La grande leçon géostratégique
La grande leçon géostratégique
Par Jamel BENJEMIA
Les nations changent de visage, les régimes se succèdent, les doctrines montent sur la scène du monde avec la certitude orgueilleuse des vérités définitives, puis s’effacent à leur tour dans la poussière des archives. Les alliances se nouent avec emphase, se défont dans le silence des intérêts contrariés, se recomposent au gré des urgences, des peurs et des calculs. Pourtant, au milieu de ce théâtre mouvant où les hommes croient tenir l’histoire par la bride, une puissance demeure, impassible, presque minérale : la géographie.
Cette vérité paraît simple. Elle est pourtant l’une des grandes lois silencieuses de l’histoire universelle. Les États peuvent changer de dirigeants, modifier leurs doctrines, déplacer leurs fidélités diplomatiques ; ils ne peuvent ni déplacer leurs montagnes, ni abolir leurs mers, ni choisir leurs voisins.
Les conflits entre pays limitrophes produisent rarement des vainqueurs durables. Ils laissent plutôt des cicatrices longues, des rancœurs héréditaires, des budgets militaires dévorants, des familles brisées et des générations élevées dans la peur de l’autre. La guerre peut donner l’illusion d’une solution ; la géographie, elle, impose toujours la nécessité d’une coexistence.
L’illusion de l’allié providentiel
L’une des erreurs les plus persistantes de la pensée stratégique consiste à croire qu’une grande puissance extérieure peut résoudre durablement les problèmes de sécurité d’un État. Les alliances ont évidemment leur utilité. Elles procurent des garanties, des armements, des soutiens diplomatiques, parfois une respiration politique dans les heures de grande solitude. Mais elles reposent sur une matière fragile : l’intérêt.
L’exemple de l’Irak de Saddam Hussein demeure, à cet égard, d’une éloquence amère. Lorsque Bagdad déclenche la guerre contre l’Iran, le 22 septembre 1980, une partie des puissances occidentales et régionales voit d’un bon œil l’affaiblissement du régime iranien issu de la révolution islamique. L’Irak croit alors bénéficier d’un environnement favorable. Il s’imagine porté par une conjoncture stratégique qui le dépasse et le sert.
Huit années plus tard, le bilan est effroyable : des centaines de milliers de morts, une économie ruinée, une région traumatisée, et une mécanique de violence dont les secousses continueront à se faire sentir bien au-delà du cessez-le-feu. Le soutien extérieur avait pu faciliter l’entrée dans la guerre ; il n’avait nullement garanti une sortie honorable.
C’est là toute la cruauté de certaines alliances : elles encouragent parfois l’audace, mais elles abandonnent souvent les peuples à la facture. Une grande puissance peut souffler sur les braises d’un conflit régional, mais ce sont les voisins qui vivent ensuite avec l’incendie.
Quand la géographie défie la puissance
La guerre entre la Russie et l’Ukraine illustre, avec une intensité douloureuse, le poids obstiné de la géographie. Moscou pensait sans doute qu’une démonstration de force suffirait à régler ce qu’elle considérait comme une question de sécurité stratégique. L’histoire, une fois encore, s’est révélée plus rétive que les plans d’état-major.
Les cartes peuvent être contestées, les frontières disputées, les territoires ravagés ; la proximité demeure.
À terme, les deux peuples devront retrouver les chemins d’une coexistence, fût-elle froide, difficile, encombrée de douleurs et de méfiances. Car les voisins finissent toujours par se retrouver autour d’une même table, tandis que les alliés lointains peuvent être happés par d’autres urgences, d’autres élections, d’autres priorités stratégiques.
La géographie possède une patience que la politique ignore souvent. Elle laisse les passions humaines se consumer, puis revient, dans le silence des siècles, demander des comptes aux hommes qui avaient cru pouvoir la défier.
Au-delà des chars, des drones et des communiqués militaires, la guerre russo-ukrainienne emporte dans son tumulte des milliers de destins entremêlés. Des couples russo-ukrainiens, hier encore unis par l’amour, la parenté ou l’habitude du voisinage, découvrent que la grande histoire peut entrer brutalement dans la cuisine, dans la chambre, dans l’album de famille.
La guerre croit parfois corriger la géographie ; elle finit surtout par mutiler l’humanité.
Le Moyen-Orient ou la poudrière permanente
Le Moyen-Orient demeure l’une des régions où la géographie exerce avec le plus de force son empire sur le destin des nations. Ici, chaque frontière porte une mémoire, chaque mer une rivalité, chaque détroit une angoisse stratégique. Les puissances extérieures y projettent leurs ambitions depuis des décennies, mais la région, elle, reste prisonnière d’une instabilité chronique, comme si l’histoire refusait d’y refermer ses blessures.
Israël constitue sans doute l’un des exemples les plus emblématiques de cette vérité. Son alliance stratégique avec les États-Unis lui a procuré un soutien politique, militaire et diplomatique considérable. Mais aucune puissance, si influente soit-elle, ne peut modifier la géographie. Israël demeure inséré dans un environnement régional complexe, où se croisent la question palestinienne, les tensions avec le Liban, la rivalité avec l’Iran, les fractures syriennes, les inquiétudes jordaniennes et les répercussions des crises successives du monde arabe.
Les armes viennent souvent de loin, mais les ruines restent sur place. Les doctrines s’élaborent dans des capitales lointaines, mais les familles endeuillées vivent dans les quartiers bombardés, les villages déplacés, les économies détruites. Le Moyen-Orient a trop souvent été pensé par d’autres, armé par d’autres, utilisé par d’autres. Sa sécurité durable ne pourra pourtant venir que de lui-même, de ses propres équilibres, de ses propres compromis, de sa capacité à transformer le voisinage subi en voisinage assumé.
Le Golfe ou l’apprentissage de la retenue
C’est peut-être dans le Golfe que se dessine, depuis quelques années, une évolution stratégique encore insuffisamment méditée. Les monarchies de la région, longtemps inscrites dans une logique de confrontation indirecte, de rivalités idéologiques et de dépendance sécuritaire envers les puissances occidentales, semblent avoir tiré certaines leçons des tempêtes passées.
Elles savent désormais qu’aucun parapluie extérieur n’est éternel. Elles ont vu les priorités américaines se déplacer, les promesses se nuancer, les doctrines changer de cap. Elles ont compris qu’une région ne peut indéfiniment confier son destin à des puissances situées à des milliers de kilomètres, aussi puissantes soient-elles.
L’ancien président égyptien Hosni Moubarak avait résumé cette réalité dans une formule restée célèbre : « Celui qui est couvert par les Américains est nu ». Sous l’ironie orientale, il y avait une vérité géopolitique profonde. Un allié extérieur peut protéger un moment ; il ne peut pas devenir le sol sur lequel une nation construit son avenir.
Les épisodes de tension avec l’Iran, notamment autour des installations américaines présentes dans la région, ont révélé une retenue stratégique remarquable. Les monarchies du Golfe ont évité de tomber dans le piège de l’escalade automatique. Elles ont mesuré que la colère peut satisfaire l’instant, mais que la sagesse protège l’avenir.
Cette attitude n’est pas seulement tactique. Elle puise aussi dans un héritage arabe profond, où le voisinage n’est pas une simple donnée territoriale, mais une obligation morale.
Le voisin encombrant demeure un voisin. Il peut inquiéter, irriter, menacer même ; mais il appartient au paysage humain avec lequel il faudra composer, non pour capituler devant lui, mais pour empêcher que la région entière ne devienne l’otage d’une colère sans lendemain.
Il y a là une sagesse ancienne que la modernité stratégique aurait tort de mépriser. Les peuples de la région ont appris, au fil des siècles, que l’orgueil est comme un mouchoir : il faut parfois savoir le plier et le glisser dans sa poche.
Le retour de la géographie
Toute l’histoire contemporaine semble nous reconduire vers cette vérité première : les voisins sont un destin, les alliés sont un choix.
Les conflits limitrophes sont souvent les plus destructeurs parce qu’ils opposent des peuples qui devront continuer à vivre côte à côte après la bataille. La sagesse des nations consiste donc à ne jamais sacrifier le dialogue régional sur l’autel des alliances lointaines. On peut rompre une alliance, dénoncer un traité, changer de partenaire diplomatique ; on ne déménage pas une frontière par décret, on n’efface pas une mémoire collective par communiqué.
Les grandes puissances apparaissent et disparaissent. Les coalitions se forment puis se dissolvent. Les doctrines stratégiques passent de mode.
Mais les montagnes, les mers, les fleuves et les frontières demeurent.
La géographie ne se venge pas. Elle n’a pas besoin de colère. Elle laisse simplement les hommes s’épuiser à nier l’évidence, puis elle impose son verdict avec une lenteur souveraine.
Les dirigeants qui l’oublient écrivent souvent les guerres de demain. Ceux qui la comprennent, eux, bâtissent les paix durables. Car la véritable grandeur stratégique ne consiste pas seulement à vaincre un adversaire ; elle consiste à savoir comment vivre avec lui lorsque les armes se sont tues.
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