.
Le Moyen-Orient ou la poudrière permanente
Le Moyen-Orient demeure l’une des régions où la géographie exerce avec le plus de force son empire sur le destin des nations. Ici, chaque frontière porte une mémoire, chaque mer une rivalité, chaque détroit une angoisse stratégique. Les puissances extérieures y projettent leurs ambitions depuis des décennies, mais la région, elle, reste prisonnière d’une instabilité chronique, comme si l’histoire refusait d’y refermer ses blessures.
Israël constitue sans doute l’un des exemples les plus emblématiques de cette vérité. Son alliance stratégique avec les États-Unis lui a procuré un soutien politique, militaire et diplomatique considérable. Mais aucune puissance, si influente soit-elle, ne peut modifier la géographie. Israël demeure inséré dans un environnement régional complexe, où se croisent la question palestinienne, les tensions avec le Liban, la rivalité avec l’Iran, les fractures syriennes, les inquiétudes jordaniennes et les répercussions des crises successives du monde arabe.
Les armes viennent souvent de loin, mais les ruines restent sur place. Les doctrines s’élaborent dans des capitales lointaines, mais les familles endeuillées vivent dans les quartiers bombardés, les villages déplacés, les économies détruites. Le Moyen-Orient a trop souvent été pensé par d’autres, armé par d’autres, utilisé par d’autres. Sa sécurité durable ne pourra pourtant venir que de lui-même, de ses propres équilibres, de ses propres compromis, de sa capacité à transformer le voisinage subi en voisinage assumé.
Le Golfe ou l’apprentissage de la retenue
C’est peut-être dans le Golfe que se dessine, depuis quelques années, une évolution stratégique encore insuffisamment méditée. Les monarchies de la région, longtemps inscrites dans une logique de confrontation indirecte, de rivalités idéologiques et de dépendance sécuritaire envers les puissances occidentales, semblent avoir tiré certaines leçons des tempêtes passées.
Elles savent désormais qu’aucun parapluie extérieur n’est éternel. Elles ont vu les priorités américaines se déplacer, les promesses se nuancer, les doctrines changer de cap. Elles ont compris qu’une région ne peut indéfiniment confier son destin à des puissances situées à des milliers de kilomètres, aussi puissantes soient-elles.
L’ancien président égyptien Hosni Moubarak avait résumé cette réalité dans une formule restée célèbre : « Celui qui est couvert par les Américains est nu ». Sous l’ironie orientale, il y avait une vérité géopolitique profonde. Un allié extérieur peut protéger un moment ; il ne peut pas devenir le sol sur lequel une nation construit son avenir.
Les épisodes de tension avec l’Iran, notamment autour des installations américaines présentes dans la région, ont révélé une retenue stratégique remarquable. Les monarchies du Golfe ont évité de tomber dans le piège de l’escalade automatique. Elles ont mesuré que la colère peut satisfaire l’instant, mais que la sagesse protège l’avenir.
Cette attitude n’est pas seulement tactique. Elle puise aussi dans un héritage arabe profond, où le voisinage n’est pas une simple donnée territoriale, mais une obligation morale.
Le voisin encombrant demeure un voisin. Il peut inquiéter, irriter, menacer même ; mais il appartient au paysage humain avec lequel il faudra composer, non pour capituler devant lui, mais pour empêcher que la région entière ne devienne l’otage d’une colère sans lendemain.
Il y a là une sagesse ancienne que la modernité stratégique aurait tort de mépriser. Les peuples de la région ont appris, au fil des siècles, que l’orgueil est comme un mouchoir : il faut parfois savoir le plier et le glisser dans sa poche.
Le retour de la géographie
Toute l’histoire contemporaine semble nous reconduire vers cette vérité première : les voisins sont un destin, les alliés sont un choix.
Les conflits limitrophes sont souvent les plus destructeurs parce qu’ils opposent des peuples qui devront continuer à vivre côte à côte après la bataille. La sagesse des nations consiste donc à ne jamais sacrifier le dialogue régional sur l’autel des alliances lointaines. On peut rompre une alliance, dénoncer un traité, changer de partenaire diplomatique ; on ne déménage pas une frontière par décret, on n’efface pas une mémoire collective par communiqué.
Les grandes puissances apparaissent et disparaissent. Les coalitions se forment puis se dissolvent. Les doctrines stratégiques passent de mode.
Mais les montagnes, les mers, les fleuves et les frontières demeurent.
La géographie ne se venge pas. Elle n’a pas besoin de colère. Elle laisse simplement les hommes s’épuiser à nier l’évidence, puis elle impose son verdict avec une lenteur souveraine.
Les dirigeants qui l’oublient écrivent souvent les guerres de demain. Ceux qui la comprennent, eux, bâtissent les paix durables. Car la véritable grandeur stratégique ne consiste pas seulement à vaincre un adversaire ; elle consiste à savoir comment vivre avec lui lorsque les armes se sont tues.
Giorgia Meloni, le poing de velours de l’Europe
Giorgia Meloni, le poing de velours de l’Europe
Par Jamel BENJEMIA
Les périodes de bascule révèlent parfois des personnalités que nul n’imaginait occuper une place aussi centrale. L’histoire politique regorge de dirigeants dont la trajectoire a fini par dépasser les frontières de leur pays pour épouser les contours d’une époque. Giorgia Meloni semble désormais appartenir à cette catégorie.
Lorsqu’elle accède au pouvoir en Italie, une partie de l’Europe l’observe avec prudence. Certains redoutent une rupture avec Bruxelles, d’autres imaginent une expérience politique vouée à l’isolement. Quelques années plus tard, le constat est différent. La dirigeante italienne s’est imposée comme l’une des figures les plus influentes du continent.
L’histoire a déjà consacré plusieurs femmes d’État d’exception. Margaret Thatcher demeure la « Dame de fer », incarnation d’une volonté politique inébranlable. Angela Merkel restera la gardienne d’une Europe confrontée aux crises financières, migratoires et géopolitiques. Giorgia Meloni ne reproduit aucun de ces modèles. Elle semble emprunter à chacune une part de sa force : à Thatcher, la détermination ; à Merkel, le pragmatisme.
Pourtant, sa singularité réside ailleurs. Son ascension repose sur une combinaison rare : une fermeté assumée dans les objectifs et une souplesse remarquable dans la méthode. Cette alliance paradoxale évoque une formule qui pourrait devenir sa signature politique : le poing de velours.
La Méditerranée retrouvée
Depuis plusieurs décennies, les regards européens se sont principalement tournés vers l’Est. Giorgia Meloni a fait le choix inverse.
L’Italie occupe une position géographique singulière. Située au cœur de la Méditerranée, elle sait que l’avenir de l’Europe se joue aussi sur ses rivages méridionaux. Énergie, migrations, sécurité alimentaire, développement économique et stabilité régionale relient intimement les deux rives.
Là où certaines capitales ont longtemps abordé l’Afrique du Nord sous le seul angle migratoire, Rome a cherché à bâtir une relation fondée sur les intérêts mutuels et la reconnaissance des réalités locales. Cette approche a permis à Giorgia Meloni de nouer des rapports privilégiés avec trois acteurs majeurs du Maghreb : l’Algérie, la Tunisie et la Libye.
Cette réorientation n’est pas seulement stratégique. Elle renoue avec une vieille tradition italienne. De Venise à Gênes, des républiques maritimes à la diplomatie contemporaine, la péninsule a longtemps puisé sa puissance dans sa capacité à faire de la Méditerranée non une frontière, mais un espace de circulation et d’échanges.
L’Algérie, pilier énergétique et diplomatique
Le rapprochement entre Rome et Alger constitue sans doute l’un des succès les plus significatifs de la diplomatie italienne récente.
À mesure que l’Europe réduisait sa dépendance au gaz russe, l’Algérie s’est imposée comme un partenaire stratégique de premier ordre. Mais limiter cette relation à la seule dimension énergétique serait réducteur. L’Italie a compris que l’Algérie n’est plus seulement un fournisseur d’énergie, mais un acteur diplomatique dont la parole compte du Sahel à la Méditerranée occidentale.
Giorgia Meloni a également bénéficié d’un contexte particulier. Depuis plusieurs années, les relations entre Alger et Paris traversent des tensions mémorielles et politiques qui ont parfois altéré la confiance entre les deux capitales. Là où la France s’est trouvée confrontée au poids de son histoire, l’Italie est apparue comme un partenaire moins chargé de contentieux et davantage tourné vers les intérêts communs.
Sans chercher l’affrontement ni la substitution, Rome a occupé avec habileté un espace que les circonstances avaient contribué à dégager. Cette approche s’est retrouvée dans plusieurs pays du Sahel. Alors que l’influence française reculait, l’Italie a privilégié une diplomatie de présence fondée sur l’écoute et la coopération économique.
En privilégiant une diplomatie d’approche plutôt qu’une diplomatie d’injonction, Giorgia Meloni a consolidé la confiance entre Rome et Alger. Elle a ainsi permis à l’Italie de devenir un interlocuteur crédible dans une région où le respect de la souveraineté demeure une valeur cardinale.
La Tunisie, partenaire de proximité
La relation avec la Tunisie illustre une autre facette de cette diplomatie.
Alors que le pays traversait une période de fortes tensions économiques et sociales, de nombreuses capitales se sont contentées d’exprimer leurs inquiétudes. L’Italie, au contraire, a choisi l’implication directe.
Les échanges entre Rome, Tunis et Bruxelles témoignent d’une conviction simple : la stabilité de la rive sud conditionne celle de la rive nord. Dans l’esprit de Giorgia Meloni, il ne s’agit pas seulement de contenir les flux migratoires, mais de contribuer à préserver l’équilibre d’un voisin essentiel.
Cette diplomatie n’est toutefois pas exempte d’ambiguïtés. Le Plan Mattei, présenté comme une nouvelle grammaire des relations entre l’Europe et l’Afrique, devra encore prouver qu’il ne se limite pas à une élégante architecture de discours, mais qu’il peut devenir une véritable politique de développement partagé.
La Libye, l’école du réalisme
Depuis la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye demeure l’un des dossiers les plus sensibles du bassin méditerranéen.
Face à un environnement fragmenté où se croisent rivalités locales et ambitions étrangères, l’Italie a privilégié une diplomatie pragmatique fondée sur le dialogue avec les acteurs susceptibles de contribuer à la stabilisation du pays.
Cette approche, inspirée davantage par la géographie que par l’idéologie, prolonge une tradition diplomatique italienne fondée sur le réalisme et la recherche d’équilibres durables.
Rome au cœur du jeu européen
L’autre réussite de Giorgia Meloni se joue au sein de l’Union européenne.
Lors de son arrivée au pouvoir, beaucoup prédisaient une confrontation permanente entre Rome et Bruxelles. Les faits ont raconté une autre histoire.
Sans renoncer à ses convictions, la dirigeante italienne a compris que le véritable pouvoir européen ne réside pas dans les déclarations spectaculaires, mais dans la capacité à construire des convergences.
Cette aptitude lui permet aujourd’hui de peser sur des dossiers aussi stratégiques que la compétitivité industrielle, l’énergie, les frontières extérieures ou la sécurité économique.
Plus encore, elle a réussi à imposer dans l’agenda européen une conviction longtemps sous-estimée : l’avenir stratégique de l’Union ne se joue pas uniquement à ses frontières orientales, mais également sur son arc méditerranéen.
Dans une Europe où l’Allemagne cherche encore son souffle après l’ère Merkel et où la France peine à retrouver cette vocation fédératrice qui fut longtemps sa marque, l’Italie apparaît de plus en plus comme un acteur central de l’équilibre continental.
La fermeté sans fracas
Sa force tient autant à sa détermination qu’à sa capacité à établir des relations personnelles solides avec ses interlocuteurs. Dans un monde où la diplomatie redevient une affaire de réseaux autant que de puissance, cette qualité constitue un avantage décisif.
C’est précisément cette alliance entre volonté et retenue qui donne tout son sens à l’expression de « poing de velours ». Le poing évoque la constance dans la défense des intérêts nationaux ; le velours renvoie à l’art de convaincre sans humilier et de négocier sans renoncer.
Le rayonnement ne naît jamais dans le vide. Si Giorgia Meloni progresse aujourd’hui au cœur du dispositif européen, c’est aussi parce que plusieurs centres traditionnels de gravité se sont affaiblis. Dans cet espace devenu plus fluide, Rome occupe progressivement la place laissée vacante par l’essoufflement des anciens moteurs de l’Union.
Une figure du nouvel âge européen
Le continent entre dans une période où les certitudes de l’après-guerre froide s’effacent. Rivalité sino-américaine, guerre en Ukraine, tensions énergétiques et recompositions du monde arabe imposent une nouvelle lecture des équilibres internationaux.
Dans ce contexte, Giorgia Meloni apparaît comme l’une des rares responsables européennes capables de relier plusieurs univers : l’Europe du Nord et celle du Sud, Bruxelles et la Méditerranée, la souveraineté nationale et la coopération continentale.
La politique demeure l’art de l’incertain. Une réalité s’impose néanmoins : Giorgia Meloni n’est plus seulement la cheffe du gouvernement italien. Elle est devenue l’une des personnalités qui contribuent à redéfinir la place de l’Europe dans un monde en recomposition.
Là où Thatcher pensait l’Europe depuis l’Atlantique et Merkel depuis le cœur continental, Meloni la regarde depuis la Méditerranée. C’est peut-être là que réside son originalité la plus profonde. Non la Dame de fer, mais le poing de velours : une autorité qui avance moins par la contrainte que par l’art de transformer l’intérêt mutuel en levier d’influence.
Trump face au double piège de Thucydide : Taïwan, l’Iran et le vertige des civilisations
Trump face au double piège de Thucydide : Taïwan, l’Iran et le vertige des civilisations
Par Jamel BENJEMIA
Il est des moments où l’histoire ne marche plus : elle tremble. Les cartes restent les mêmes, mais quelque chose, sous la surface, se dérègle. Les crises ne surgissent plus séparément. Elles se répondent. Taïwan, l’Iran, Gaza, la mer de Chine, les semi-conducteurs, le gaz, le pétrole : tout semble appartenir à une même dramaturgie.
Graham Allison a remis en circulation l’intuition de Thucydide dans son livre « Vers la guerre : l’Amérique et la Chine peuvent-elles échapper au piège de Thucydide ? » : lorsqu’une puissance montante menace une puissance installée, la peur devient une fabrique de guerre. Sparte craignit Athènes avant même de l’affronter. Les États-Unis regardent aujourd’hui la Chine avec cette inquiétude des empires qui sentent leur privilège contesté.
Mais notre époque ajoute au piège classique une profondeur plus dangereuse. Les États portent des mémoires, des blessures, des humiliations anciennes. La Chine veut revenir au centre. L’Iran veut durer comme civilisation. Israël veut conjurer l’angoisse de disparaître. Et l’Amérique hésite entre domination ancienne et marchandage brutal.
Dans ce décor instable, Donald Trump croit négocier des rapports de force. Il touche en réalité aux nerfs profonds des civilisations.
La Chine, Athènes du XXIe siècle
Pendant des décennies, l’Occident a cru que la Chine finirait par lui ressembler. On pensait qu’en s’enrichissant, elle s’adoucirait et adopterait l’ordre libéral bâti après 1945. L’histoire a choisi une autre voie.
La Chine a emprunté les outils du capitalisme sans renoncer à son armature politique. Elle exporte, investit, innove, tout en gardant la mémoire du « siècle des humiliations », cette période où les puissances étrangères l’avaient abaissée.
Xi Jinping ne parle pas seulement comme un chef d’État moderne. Il parle comme l’héritier d’une patience historique. La Chine ne veut plus être l’atelier du monde ; elle veut devenir son laboratoire, son arbitre technologique, peut-être son centre de gravité.
Voilà ce qui trouble Washington. Le danger chinois n’est pas seulement militaire. Il montre qu’une civilisation peut devenir moderne sans devenir occidentale, efficace sans devenir libérale, puissante sans demander la bénédiction américaine.
Le piège de Thucydide commence ainsi. Non par les canons. Par la peur. Et par l’humiliation de ne plus être seul au sommet.
Taïwan, l’île devenue monnaie stratégique
Taïwan est minuscule sur la carte, immense dans la stratégie. L’île concentre la souveraineté chinoise, la crédibilité américaine, les semi-conducteurs et la sécurité du Pacifique. Elle est verrou géographique, sanctuaire technologique et symbole politique.
Pour Pékin, Taïwan n’est pas un simple dossier diplomatique. C’est une blessure inachevée, une pièce manquante du récit national. Pour Washington, l’île reste une digue destinée à contenir l’expansion chinoise.
Avec Trump, une autre logique s’impose : celle de la transaction. Le président américain regarde souvent le monde avec les réflexes d’un agent immobilier, où chaque carte peut être déplacée, pesée, échangée. Ce qui relevait hier de l’engagement stratégique peut devenir une variable de marchandage.
D’où cette question vertigineuse : Taïwan pourrait-elle servir de levier face à Pékin pendant que l’Iran deviendrait le théâtre de compensation au Moyen-Orient ? L’Amérique pourrait-elle apaiser une crise en Asie en durcissant une autre crise en Perse ?
L’hypothèse paraît brutale. Elle dit pourtant quelque chose du moment actuel. Les conflits ne sont plus étanches. La mer de Chine répond au détroit d’Ormuz. Taïwan répond à l’Iran. Le commerce répond aux missiles.
Mais certaines réalités ne se marchandent pas sans danger. Taïwan touche au sacré national chinois. L’Iran touche à la durée persane. Manipuler ces dossiers comme de simples actifs diplomatiques, c’est jouer avec des matières inflammables dans une pièce sans fenêtres.
Trump et la tentation perse
Netanyahou a entraîné Trump dans une confrontation avec l’Iran dont l’Amérique croit maîtriser les paramètres, alors qu’elle toucherait à une civilisation millénaire. L’Iran n’est pas seulement la République islamique. Il est la Perse. Derrière le régime, il y a Cyrus, Darius, Persépolis, Ispahan, Ferdowsi, Hafez, une langue, une poésie, une fierté et une profondeur historique.
L’erreur occidentale consiste souvent à confondre un gouvernement avec un peuple, un régime avec une mémoire. On peut sanctionner un État, affaiblir une économie, frapper des installations. On ne bombarde pas aisément une conscience historique vieille de plusieurs millénaires.
La formule attribuée à Khalid ibn al-Walid, selon laquelle « les Perses aiment la mort comme vous aimez la vie », ne doit pas être lue comme une fascination morbide. Elle rappelle plutôt que, dans certaines cultures stratégiques, la souffrance n’éteint pas la résistance ; elle la durcit.
Trump, homme du rapport de force immédiat, peut croire que la puissance produit l’obéissance. La Perse enseigne autre chose. Les civilisations anciennes savent attendre. L’Orient ne mesure pas le temps avec l’aiguille fébrile de l’Occident ; il le laisse mûrir, se déposer, travailler les peuples dans le silence des siècles. Alexandre est passé. Les Mongols sont passés. Les Ottomans, les Britanniques, les Américains ont pesé tour à tour. La Perse, elle, est restée.
L’erreur de lecture des empires
Le monde entre dans une phase où les crises ne s’additionnent plus : elles se répondent. La Chine observe Taïwan en regardant aussi l’Iran. L’Iran observe Gaza en regardant Moscou et Pékin. Israël observe Téhéran en regardant Washington. Les États-Unis observent tout, avec l’inquiétude des puissances fatiguées qui sentent leur centre se déplacer.
C’est dans ces moments que les erreurs deviennent fatales. Croire que l’autre pense comme nous. Réduire une civilisation à un régime. Confondre patience et faiblesse. Imaginer qu’un peuple humilié finira toujours par céder.
Sparte ne craignait pas seulement les trières athéniennes. Elle craignait l’idée qu’Athènes annonçât un autre monde. De même, Washington redoute un futur où les règles du jeu ne seraient plus écrites en anglais, garanties par le dollar et sécurisées par l’US Navy.
Trump incarne cette inquiétude sous une forme brutale. Il ne théorise pas toujours la fin d’un cycle ; il la ressent. Il la traduit en taxes, en menaces, en ruptures, en coups de menton. Il veut ramener l’Amérique au centre, mais le centre lui-même s’est déplacé.
Netanyahou, en poussant l’Amérique vers l’affrontement iranien, peut transformer une crise régionale en blessure civilisationnelle. Le piège devient alors double : piège de Thucydide face à la Chine, piège de la profondeur historique face à l’Iran.
Le vertige des puissances sourdes
Les empires ne tombent pas toujours parce qu’ils manquent de force. Ils tombent parfois parce qu’ils manquent d’écoute. Ils disposent encore d’armées, de monnaies, de bases, d’alliés, mais ils ne savent plus lire l’âme de l’adversaire. Ils voient des rapports de force là où se dressent des mémoires.
Le piège de Thucydide n’est donc pas seulement le face-à-face entre une puissance montante et une puissance dominante. Il est le moment où la peur déforme le jugement, où chaque geste tactique réveille une profondeur que nul ne maîtrise vraiment.
Taïwan n’est pas seulement une île. L’Iran n’est pas seulement un régime. La Chine n’est pas seulement une économie rivale. Israël n’est pas seulement un allié anxieux. Et Trump n’est pas seulement un président imprévisible : il est le symptôme d’une Amérique qui cherche encore à commander un monde devenu polyphonique.
Athènes et Sparte s’épuisèrent jusqu’à ouvrir la voie à la Macédoine. L’histoire ne répète jamais ses scènes à l’identique, mais elle reprend souvent ses vertiges sous d’autres costumes. Aujourd’hui, le danger n’est pas seulement que les grandes puissances se fassent la guerre. Il est qu’elles s’y acheminent en croyant encore négocier.
Car le plus redoutable des pièges n’est peut-être pas celui de Thucydide. C’est celui des empires qui confondent leur puissance avec leur clairvoyance, et leur peur de l’avenir avec le droit de le détruire.
La Tunisie face au grand défi de la décarbonation 3.0
La Tunisie face au grand défi de la décarbonation 3.0
Par Jamel BENJEMIA
Il est des régions qui ne se contentent pas d’habiter la carte : elles la hantent. Gafsa est de celles-là. Sous sa terre repose une richesse ancienne, qui a façonné les paysages, nourri les exportations et donné à la Tunisie une part de sa souveraineté industrielle. Depuis plus d’un siècle, le phosphate y soulève la poussière et imprime aux villages cette gravité singulière des territoires qui produisent beaucoup, mais reçoivent trop peu.
Longtemps, cette manne fut regardée comme une bénédiction géologique. Elle devient aujourd’hui une épreuve historique. Car le monde bascule. Les marchés ne jugent plus seulement les volumes, les prix et les contrats ; ils examinent l’empreinte carbone, la consommation d’eau, la traçabilité environnementale. Le climat n’est plus un supplément moral, mais une nouvelle grammaire de la puissance économique.
Cette « décarbonation 3.0 » ne désigne pas seulement une réduction comptable des émissions ; elle annonce une transformation complète du modèle productif, où énergie, eau, santé publique, logistique et justice territoriale deviennent les pièces solidaires d’un même échiquier national.
L’annonce par la Tunisie de sa nouvelle contribution climatique, dite « CDN 3.0 », avec l’ambition de réduire l’intensité carbone de son économie de 46,4 % en 2030 et de 62 % en 2035, place le bassin minier au cœur du tournant. Décarboner le pays sans transformer cette région reviendrait à réparer le toit d’une maison dont les fondations se fissurent. La vraie question n’est plus de savoir combien coûtera l’effort, mais combien coûtera, demain, l’obstination à demeurer dans l’ancien monde.
Gafsa, le paradoxe d’une richesse qui épuise son berceau
Le phosphate tunisien a longtemps porté les attributs d’une richesse tutélaire. Il était l’or brun du pays, son levier d’exportation, parfois même son alibi budgétaire. Mais les grandes rentes ont souvent une ombre portée. Elles enrichissent les comptes nationaux tout en laissant, sur les territoires d’extraction, une fatigue que les statistiques peinent à nommer.
Dans le bassin minier, cette fatigue n’a rien d’abstrait. À Métlaoui, Redeyef, Mdhilla ou Oum El Araies, elle habite l’air, trouble parfois l’eau, ternit les façades et s’invite dans les conversations familiales. Elle pèse sur les collines, blanchit les routes, franchit le seuil des maisons et finit par marquer les corps. Les particules phosphatées ne sont plus un simple résidu industriel : elles deviennent une matière hostile, mêlée à la vie ordinaire. Les eaux rejetées fragilisent des équilibres hydriques déjà précaires. Quant aux terrils, dressés sous le soleil comme des blessures minérales, ils rappellent qu’un territoire peut produire la richesse tout en portant les cicatrices de son abandon. C’est pourquoi la mutation écologique ne saurait être réduite au vocabulaire feutré des conférences internationales. Elle n’est ni une coquetterie verte, ni une concession faite aux bailleurs de fonds. Elle devient une condition de survie industrielle, sanitaire et sociale. Gafsa ne peut plus rester enfermée dans l’image d’un territoire utile mais sacrifié. Elle doit devenir un laboratoire national de reconversion. Sinon, le risque sera double : asphyxie environnementale d’abord, marginalisation économique ensuite.
Changer coûtera cher ; ne pas changer coûtera davantage
La stratégie tunisienne exige des moyens considérables. Le chiffre de 55 milliards de dollars entre 2026 et 2035 impressionne, surtout dans une économie contrainte. Mais ce montant doit être regardé avec lucidité. La question n’est donc pas seulement de mobiliser des milliards, mais de bâtir une gouvernance capable d’en suivre chaque usage, chaque chantier, chaque impact mesurable. L’inaction, elle aussi, a un coût. Elle le présente plus tard, sous une forme plus cruelle : facture énergétique aggravée, dépendance extérieure accrue, perte de compétitivité, exclusion des marchés exigeants, dégradation sanitaire, tensions sociales. Le retard est une dette invisible qui finit toujours par réclamer ses intérêts.
Pour le bassin minier, trois chantiers s’imposent. Le premier concerne la modernisation énergétique des unités minières et chimiques : consommer moins, récupérer davantage, intégrer le solaire. Le deuxième touche à la logistique ferroviaire, car une chaîne désorganisée gaspille énergie, temps et valeur. Le troisième porte sur l’eau, ressource rare, disputée, vitale, que l’industrie ne peut plus traiter comme un simple auxiliaire.
Mais l’enjeu le plus décisif reste humain. Aucune réforme de cette ampleur ne réussira contre les habitants. Il faudra financer des formations aux métiers verts, soutenir les PME locales, renforcer les infrastructures sanitaires, documenter les maladies environnementales. Chaque dinar engagé devra produire moins de carbone, mais aussi plus d’emplois, plus de dignité et plus de confiance.
Pour Gafsa, une écologie de preuves et non de promesses
Les grandes transformations échouent lorsqu’elles s’épuisent dans les slogans. Gafsa n’a pas besoin d’une rhétorique verte ; elle a besoin d’une méthode, d’un calendrier et d’un pacte territorial. Une feuille de route crédible devrait s’articuler autour de cinq piliers.
Le premier est énergétique. Le bassin minier doit devenir un espace d’expérimentation solaire, non par romantisme climatique, mais par intelligence géographique. Le sud tunisien possède un potentiel lumineux considérable. Associer solaire, stockage et efficacité industrielle réduirait l’empreinte des sites tout en créant une compétence locale nouvelle.
Le deuxième pilier est hydrique. Ici, l’avenir ne se joue pas seulement dans l’air ; il se joue aussi dans l’eau. Recyclage des effluents industriels, réduction des pertes, traitement des rejets et protection des nappes doivent devenir des obligations centrales. Une industrie qui consomme sans compter dans une région sous stress hydrique scie lentement la branche de son avenir.
Le troisième pilier est paysager. Les terrils, les sols dégradés, les cicatrices minières ne doivent plus être abandonnés à leur propre ruine. Leur stabilisation, leur végétalisation, leur reconversion en lieux de mémoire ou de recherche pourraient offrir au territoire une nouvelle lecture de lui-même.
Le quatrième pilier est sanitaire : les corps des habitants sont les archives les plus sincères de la pollution. Le cinquième est démocratique : la région ne peut plus être pensée uniquement depuis Tunis. Une décision imposée engendre la défiance ; une transformation partagée peut produire de l’adhésion.
Du phosphate brun au phosphate vert
Le monde entre dans une ère où la valeur d’une ressource dépendra autant de sa propreté que de son abondance. Cette mutation bouleverse la place du phosphate tunisien dans les chaînes mondiales. Hier, il suffisait de produire, transporter et vendre. Demain, il faudra prouver, mesurer, certifier et rassurer.
Les grands acheteurs internationaux regarderont les émissions par tonne produite, l’origine de l’énergie, la consommation d’eau, les conditions sociales, la gouvernance environnementale. Le phosphate ne sera plus seulement un produit minier ; il deviendra l’un des marqueurs géopolitiques de la croissance verte. Les pays capables d’offrir une production moins carbonée disposeront d’un avantage décisif. Les autres verront leur compétitivité s’éroder, sans fracas mais avec une efficacité implacable.
La Tunisie possède ici une chance réelle. Elle peut transformer une contrainte climatique en avantage industriel. Encore faut-il une vision d’État, une continuité réglementaire, une ingénierie financière crédible et une capacité d’exécution qui dépasse les annonces. Les investisseurs financent les infrastructures propres et les industries durables. Mais ils fuient l’opacité, l’instabilité, la lenteur administrative et les promesses sans calendrier.
La poussière des mines ou le souffle du futur
La décarbonation 3.0 ne sera pas une réforme technique ajoutée au registre administratif de l’État. Elle ressemble plutôt à une traversée historique. La Tunisie devra choisir entre deux âges. Le premier appartient au vieux monde : extraction brute, énergie coûteuse, pollution tolérée, périphéries tenues à distance, croissance comptable et fatigue sociale. Le second ouvre une économie plus exigeante, mais plus souveraine, où la valeur ne naît plus seulement du sous-sol, mais de l’intelligence collective qui transforme la ressource.
Gafsa se tient sur cette ligne de crête. Ses montagnes éventrées racontent le XXe siècle industriel ; ses urgences sanitaires, hydriques et sociales annoncent les batailles du XXIe siècle. Tout s’y concentre : fracture territoriale, jeunesse en attente, dépendance énergétique, nécessité d’exporter autrement, possibilité d’inventer un nouveau pacte entre l’État, l’industrie et les citoyens.
Le danger serait de confisquer cette mue dans le langage des rapports et des sommets. Les habitants du bassin minier ne vivent pas dans les pourcentages de l’intensité carbone. Ils vivent dans l’air qu’ils respirent, dans l’inquiétude des familles, dans l’attente d’emplois dignes, dans le sentiment ancien d’avoir beaucoup donné au pays sans recevoir assez en retour.
La réussite tunisienne se mesurera donc moins à la beauté des engagements qu’à leur incarnation concrète dans Gafsa. Là se jouera le vrai test national. Car une nation n’entre réellement dans l’avenir que lorsqu’elle cesse d’extraire seulement des minerais de sa terre pour commencer enfin à extraire de la dignité pour ses habitants.
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