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L’illusion du plein emploi à l’âge des machines intelligentes

8 Février 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 08/02/2026 Publié dans #Articles

L’illusion du plein emploi à l’âge des machines intelligentes

Par Jamel BENJEMIA

 

                                          

Nous vivons une époque paradoxale, rassurante en apparence, inquiète en profondeur. Jamais le chômage mondial n’a semblé aussi contenu, jamais pourtant le sentiment d’insécurité professionnelle n’a été aussi largement partagé. À l’échelle planétaire, le chômage s’est installé autour d’un niveau que l’on dit modéré, voisin de cinq pour cent, comme si le monde du travail avait retrouvé, après les secousses de la pandémie, un fragile point d’équilibre.

Les statistiques apaisent, les gouvernements se félicitent, les marchés saluent ce qu’ils prennent pour une normalité retrouvée.

Mais cette tranquillité chiffrée repose sur une illusion de surface. Travailler ne protège plus nécessairement, ne garantit plus une trajectoire, ne fonde plus toujours une reconnaissance. La promesse ancienne, celle qui liait l’effort à l’avenir, s’efface sans fracas, par glissement progressif, presque imperceptible.

Au cœur de cette recomposition silencieuse s’impose l’intelligence artificielle. Non comme un cataclysme annoncé, mais comme une force patiente, méthodique, qui transforme le travail sans le faire disparaître. Elle n’élimine pas massivement les emplois, elle en modifie la substance, la durée, la valeur sociale. Dès lors, la question décisive n’est plus celle du chômage, mais celle du sens : que devient le travail lorsqu’il demeure numériquement présent, mais symboliquement fragilisé ?

La fin des lignes Nord-Sud

Pendant des décennies, le chômage s’est lu comme une fracture géographique presque évidente. Au Nord, la protection sociale, l’emploi stable, la continuité des trajectoires. Au Sud, l’instabilité, l’exclusion, l’économie de survie. Cette lecture, déjà imparfaite, est désormais insuffisante. Les pays autrefois stigmatisés pour leurs taux élevés connaissent parfois des améliorations notables, tandis que les économies réputées solides découvrent une fragilité nouvelle, plus diffuse, moins visible, mais tout aussi corrosive.

L’intelligence artificielle accélère ce brouillage des repères. Dans les économies avancées, ce sont souvent des fonctions longtemps perçues comme stables – analystes, chargés de conformité, assistants juridiques, cadres de gestion – qui découvrent, sans licenciement spectaculaire, que leur rôle s’amenuise, se délite, se morcelle.

Dans de nombreux pays du Sud, à l’inverse, le chômage officiel demeure contenu, mais cette stabilité repose sur une informalité massive. L’intelligence artificielle y agit comme une force profondément ambivalente. Elle peut offrir des raccourcis technologiques, ouvrir des accès inédits à la productivité. Mais elle peut aussi verrouiller l’entrée dans les chaînes de valeur mondiales, en automatisant ailleurs ce que ces économies réalisaient à bas coût. La frontière décisive n’est donc plus entre pays riches et pays pauvres, mais entre sociétés capables d’absorber la transformation et celles qui la subissent.

Le chômage invisible et la précarité algorithmique

L’un des effets les plus insidieux de l’intelligence artificielle sur l’emploi réside précisément dans ce qu’elle ne montre pas. Elle ne produit pas immédiatement des cohortes de chômeurs, mais une multitude de travailleurs fragilisés, déplacés, reclassés dans des statuts incertains. Le chômage devient moins une absence de travail qu’une perte de qualité, de sécurité, et plus encore, de projection dans le temps.

Le travail se fragmente, se contractualise à la tâche, se mesure à la performance instantanée. L’algorithme s’impose comme un nouvel intermédiaire, évaluant, notant, distribuant les opportunités selon des critères opaques. Cette précarité algorithmique échappe souvent aux indicateurs classiques, mais elle transforme en profondeur le rapport au travail. Elle installe une économie de l’attente, de l’ajustement permanent, où l’individu devient une variable optimisable, rarement un sujet reconnu.

Dans ce contexte, le chômage, tel qu’on le mesure encore, cesse d’être l’indicateur central de la santé sociale. On peut avoir un emploi et demeurer vulnérable. Travailler sans accumuler de droits, sans sécurité, sans horizon. L’intelligence artificielle n’abolit pas le travail ; elle le rend plus instable, plus conditionnel, plus solitaire.

La jeunesse face au mur du futur

Nulle part cette transformation n’est plus visible que chez les jeunes. Ils entrent sur le marché du travail dans un monde où les règles ont changé sans être explicitement formulées. Le diplôme n’est plus une garantie, l’expérience n’est plus un rempart, et les compétences deviennent rapidement obsolètes. L’intelligence artificielle valorise l’adaptabilité plus que la maîtrise, la vitesse plus que la profondeur.

Dans de nombreuses régions, le chômage des jeunes reste structurellement élevé. Mais même là où il recule, l’inquiétude demeure. Car l’entrée dans l’emploi se fait de plus en plus tard, de plus en plus précaire, de plus en plus fragmentée. Le risque n’est pas seulement économique, il est existentiel : une génération qui travaille sans se projeter est une génération qui doute de sa place dans le monde.

Cette tension est particulièrement aiguë dans les régions où l’État a longtemps joué le rôle d’employeur de dernier ressort. Lorsque l’intelligence artificielle réduit la capacité d’absorption du secteur public et que le privé ne crée pas suffisamment d’emplois qualifiés, le chômage devient une impasse sociale. Il cesse d’être transitoire pour devenir une condition durable.

États, formation et souveraineté du travail

Face à ces mutations, les États se trouvent devant une responsabilité historique. L’intelligence artificielle n’est pas un destin, mais un choix politique encadré par des institutions. La cartographie future du chômage dépendra moins de la technologie elle-même que de la manière dont les sociétés investiront dans la formation, la protection sociale et la redistribution des gains de productivité.

Former ne suffit plus. Il faut former autrement, tout au long de la vie, en acceptant que les trajectoires professionnelles ne soient plus linéaires. Protéger ne signifie plus seulement indemniser le chômage, mais sécuriser les transitions. Gouverner, enfin, implique de poser une question devenue centrale : à quoi sert le travail dans une société où la production peut, en partie, se passer de  l’homme ?

L’intelligence artificielle oblige ainsi les États à repenser leur souveraineté sociale. Non pour freiner l’innovation, mais pour éviter que le progrès ne se traduise par une désaffiliation massive, invisible, silencieuse.

L’illusion comme choix politique

Il faudra bien, tôt ou tard, nommer les choses. Le plein emploi que l’on célèbre aujourd’hui ressemble moins à une conquête sociale qu’à un arrangement statistique. Il rassure parce qu’il additionne des situations hétérogènes, des emplois fragmentés, intermittents, parfois dénués de toute projection, et les fait entrer dans une même catégorie comptable. Le trompe-l’œil du plein emploi naît de cette confusion entretenue entre le fait de travailler et celui d’exister socialement par son travail.

À l’âge des machines intelligentes, cette illusion devient politiquement commode. Elle permet de différer les choix, d’éviter les débats de fond, de laisser croire que la technologie, livrée à elle-même, finira par produire l’équilibre que l’on n’ose plus organiser. Or l’intelligence artificielle ne décide pas du monde qu’elle façonne. Elle amplifie les orientations déjà prises, les renoncements déjà consentis, les inégalités déjà tolérées.

La véritable question n’est donc pas celle du nombre d’emplois, mais de leur signification. Une société peut afficher un chômage bas tout en produisant de la désaffiliation, de l’angoisse sociale, du déclassement silencieux. Elle peut multiplier les postes sans reconstruire le lien, sans restaurer la promesse, sans offrir de récit commun. Dans ce cas, le plein emploi cesse d’être un horizon ; il devient un trompe-l’œil.

C’est ici que le politique retrouve sa responsabilité première. Non pas lutter contre les machines, mais décider de ce que vaut encore le travail humain dans un monde où l’efficacité n’est plus rare, mais où la reconnaissance le devient. Gouverner à l’ère de l’intelligence artificielle, ce n’est pas accompagner la technologie, c’est arbitrer entre ce qui optimise et ce qui rassemble, entre ce qui produit et ce qui fait société.

Beaucoup travaillent aujourd’hui, mais peu savent encore ce que leur travail leur promet. Et lorsque celle du plein emploi se fissurera, il ne restera qu’une question, redoutablement simple.
Aurons-nous utilisé le progrès pour libérer l’homme, ou pour masquer, sous des chiffres devenus rassurants, son effacement progressif ?

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Guerres sans fin, climats sans saisons

1 Février 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 01/02/2026 Publié dans #Articles

Guerres sans fin, climats sans saisons

Par Jamel BENJEMIA

 

 

Il fut un temps où le monde avançait à la boussole. Les routes étaient heurtées, parfois cruelles, souvent inéquitables, mais elles s’inscrivaient dans des récits lisibles, des cadres interprétables, des horizons reconnaissables. Aujourd’hui, ce socle s’est défait sans fracas. Non dans l’explosion d’un dogme renversé, mais dans une érosion patiente du sens, presque courtoise. Nous vivons au milieu d’une profusion de signaux qui ne désignent plus rien, dans une abondance d’informations qui n’ouvre plus sur la compréhension, dans une multiplication de priorités qui finit par paralyser. Le monde parle beaucoup, il oriente peu.

Ce vertige n’est pas théorique. Il se glisse dans des décisions tremblées, des politiques publiques disjointes, des sociétés lassées d’ignorer vers quoi elles vont. L’économie administre la rareté sans la penser, la politique gère l’urgence sans la dépasser, la science est sommée de rassurer alors que ses diagnostics s’assombrissent. Le savoir abonde, le cap fait défaut.

Dans ce brouillard, chaque crise agit comme un révélateur. Le dérèglement climatique, plus que toute autre, dénude notre désorientation. Il dérègle les saisons, déplace les territoires, fissure les certitudes. Il pose une question simple, redoutable : comment avancer quand les repères eux-mêmes se dérobent ?

La fin des récits stabilisateurs

La modernité tardive avait promis la maîtrise. Celle de la croissance, des risques, du temps. La promesse n’a pas cédé sous l’effet d’un pessimisme soudain, mais sous le poids de réalités contradictoires accumulées. Les grands récits se sont effilochés, incapables d’absorber la complexité qu’ils avaient contribué à produire. Le progrès n’apaise plus, la mondialisation inquiète, la technologie fascine autant qu’elle dessaisit.

Dans cet espace disloqué, l’économie a perdu sa fonction d’orientation collective. Elle calcule, ajuste, compense, mais ne trace plus. La politique, privée de respiration longue, se replie sur l’instant, sur la prudence électorale, sur une rhétorique défensive. L’État n’organise plus l’avenir, il tente d’en amortir les chocs.

Cette disparition des récits communs fragilise les sociétés. Elle ouvre un vide où prospèrent les certitudes autoritaires, les nostalgies instrumentalisées, les promesses de verticalité. Quand le sens se retire, la force revient, non comme solution, mais comme simulacre de direction. Ceux qui parlent simple sont écoutés davantage, parce qu’ils prétendent ordonner un réel devenu rétif.

Le climat, ou la grammaire bouleversée du réel

Le dérèglement climatique n’est pas qu’une crise environnementale. Il est une rupture cognitive. Il défait les calendriers intimes, désoriente les agricultures, fragilise les économies bâties sur la répétition des saisons. Quand la pluie s’abat hors temps, quand la chaleur s’attarde là où elle devait se retirer, c’est la mémoire collective qui vacille. Le réel cesse d’obéir à ses propres habitudes.

La Tunisie en a donné récemment une illustration brutale. Des pluies soudaines, concentrées, ont transformé des rues en torrents, des carrefours en cuvettes, des quartiers en bassins improvisés. L’eau n’a pas tant manqué d’issue qu’elle n’a rencontré des villes qui avaient oublié de lui en ménager une. Là où le sol aurait dû filtrer, retenir, ralentir, il a renvoyé l’eau à sa violence.

L’enjeu n’est plus seulement d’évacuer, mais de penser la retenue. Concevoir des dispositifs capables de capter non seulement l’eau, mais ce qu’elle charrie, afin d’éviter l’asphyxie immédiate des réseaux. Réhabiliter l’idée d’un sous-sol utile, patient, silencieux, fait de circulations discrètes orientant les excès vers des lacs, des zones tampons, des espaces préparés pour recevoir la démesure. Le climat ne demande pas des discours, il exige une architecture de la prévoyance.

Le monde fragmenté, les crises tectoniques

Le monde ne traverse plus une crise, mais la superposition de plaques instables dont les frottements produisent une géopolitique sismique. La guerre en Ukraine s’étire, non parce qu’elle serait indécidable, mais parce qu’elle révèle un défaut plus profond des puissances contemporaines : elles savent déclencher, elles peinent à conclure. L’enlisement devient l’horizon par défaut.

Ce mal n’est pas neuf. D’autres l’ont éprouvé avant. Quand une guerre commence sans fin politique claire, elle se poursuit sans issue. Elle déstabilise des régions entières, contamine les équilibres mondiaux, installe un ressentiment durable que nul cessez-le-feu ne dissipe vraiment.

À cette guerre prolongée s’ajoute un retour assumé des convoitises impériales. Les appétits territoriaux ressurgissent, parfois brutaux. Le droit international s’efface derrière la logique de puissance, redevenue langage principal. Ailleurs, la tentation de la frappe préventive réapparaît, rappelant que la guerre moderne se prépare souvent avant de se déclarer. L’histoire récente est obstinée : ceux qui ouvrent ces conflits ignorent presque toujours comment les refermer.

Les résistances discrètes du réel

Pourtant, sous la surface des grandes désorientations, quelque chose résiste. Non par éclat, mais par persistance. Des territoires réapprennent à dialoguer avec leur sol. Des collectivités comprennent que l’eau ne se combat pas, qu’elle se guide. Que la ville ne peut plus être un plan figé, mais un organisme poreux, capable d’absorber, de retenir, de redistribuer.

Ces résistances sont modestes, presque invisibles. Un avaloir repensé comme espace de décantation plutôt que simple orifice pressé d’engloutir. Un bassin de rétention dissimulé sous une place, un parking, un jardin, prêt à accueillir l’excès sans provoquer la rupture. Un réseau souterrain qui n’affronte plus l’eau, mais l’accompagne vers des respirations hydrauliques.

En Tunisie, malgré les fragilités, ces intuitions circulent. Elles vivent chez les ingénieurs, les urbanistes, les habitants. Elles rappellent que l’adaptation n’est pas un luxe, mais une nécessité. Là où l’État tarde, le réel enseigne. Là où les plans restent abstraits, l’eau dessine déjà ses lignes.

Gouverner l’eau, ou être gouverné par elle

Les inondations tunisiennes ne sont ni une anomalie ni une fatalité. Elles sont un message clair, répété, obstiné. Le monde ne manque pas de solutions, il manque d’attention.

Piloter sans boussole ne signifie pas avancer à l’aveugle. Cela implique d’accepter que les repères ne soient plus idéologiques, mais physiques. Qu’ils s’inscrivent dans des grilles bien pensées, des bassins humbles et efficaces, des réseaux conçus pour l’extrême plutôt que pour la moyenne. La modernité qui vient sera hydraulique ou vulnérable.

Le courage politique ne consistera plus à promettre la maîtrise, mais à organiser l’absorption du choc. À préférer la prévention silencieuse à la réparation spectaculaire. À comprendre que gouverner, désormais, c’est aménager l’écoulement du réel.

Quand le monde se perd dans la profusion des signaux, ce n’est pas l’alerte qui manque, c’est la direction qui se fige. À force de tout voir, nous avons cessé de choisir. Réhabiliter le plan, aujourd’hui, n’est ni nostalgie ni technocratie : c’est un acte de lucidité. Nommer des priorités, tracer des lignes, accepter de renoncer à l’accessoire pour sauver l’essentiel. Dans un siècle où le réel déborde de toutes parts, gouverner ne consistera plus à promettre l’ordre, mais à rendre le désordre habitable. Et c’est peut-être là, dans cette modestie retrouvée, que commence une politique à la hauteur de son temps.

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Le jubilé américain ou la tentation des terres

25 Janvier 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 25/01/2026 Publié dans #Articles

Le jubilé américain ou la tentation des terres

Par Jamel BENJEMIA

 

Janvier 2026. Le temps n’est plus à la spéculation, mais à la condensation des ambitions. Dans cinq mois, le 4 juillet, les États-Unis célébreront le deux cent cinquantième anniversaire de leur indépendance. Une date ronde, presque magnétique, qui agit comme un accélérateur politique. L’histoire, convoquée pour être honorée, devient un levier. À mesure que l’échéance approche, le discours se tend, les symboles s’épaississent, les cartes se redessinent — parfois plus vite que la réalité ne peut les soutenir.

Dans cette séquence resserrée, Donald Trump ne cache plus son intention : faire de cet anniversaire non un moment de mémoire, mais un acte de projection. L’Amérique, selon lui, ne saurait entrer dans son troisième siècle en simple héritière. Elle doit en offrir une preuve tangible, visible, presque territoriale. D’où ces annonces, ces images, ces hypothèses qui agitent la planète diplomatique : le Groenland convoité sans recours déclaré à la force, le Canada évoqué comme continuité géographique, le Venezuela désigné comme anomalie à corriger, Cuba ramenée dans l’orbite américaine par glissement symbolique.

Rien n’est encore décidé. Mais tout est déjà signifié. Le langage n’est plus neutre : il prépare le terrain. À cinq mois d’un jubilé national, la géopolitique devient affaire de calendrier autant que de puissance.

Le Groenland, laboratoire d’une nouvelle pression

Le Groenland concentre à lui seul les contradictions du moment. Territoire immense, peu peuplé, stratégiquement central, il incarne cette zone grise où se croisent ressources rares, routes maritimes futures et rivalités de puissances. Donald Trump l’a affirmé : il n’emploiera pas la force pour s’en emparer. La phrase se veut rassurante. Elle ne l’est qu’en surface.

Car renoncer à l’intervention militaire directe ne signifie pas renoncer à la contrainte. Le scénario avancé est plus feutré : concessions foncières, droits d’usage, implantations militaires durables, à l’image des bases britanniques conservées à Chypre. Une souveraineté fonctionnelle sans souveraineté politique. Une présence sans responsabilité pleine.

Cette hypothèse place l’Europe devant un dilemme classique et redoutable : céder au nom de la sécurité collective, ou refuser et s’exposer à une marginalisation stratégique. Le Groenland devient alors un test grandeur nature, non de la puissance américaine, mais de la cohérence européenne.

Pour les Groenlandais, la réponse est pourtant limpide : leur territoire n’est ni à vendre ni à louer. Reste à savoir quel poids cette clarté pèsera face à l’impatience des grandes puissances.

Quand l’ombre des Malouines traverse l’Arctique  

Si la voie transactionnelle échoue, subsiste celle que l’on évite de nommer : le bras de fer. Dans les chancelleries, le mot circule à voix basse : les Malouines. Non par analogie géographique, mais par mécanique politique. Un territoire périphérique. Une certitude mal évaluée. Une escalade née moins d’une volonté de guerre que d’un malentendu stratégique.

L’Arctique n’est pas un désert diplomatique. Il est déjà sillonné par des intérêts russes, chinois, américains. Chaque mouvement y est scruté, interprété, parfois surinterprété. Dans ce contexte, toute pression excessive peut produire l’effet inverse : renforcer les résistances, durcir les alliances adverses, transformer une démonstration de puissance en aveu d’isolement.

Donald Trump joue ici une partition dangereuse. Il mise sur la vitesse, sur l’effet de surprise, sur la dissuasion symbolique. Mais l’histoire militaire est jalonnée de conflits déclenchés par des calculs trop sûrs d’eux-mêmes. L’absence proclamée de violence n’exclut pas la montée aux extrêmes. Elle peut même en être le prélude.

Canada, Venezuela, Cuba : la cartographie du fantasme

Les cartes diffusées ou suggérées par Donald Trump ont choqué par leur apparente légèreté. Elles sont pourtant révélatrices. Le Canada, allié historique et démocratie stable, y apparaît comme une simple continuité territoriale. Le Venezuela est réduit à un espace à normaliser. Cuba ressurgit comme un souvenir inachevé de la guerre froide.

Personne à Washington ne croit sérieusement à une intégration institutionnelle de ces pays. Le propos est ailleurs. Il est narratif. Il s’agit de réactiver l’idée d’une Amérique continentale, dispensée de composer avec des souverainetés jugées secondaires. Cette vision parle à un électorat lassé du multilatéralisme, nostalgique d’une puissance sans entraves.

Mais ce récit se heurte à une réalité têtue : le Canada n’est pas une province, le Venezuela n’est pas un État en suspens, Cuba n’est plus un pion isolé. À force de confondre influence et absorption, l’Amérique risque d’affaiblir ce qui a longtemps fait sa force : sa capacité à fédérer sans annexer.

Le calendrier, arme politique absolue

Le facteur décisif de cette séquence reste le temps — ou plutôt son manque. Cinq mois à peine avant le 4 juillet. Trop peu pour bâtir, mais suffisant pour marquer. Dans l’univers « trumpien », l’anniversaire devient une échéance stratégique. Il faut arriver à cette date avec quelque chose à montrer : un accord, une concession, un symbole, une victoire narrative.

Les projets monumentaux, arcs de triomphe ou cérémonies grandioses, participent de cette logique. L’architecture n’y est pas décorative : elle fige une interprétation de l’histoire, celle d’une Amérique toujours en expansion, fût-elle symbolique. Peu importe que la conquête soit réelle. Ce qui compte, c’est qu’elle soit racontable.

Cette précipitation n’est pas sans risque. Subordonner les équilibres internationaux aux impératifs d’un calendrier national fragilise les alliances, brouille les lignes rouges, multiplie les malentendus. À vouloir offrir un cadeau géographique pour un anniversaire politique, l’Amérique pourrait léguer un monde plus instable qu’elle ne l’a trouvé.

Quand le vent résiste aux navires

L’histoire n’aime pas les injonctions. Elle avance par lenteur, par compromis, par renoncements parfois. À cinq mois du 250ᵉ anniversaire des États-Unis, la tentation est grande de forcer le cours des choses, de produire un événement qui fasse date, qui donne l’illusion que l’Amérique continue d’écrire l’histoire plutôt que de la relire.

Mais les territoires ne sont pas des trophées. Les peuples ne sont pas des variables d’ajustement. Et la souveraineté n’est pas un décor que l’on déplace au gré des commémorations. Le Groenland, le Canada, le Venezuela, Cuba ne sont pas des chapitres disponibles pour un récit jubilaire.

Donald Trump a compris une chose essentielle : les dates structurent les imaginaires. Ce qu’il semble sous-estimer, c’est que les imaginaires ne gouvernent pas seuls le monde. À trop vouloir plier le réel à la mise en scène, on finit par exposer sa propre fragilité stratégique.

Un vieux proverbe maritime le rappelle avec une sobriété cruelle : « les vents ne suivent jamais les désirs des bateaux ». À l’approche du 4 juillet 2026, l’Amérique gagnerait peut-être davantage à lire la direction du vent qu’à redessiner la carte des mers.

Il faudrait enfin rappeler une évidence que la grammaire de la puissance tend à effacer : la dignité des peuples ne se négocie pas, ne se fractionne pas, ne se cède pas par clauses implicites. Court-circuiter l’ONU, contourner ses procédures, affaiblir ses médiations au nom de l’efficacité ou de l’urgence revient rarement à pacifier le monde. L’histoire montre au contraire que les conseils dits de paix, lorsque les inimitiés y sont trop profondes et les rapports de force trop déséquilibrés, finissent par se transformer en conseils de guerre différée. Là où le dialogue est feint, la violence s’installe. Et là où le droit est marginalisé, la conflictualité devient structurelle.

 

Le jubilé américain ou la tentation des terres
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La consanguinité organisationnelle ou le piège de l’entre-soi

28 Décembre 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, LE TEMPS 28/12/2025 Publié dans #Articles

La consanguinité organisationnelle ou le piège de l’entre-soi

Par Jamel BENJEMIA

 

 

Il est des transformations qui ne naissent ni d’un décret ni d’un plan stratégique, mais d’un déplacement intérieur, presque imperceptible, par lequel une organisation cesse de se contempler en fragments pour tenter, enfin, de se penser comme un tout vivant. L’expérience vécue chez Nissan à la fin des années 1990 appartient à cette lignée rare de métamorphoses silencieuses. Elle ne s’est pas imposée par la contrainte, encore moins par l’injonction, mais par la rencontre. Dix personnes, venues d’horizons dissemblables, réunies sans autre ambition que celle de comprendre ce qui, depuis une décennie, paralysait l’entreprise de l’intérieur.

À cette époque, Nissan s’était enfermée dans une architecture à la fois rassurante et mortifère. Des silos étanches, des expertises jalouses, des responsabilités rigoureusement délimitées. Chacun accomplissait son métier avec sérieux, parfois avec brio, mais toujours dans un périmètre étroit, protégé, presque sacralisé. L’intelligence collective, privée de circulation, s’était lentement atrophiée. L’entreprise avançait, certes, mais à vide, privée d’élan, privée de vision.

La décision de mêler fonctions, cultures et nationalités fut d’abord perçue comme une hérésie managériale. Elle s’est révélée une libération. Car lorsque les savoirs cessent de se regarder en chiens de faïence, lorsqu’ils acceptent de se confronter plutôt que de s’ignorer, ils recomposent le réel. Et l’entreprise, soudain, recommence à voir.

Les silos, cette forteresse invisible

Les silos ne sont jamais proclamés. Ils ne figurent dans aucun organigramme officiel. Ils se construisent lentement, à bas bruit, sous couvert d’efficacité, de rigueur et de professionnalisme. Chaque département affine son langage, protège ses indicateurs, sacralise ses procédures, jusqu’à faire de ses outils des fins en soi. À terme, l’entreprise devient une mosaïque de compétences juxtaposées, capables de coexister, rarement de dialoguer autrement que par notes interposées. Ce cloisonnement rassure les structures, mais appauvrit la pensée.

Chez Nissan, comme dans tant d’autres organisations, cette logique avait produit une forme d’aveuglement collectif. Les problèmes étaient analysés, disséqués même, mais toujours depuis un angle unique. La production optimisait ses coûts sans percevoir l’attente mouvante du marché. Le marketing promettait sans toujours mesurer la réalité des contraintes industrielles. La finance arbitrant, souvent trop tard, entre deux vérités également incomplètes. Chacun avait raison, isolément. L’ensemble, lui, avait tort.

Les silos finissent ainsi par transformer l’expertise en dogme. Ils substituent la défense du territoire à la recherche du sens. Et lorsque la crise survient, l’entreprise découvre, avec stupeur, qu’elle ne manque ni de talents ni de ressources, mais d’une capacité essentielle : celle de relier. Relier les idées, les métiers, les cultures. Relier, en somme, ce qui aurait toujours dû l’être.

La diversité comme méthode

La rupture opérée chez Nissan ne relevait ni d’un outil inédit ni d’une ingénierie managériale sophistiquée. Elle procédait d’un geste plus audacieux encore : une confiance assumée dans la diversité humaine. Cette intuition, devenue depuis une étude de cas de référence à la Harvard Business School, a été théorisée comme l’une des expériences les plus éclairantes de la collaboration interfonctionnelle contemporaine. Rassembler autour d’une même table un chef d’usine japonais, un avocat français, un responsable commercial américain, un acheteur brésilien, ce n’était pas céder au folklore managérial. C’était poser un acte intellectuel fort : reconnaître que la vérité de l’entreprise est fondamentalement plurielle, et qu’aucune fonction, aucune culture, aucun territoire d’expertise ne peut prétendre en détenir, à lui seul, la clé.

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Dans ces équipes interfonctionnelles, volontaires par essence, les certitudes vacillaient. Le langage technique se frottait à l’intuition du marché. Les chiffres entraient en conversation avec l’expérience du terrain. Les réflexes culturels, parfois antagonistes, obligeaient chacun à expliciter ce qu’il tenait jusque-là pour évident. Ce lent travail de mise à nu produisait un effet inattendu : les problèmes, longtemps masqués par la routine, devenaient soudain limpides.

Là où les comités homogènes reproduisent inlassablement les mêmes diagnostics, ces groupes hétérogènes révélaient des opportunités enfouies. Ils percevaient ce que les structures verticales avaient cessé de voir : les angles morts organisationnels, les incohérences silencieuses, les potentiels inexploités. L’innovation ne surgissait pas d’une illumination soudaine, mais d’un dialogue exigeant, parfois inconfortable, toujours fécond. La diversité cessait alors d’être un slogan. Elle devenait une méthode de lucidité.

Quand l’intelligence circule

Le redressement de Nissan, mesurable à la fois dans les chiffres et dans la confiance retrouvée, tient à cette circulation retrouvée de l’intelligence. En brisant les silos, l’entreprise n’a pas dilué les responsabilités ; elle les a éclairées. Chacun continuait d’incarner son métier, mais désormais au contact des autres, dans une compréhension élargie de l’ensemble, libérée des faux antagonismes.

Ce décloisonnement a produit un effet rare. La production ne s’opposait plus au marketing. La finance ne jouait plus le rôle d’arbitre tardif. Les décisions gagnaient en cohérence parce qu’elles étaient pensées en amont, collectivement, dans un langage partagé. L’entreprise retrouvait une respiration, un rythme, une continuité.

En 2005, Nissan valait deux fois plus que son partenaire Renault. Ce chiffre, souvent cité, ne dit pourtant pas l’essentiel. Il ne mesure ni la reconquête de la fierté interne, ni la renaissance d’une vision commune. Il atteste simplement qu’une organisation qui apprend à se parler retrouve, presque mécaniquement, sa capacité à créer de la valeur. Lorsque l’intelligence circule, les stratégies cessent d’être défensives. Elles deviennent narratives. Elles racontent une trajectoire, un sens, une ambition. Et c’est souvent cette cohérence retrouvée qui fait la différence durable.

À la veille d’un nouveau cycle

À l’approche d’une nouvelle année, la question mérite d’être posée sans détour, presque sans ménagement. Votre organisation a-t-elle réellement adopté la collaboration interfonctionnelle, ou continue-t-elle à célébrer la transversalité tout en perpétuant, dans les faits, les silos ? A-t-elle osé mêler les langues, les métiers, les cultures, ou se contente-t-elle d’en faire un chapitre soigné dans ses rapports annuels, rangé, rarement incarné ?

Car il est une autre manière, plus feutrée, de reconduire les silos : recruter inlassablement les mêmes profils, issus des mêmes écoles, façonnés par les mêmes grilles de lecture, rassurants parce que prévisibles. Sous couvert d’excellence, cette homogénéité fabrique une consanguinité organisationnelle qui se croit vertu, alors même qu’elle devient impasse, stérile et auto-satisfaite.

Or, ce n’est pas la compétence qui manque, mais la contradiction féconde. Recruter toujours les mêmes esprits, c’est réduire volontairement le champ du pensable. C’est neutraliser l’irruption de l’inattendu, du regard oblique, de la question naïve qui dérange et éclaire. À force de se ressembler, l’organisation finit par se persuader qu’elle détient le secret, une forme de pierre philosophale managériale, jusqu’au jour où le réel, brutalement, la dément.

Réapprendre à penser ensemble

L’expérience de Nissan rappelle une vérité simple, souvent oubliée : les entreprises ne meurent pas d’un manque de compétences, mais d’un excès de cloisonnement. Elles s’éteignent lorsque les savoirs cessent de dialoguer, lorsque la spécialisation devient une fin en soi, lorsque la structure l’emporte sur le sens.

La collaboration interfonctionnelle n’est ni une mode ni une recette miracle. Elle est une éthique de gouvernance. Elle suppose une confiance accordée aux femmes et aux hommes, à leur capacité de dépasser leurs rôles pour servir une vision commune. Elle exige du temps, de l’écoute, et une forme de courage managérial : celui de préférer l’intelligence partagée à l’autorité solitaire.

À l’heure des grandes transitions, économiques, technologiques, humaines, les organisations qui sauront relier plutôt que segmenter disposeront d’un avantage décisif. Elles verront plus clair, plus tôt. Elles décideront mieux, ensemble. Elles transformeront la diversité en force créatrice, et non en simple ornement discursif.
Penser ensemble n’est pas une concession. C’est un acte de lucidité. Et parfois, comme chez Nissan, cette lucidité suffit à rouvrir l’avenir.

 

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L’identité culturelle, l’ADN qui résiste au marché

21 Décembre 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, LE TEMPS 21/12/2025 Publié dans #Articles

L’identité culturelle, l’ADN qui résiste au marché

Par Jamel BENJEMIA

 

Il est des décisions économiques qui, sous leur apparente technicité, trahissent une vérité plus ancienne que les marchés, plus profonde que les bilans, presque anthropologique. L’histoire du constructeur russe AvtoVAZ, dépositaire de la mythique marque Lada, appartient à cette lignée rare de récits où l’industrie, soudain, parle le langage des peuples.

Lada n’est pas une simple automobile. Elle est une époque roulante, une mémoire mécanique façonnée par le froid, la distance et l’endurance. Elle évoque une Russie laborieuse, âpre, obstinée, qui a longtemps confondu progrès et résistance, modernité et survie. Toucher à Lada, c’était toucher à une part sensible de l’imaginaire russe.

Lorsque la Russie décida d’ouvrir 25 % du capital d’AvtoVAZ à des partenaires étrangers en 2007, la scène sembla d’abord banale, presque convenue. Les grands acteurs mondiaux de l’automobile répondirent à l’appel avec la rigueur attendue : Renault, Fiat, General Motors. Des projets solides, des projections comparables, des promesses industrielles, ajustées au millimètre des standards internationaux. À première vue, rien ne distinguait véritablement un candidat d’un autre. Le marché semblait parler d’une seule voix.

Et pourtant, contre toute attente technocratique, c’est Renault qui fut choisi.

Non par la supériorité manifeste d’un plan, ni par une audace financière décisive. La décision s’est jouée ailleurs. Dans un espace que les modèles économétriques ignorent, que les tableurs ne savent ni mesurer ni nommer. Un lieu immatériel, mais décisif, où se croisent l’identité, le respect, et cette intuition fondamentale qu’un peuple peut s’ouvrir au monde sans consentir à se dissoudre en lui.

Quand l’industrie rencontre la mémoire

Lorsque Vladimir Poutine reçut Carlos Ghosn en 2007, la rencontre ne se déroula pas comme un simple échange entre un chef d’État et un dirigeant industriel. Elle eut lieu dans une zone plus feutrée, presque silencieuse, où les mots pesaient autant par ce qu’ils suggéraient que par ce qu’ils taisaient. Le président russe ne s’attarda ni sur les courbes de productivité ni sur les ratios financiers. Il évoqua l’expérience Nissan, longuement observée, patiemment décryptée dans sa capacité à traverser une culture sans la broyer. Il ajouta que, tant que cette même ligne de conduite respecterait l’identité russe, l’avenir s’inscrirait dans la continuité.

Ce qui se jouait là dépassait largement le sort d’un constructeur automobile. Il s’agissait de savoir si une nation pouvait s’ouvrir sans se renier, si une marque chargée d’histoire pouvait évoluer sans perdre son accent, sa cadence, sa mémoire intime.

Lada, à ses yeux, n’avait jamais été une simple ligne de production. Elle racontait une Russie obstinée, patiente, capable de durer plus que de briller. La confier à un partenaire incapable d’en saisir la densité symbolique aurait constitué une erreur, non industrielle, mais civilisationnelle.

Renault fut choisi parce qu’il n’avait pas promis de dissoudre Lada dans une modernité hors-sol. Il avait proposé de la prolonger, de la faire respirer autrement, sans lui ôter ce qui faisait sa singularité. En respectant son ADN, il avait compris que certaines réalités ne se négocient pas : elles se reconnaissent.

L’identité, ce capital invisible

Les peuples, à l’image des grandes marques, possèdent un code génétique. Une syntaxe silencieuse faite de gestes hérités, de récits transmis, de valeurs rarement écrites mais profondément ancrées. Cet ADN culturel ne relève ni du folklore ni de la nostalgie. Il est vivant, évolutif, capable d’intégrer l’altérité, d’absorber la nouveauté, de se transformer sans se renier. Mais il ne survit jamais à l’amnésie forcée.

À l’inverse, il suffit d’observer les sociétés contemporaines pour voir proliférer des identités mimétiques, changeantes, presque liquides. Des groupes, parfois des nations entières, se métamorphosent au gré des modes idéologiques, des pressions géopolitiques, des injonctions du moment. Progressistes aujourd’hui, conservateurs demain. Enracinés dans le discours du matin, déracinés dans les décisions du soir. Ils changent de masque avec la souplesse des caméléons, croyant y voir une preuve d’intelligence adaptative.

Mais ce mimétisme n’est qu’une illusion de modernité. Il donne l’apparence de l’agilité, tout en masquant une fragilité profonde. Car une identité qui se renie sans cesse finit par ne plus être crédible. Ni pour ceux qui la portent, ni pour ceux qui la regardent. Elle devient décorative, interchangeable, privée de chair et de souffle.

Ce capital invisible qu’est l’identité ne figure dans aucun bilan comptable. Pourtant, c’est lui qui conditionne la confiance, la cohérence, la durée. Lorsqu’il se dissout, ce n’est pas seulement un récit qui disparaît, mais la capacité même à se projeter dans l’avenir.

Les civilisations qui durent et celles qui s’effacent

L’histoire, lorsqu’on la lit sans complaisance, se montre implacable. Les civilisations qui survécurent ne furent pas toujours les plus puissantes militairement ni les plus riches économiquement, mais celles qui surent préserver la conscience de ce qu’elles étaient. Carthage commença à vaciller lorsqu’elle cessa de croire à son propre récit, lorsqu’elle remplaça la vertu civique par la simple administration de la force, laissant place à un vide que ni la domination ni la technique ne purent combler.

À l’époque contemporaine, la leçon demeure intacte. Les peuples qui sacrifient leur ADN culturel sur l’autel de l’imitation finissent relégués aux marges de l’histoire. Ils consomment des modèles qu’ils n’ont pas conçus, défendent des valeurs qu’ils répètent sans toujours les comprendre. Ils deviennent des territoires d’application plutôt que des foyers de création.

À l’inverse, ceux qui assument leur singularité, sans arrogance mais sans honte, tracent des trajectoires durables. Ils savent coopérer sans se dissoudre, s’ouvrir sans se nier, intégrer sans se perdre. Leur force ne réside pas dans la fermeture, mais dans la clarté de leur identité. Car seule une identité assumée peut dialoguer à égalité avec le monde.

L’identité comme boussole

L’affaire Lada ne fut jamais un simple épisode de l’histoire automobile. Elle s’imposa, avec le recul, comme une parabole moderne sur la condition des peuples à l’ère du marché global. Elle rappela que, dans un monde obsédé par la vitesse, la performance immédiate et l’adaptation permanente, l’identité demeure la seule boussole fiable. Celle qui ne s’affole pas, qui ne se dérègle pas au premier vent dominant.

Lorsque l’on voit des groupes changer de visage au gré des circonstances, renier aujourd’hui ce qu’ils proclamaient hier, mépriser leur propre héritage pour paraître dans l’air du temps. Ce ne sont pas là des stratégies de survie, mais des aveux de fragilité. Leur avenir est incertain, non parce qu’ils manquent de moyens, mais parce qu’ils manquent de racines.

Mon grand-père le disait d’une sagesse brève, presque terrienne : « un arbre sans racines est un arbre sans avenir ».
On peut en vernir les feuilles, lui greffer des branches d’emprunt, l’offrir un temps au soleil capricieux des modes. Rien n’y fait.
Privé d’ancrage, il se fige, se fatigue, puis se dessèche.
Cette vérité, les anciens la savaient sans la théoriser.

Les peuples caméléons fascinent un temps. Ils donnent l’illusion de l’intelligence adaptative, de la modernité fluide. Mais le temps long ne se souvient pas de ceux qui se sont contentés d’imiter.

Car les peuples, comme les grandes œuvres, ne survivent pas en se déguisant.
Ils durent en se reconnaissant.

Et l’histoire, inlassablement, enseigne qu’à la racine de la plupart des conflits et des malheurs du monde se tient toujours la même faute : la négation de l’identité de l’autre.

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