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Le sommet de l’OTAN ou la comptabilité des peurs

12 Juillet 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 12/07/2026 Publié dans #Articles

Le sommet de l’OTAN ou la comptabilité des peurs

Par Jamel BENJEMIA

Il est des sommets qui déplacent les plaques tectoniques de l’Histoire, et d’autres qui se bornent à recompter les factures de la peur. Celui de l’OTAN, qui s’est tenu à Ankara les 7 et 8 juillet 2026, appartient manifestement à cette seconde catégorie : un rendez-vous où les puissants semblent moins convoqués pour penser l’avenir que pour vérifier si les colonnes d’un bilan militaire consentent enfin à s’aligner.

À lire Al-Sharq Al-Awsat comme Le Monde, l’Alliance atlantique donnait l’image d’une copropriété stratégique dont les membres discutaient des charges communes, des impayés anciens et des travaux urgents de sécurisation. Les mots demeurent nobles (défense, solidarité, dissuasion, souveraineté), mais ils sonnent comme des dorures posées sur un registre comptable. On a parlé de seuils, de ratios, de trajectoires budgétaires, de capacités additionnelles. Les pourcentages ont remplacé les principes ; les tableaux Excel rivalisent avec les cartes d’état-major ; les chiffres, secs comme des os, ont pris la place des idées.

Donald Trump, qui n’a jamais dissimulé sa conception marchande des relations internationales, ne pouvait rêver d’une scène plus docile. En saluant son « excellente alchimie » avec Recep Tayyip Erdogan, il ne s’est pas présenté comme le chef de la puissance tutélaire ; il a pris les allures d’un grand commissaire aux comptes de l’Occident, venu ouvrir les livres d’une Alliance qu’il soupçonnait de vivre à crédit sous le parapluie américain.

Le grand inventaire atlantique

L’image est cruelle, mais juste. Les chefs d’État se sont succédé, non plus pour décliner une vision du monde, mais pour détailler leurs dépenses, justifier leurs retards, promettre des hausses et déposer sur la table leurs justificatifs stratégiques. Ankara ressemblait à une réunion d’audit où chaque capitale défendait sa ligne budgétaire comme un directeur financier sommé de rassurer un actionnaire impatient.

C’était un inventaire à la Prévert, mais sans les oiseaux ni les fleurs : chars, drones, missiles, satellites, radars, munitions, frégates, systèmes antimissiles, capacités cyber, ports renforcés, usines d’armement, centres logistiques, intelligence artificielle, câbles à protéger, données à sanctuariser. Tout y passait dans une accumulation qui disait moins la puissance que l’inquiétude.

Car l’abondance matérielle ne suffit jamais à faire une stratégie. Une alliance ne devient pas cohérente parce qu’elle achète davantage d’armes ; elle le devient lorsqu’elle sait pourquoi elle les acquiert, contre qui, pour combien de temps, dans quelle architecture politique et au service de quelle idée du monde. Or cette question du dessein s’efface derrière la mécanique des engagements chiffrés. À Ankara, l’OTAN a cherché moins une boussole qu’un barème. Elle renforçait son corps, mais laissait voir l’indécision de son esprit.

Des alliés, plusieurs horizons

Le cœur du malaise est là. Les Européens ont affirmé vouloir accroître leurs capacités de défense pour parer à toute attaque, notamment face à la Russie. Mais, comme le souligne Le Monde, ils peinent toujours à agir de concert. L’unité proclamée ne dissipe pas les divergences ; elle les enveloppe seulement dans une rhétorique plus martiale.

Les pays baltes regardent Moscou avec la mémoire vive des occupations. La Pologne pense en profondeur stratégique, en blindés, en routes d’invasion. L’Europe méridionale garde les yeux tournés vers la Méditerranée, le Sahel, les migrations, l’instabilité nord-africaine et les secousses moyen-orientales. La Turquie scrute la mer Noire, le Caucase, la Syrie, la Méditerranée orientale et ses propres ambitions régionales. Les États-Unis regardent déjà le Pacifique, car la Chine demeure pour Washington l’horizon majeur du siècle.

Comment bâtir une doctrine commune lorsque les regards se dispersent vers des menaces différentes ? Comment faire marcher l’Alliance au même pas lorsque chaque capitale entend un tambour particulier, protège ses industries, ménage ses opinions publiques et conserve ses arrière-pensées diplomatiques ? L’OTAN demeure militairement redoutable, mais politiquement composite. Elle ressemble à ces orchestres où chaque pupitre possède des instruments magnifiques, tandis que le chef peine à imposer une partition commune.

Trump et la diplomatie du reçu de caisse

Dans cette ambiguïté, Donald Trump prospère. Là où d’autres invoquaient encore la solidarité stratégique, lui parlait de contribution, facture, retour sur investissement. Sa brutalité, jadis jugée incongrue dans les salons policés de l’atlantisme, a fini par imposer sa grammaire. Peu à peu, l’Alliance a adopté le langage de celui qui l’a le plus rudement secouée.

Le niveau des dépenses militaires devient l’étalon principal de la vertu alliée. Celui qui paie est loyal ; celui qui tarde est suspect ; celui qui promet doit être surveillé. La sécurité collective glisse vers une culture de performance budgétaire. L’engagement politique se mesure en points de PIB, comme si la fidélité à une alliance pouvait se réduire à une ligne de crédit.

Il serait pourtant trop simple de réduire cette logique à une lubie trumpienne. Les Européens savent que l’âge de l’insouciance stratégique est clos. La guerre en Ukraine a déchiré le rideau. Le retour de la force a rappelé que les dividendes de la paix avaient été dépensés comme un héritage inépuisable, dans l’illusion que l’Histoire ne viendrait jamais réclamer son dû. Les arsenaux se sont amenuisés, les industries ont ralenti, les dépendances se sont accumulées.

Mais reconnaître ce réveil nécessaire ne signifie pas accepter que la pensée stratégique soit remplacée par la seule discipline comptable. Le danger serait de croire qu’une Alliance plus chère est automatiquement plus lucide. L’argent peut acheter des armes ; il n’achète ni la cohérence ni le courage politique ni la clarté historique.

Erdogan, l’allié multicarte

La présence de Recep Tayyip Erdogan a ajouté à ce sommet une densité particulière. La Turquie est à la fois pilier de l’OTAN, puissance charnière, acteur régional autonome et partenaire imprévisible. Elle parle à Moscou sans rompre avec Washington, intervient en Syrie, pèse en mer Noire, surveille le Caucase, revendique sa place en Méditerranée orientale et transforme sa géographie en instrument de négociation.

Elle incarne les contradictions d’une Alliance qui ne peut se passer d’elle, mais ne sait jamais comment l’inscrire dans une discipline commune. Que Trump ait insisté sur son « excellente alchimie » avec Erdogan n’était pas anodin. Dans un monde où les institutions fatiguent, les affinités entre dirigeants se donnent parfois l’illusion de remplacer les doctrines. La relation personnelle devient une béquille de la stratégie ; l’instinct des chefs supplée l’absence de vision collective.

Mais une alliance ne peut reposer sur la chimie des tempéraments. Elle exige des principes, des lignes rouges, des compromis assumés et des désaccords réglés autrement que par la séduction du moment ou le rapport de force. Sans cela, elle devient une coalition d’intérêts provisoires, puissante sur le papier, fragile dans l’épreuve.

La puissance sans récit

Le paradoxe est saisissant : jamais l’OTAN n’a paru disposer d’autant de moyens, jamais elle n’a semblé chercher avec autant d’inquiétude sa boussole. Autour d’elle, le monde se fragmente à grande vitesse. L’Ukraine continue de saigner. Le Moyen-Orient demeure une poudrière aux mèches innombrables. La rivalité sino-américaine redessine les hiérarchies de la puissance. Les menaces hybrides brouillent la frontière entre guerre et paix. Câbles, satellites, données, ports, élections et opinions publiques deviennent des champs de bataille sans uniforme.

Face à cette accélération de l’Histoire, l’Alliance répond par une inflation de procédures : elle comptabilise, certifie, additionne, promet, rectifie. Tout cela est nécessaire. Rien de tout cela n’est suffisant.

Car les grandes puissances ne déclinent pas d’abord parce qu’elles manquent de ressources. Elles déclinent lorsqu’elles cessent de savoir à quel monde elles veulent donner forme. Elles s’épuisent lorsque les moyens deviennent leur propre justification, lorsque l’arsenal remplace le récit, lorsque la peur tient lieu de doctrine.

Le véritable défi de l’OTAN n’est donc pas de savoir si ses membres consacreront 3 %, 4 % ou 5 % de leur richesse nationale à la défense. Il est de retrouver ce que les colonnes d’un bilan ne mesureront jamais : une hiérarchie des priorités, une lecture commune du danger, une vision politique capable de transformer la dépense en destin partagé.

À défaut, Ankara restera moins comme le sommet d’une Alliance réinventée que comme la grande messe budgétaire d’un Occident inquiet, où le commissaire aux comptes américain vérifie les carnets de dépenses pendant que l’Histoire, elle, ne présente jamais ses factures à l’avance.

Et c’est peut-être là le drame discret de l’Occident contemporain : il sait additionner ses peurs avec une précision d’orfèvre, mais ne sait plus composer la musique de son courage.

 

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