L’âge horizontal : La fin des hauteurs, le règne des algorithmes
L’âge horizontal :
La fin des hauteurs,
le règne des algorithmes
Par
Jamel
BENJEMIA
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Il est des époques qui s’éteignent sans fracas, comme une étoile vacillante à des années-lumière de notre conscience. Nul clairon, nul tumulte. Seul un souffle. À peine un frémissement dans l’air. Là où naguère les regards s’élevaient vers les tours de verre, les yeux désormais se courbent vers l’éclat froid d’un écran. Le monde n’a pas basculé, il s’est lentement aplati.
L’ère industrielle, verticale, conquérante, tire sa révérence dans le clair-obscur d’un présent sans sommet. Ce n’est ni une mutation ni un progrès. C’est une transformation. Une chute sans drame, une métamorphose douce, comme si l’histoire, lasse d’elle-même, s’était allongée pour mieux observer sa propre dérive. Voici venu le temps horizontal. Il ne s’annonce pas, il s’installe. Sans décret, sans fronde. Il est là, sous nos pieds. Et déjà dans nos veines.
L’effacement des cimes
Hier encore, gravir était un verbe cardinal. L’homme montait : dans les hiérarchies, dans les tours, dans les trains vers la capitale. Monter, c’était mériter. Le monde se construisait en strates, et chaque étage promettait plus de lumière. Les cheminées d’usine lançaient leur fumée comme des prières vers les cieux. L’urbanisme se faisait vertical, tendu vers le haut comme un poing d’orgueil.
Mais la terre, patiente et discrète, a fini par reprendre ses droits. Elle n’a pas rugi. Elle a absorbé. Elle a nivelé. Aplanissant les écarts, effaçant les hauteurs. Le télétravail, d’un simple clic, a dématérialisé la notion même de présence. Le bureau, naguère temple de la productivité, n’est plus qu’un mot fatigué, flottant dans la mémoire des cadres déchus.
Le pouvoir ne réside plus au sommet, il circule. Il ne domine plus, il infuse. D’un mail à l’autre, d’un flux à l’autre. Il ne gravite plus autour d’une place forte : il s’infiltre, il pulse. La verticalité s’est effondrée sans bruit. Et l’homme, qui jadis voulait s’élever, se contente désormais de se connecter. L’échelle n’a pas été arrachée. Elle a disparu.
Le grand aplatissement
La ville n’explose plus : elle se répand. Elle glisse, comme une encre trop fluide sur le buvard du territoire. Le centre a perdu son magnétisme. La périphérie a cessé d’être un exil. Tout est devenu point d’accès. Le foyer n’est plus un abri, c’est un nœud de connexions. Le bureau s’invite au salon. L’intimité se confesse à distance. Même l’amour se fragmente, se calcule, se trie. Il n’éblouit plus, il s’optimise.
L’enseignement, décomposé en pixels. La santé, consultable en ligne. La présence, remplacée par la réactivité. Le monde n’avance plus vers un objectif : il s’étire, il s’étale, il se dilue. La vitesse a supplanté le sens. La fluidité est devenue vertu. On ne franchit plus d’étapes, on glisse sur des interfaces.
Dans cette horizontalité généralisée, tout semble possible, mais plus rien ne s’impose. Les liens sont partout, mais faiblement noués. Les échanges sont constants, mais volatils. Le réel s’est fait mouvant, presque liquide. Il ne s’imprime plus dans la chair, il file sur les fibres. Le monde s’est déployé, certes, mais s’est vidé de son poids. Nous ne marchons plus, nous flottons.
Le règne des invisibles
La forge moderne ne gronde plus. Elle calcule. Les pistons se sont tus, remplacés par des lignes de code. L’algorithme a pris la relève, discret comme une ombre, inlassable comme une mer sans marée. Il ne gouverne pas. Il suggère. Il ne décide pas. Il propose. Et l’homme, las de choisir, s’en remet à ses prédictions comme à un oracle numérique.
Il trie, il apprend, il devine. Il s’immisce dans nos gestes, nos mots, nos silences. Il devance nos désirs, il réinvente notre spontanéité. Il n’a pas de visage, mais il habite nos écrans. Il ne parle pas, mais il nous murmure l’itinéraire le plus rapide, la musique qui nous émeut, l’objet que nous n’avons pas encore cherché. À force d’effacer l’incertitude, il efface l’homme. Car vouloir, c’est hésiter. Et l’hésitation, c’est la respiration de la liberté.
Peu à peu, nous renonçons à ce qui faisait notre sel : douter, comparer, s’étonner. Nous glissons vers le confort d’une suggestion constante. L’homme n’interroge plus le monde : il se laisse conduire par ses prédictions. L’invisible gouverne. Et le visible, désormais, s’incline.
Le souffle de la terre
Et pendant que nos doigts pianotent, la terre gémit. Elle ne s’effondre pas. Elle expire. Lentement. Depuis des décennies, elle endure nos architectures, nos routes, nos démesures. Elle a offert ses entrailles pour alimenter nos fièvres de croissance : charbon, pétrole, minerais. Pour que nous montions. Pour que nous fondions. Pour que nous possédions.
Aujourd’hui encore, elle donne. Mais c’est à une autre folie qu’elle se plie : celle du numérique. Moins visible, mais non moins vorace. Les serveurs consomment, les câbles chauffent, les métaux rares s’épuisent. Le progrès a changé de forme, non de nature. Il ne fume plus, il brûle. Il ne martèle plus, il aspire. La blessure est silencieuse. Mais profonde.
La planète ne crie plus, elle suffoque, telle un asthmatique au regard perdu, cherchant sa Ventoline. L’ozone, jadis bouclier, se déchire. Et nous, connectés, laissons faire, tout en nous rassurant à coup de bilans carbone.
Le labyrinthe doux
Il fut un temps où le monde s’offrait dans la rudesse. Où franchir une porte exigeait d’oser. Où les couloirs étaient peuplés de regards, de frottements, d’imprévus. Le réel nous confrontait. Il n’était pas aimable. Mais il était dense.
Aujourd’hui, le couloir est digital. L’entrée est silencieuse. Un clic remplace la poignée. Un emoji, le sourire. On ne s’annonce plus, on surgit. Et pourtant, on ne dérange jamais. L’interface a tout lissé. Plus de rugosité. Plus d’effort. Nous vivons dans un labyrinthe sans mur, un cocon algorithmique qui ne refuse rien, qui nous accepte dans toutes nos contradictions. Il nous enlace. Il nous dissout.
Le lit devient bureau, l’amitié devient statistique, la solitude un flux d’apparences. Le divertissement s’invite au chevet. Les jours perdent leur grain. Les heures, leur texture. Nous sommes là, partout. Et nulle part. Hyperconnectés, sous-inhabités.
Ce que nous avons gagné en disponibilité, nous l’avons perdu en présence. Le monde est à portée de doigt, mais nous ne le saisissons plus. Nous le survolons.
Le temps des traversées
Nous avons quitté l’âge des colonnes, celui des ordres enracinés, des hiérarchies solides, des repères gravés dans la pierre. Le monde ne s’érige plus. Il s’étend. Il ne gravite plus. Il ondoie. Le pouvoir ne tonne plus. Il susurre. L’intelligence ne s’impose plus. Elle s’infiltre, dans les lignes, dans les flux, dans les plis du langage.
Mais cette horizontalité, si elle libère, désoriente. Elle brouille le proche et le lointain. Elle confond l’essentiel et le contingent. Elle exige un autre art : celui de la traversée. Traverser les apparences, percer les algorithmes, discerner sous l’abondance le sens qui se cache. Dans cet océan sans rivage, il ne suffit plus de bâtir. Il faut lire les courants, suivre l’élan, redonner à l’esprit sa boussole.
L’horizontalité ne sera pas une plage douce. Ce sera une mer imprévisible. Ceux qui sauront y lire les signes, ceux-là seuls éviteront le naufrage.
Les autres, croyant naviguer, seront emportés.
Culture et tourisme : Bâtir l’avenir avec la lumière du passé.
Culture et tourisme :
Bâtir l’avenir avec la lumière du passé.
Par
Jamel
BENJEMIA
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Il est des terres où chaque pierre parle, où chaque souffle de vent tourne les pages d’un livre infini. La Tunisie est de ces terres-là. Entre mer et désert, entre oliviers torsadés et mosaïques éclatées, elle marche avec ses légendes et rêve avec ses ruines. Mais dans la mécanique sèche de l’État, les deux forces les plus vives de son identité : la culture et le tourisme, se croisent sans se voir, comme deux voyageurs dans la brume.
Or, sans capacité à se projeter, même les plus beaux rêves s’évaporent. Il est temps de les unir. D’un côté, la culture, sanctuaire de l’âme, trop souvent reléguée aux marges. De l’autre, le tourisme, promesse économique, trop souvent vendu sans mémoire, en forfaits uniformes pour « bronzer idiot ». Il est temps de les faire dialoguer, comme deux rivières cherchant un delta commun.
Car la culture n’est pas une nostalgie : elle est braise, tremplin, colonne vertébrale. Et le tourisme n’est pas une échappée : il est récit, miroir, catalyseur d’estime. Ensemble, ils peuvent élever une nation. Séparés, ils s’étiolent. Les réunir dans un grand ministère, ce ne serait pas une réforme. Ce serait une renaissance.
Carthage, toujours renaissante
Là-bas, la mer s’étire comme un drap bleu au pied des ruines. Entre colonnes penchées et mosaïques muettes, l’ombre d’Élyssa et les pas d’Hannibal vibrent encore. Carthage n’est pas un site. C’est une pulsation antique. Et pourtant, combien passent sans l’entendre ?
Carthage devrait être un phare. Mais un phare ne brille que si des mains en ravivent la flamme. Et si archéologues, artistes, technologues et conteurs œuvraient ensemble ? Carthage redeviendrait un cœur battant, non un vestige endormi, mais un théâtre d’idées.
Kairouan, l’étoile intérieure
Au centre du pays, là où le makroudh fond dans le miel comme une prière dans la méditation, Kairouan veille. Entre minarets et médersas, tapis tissés à l’ombre du sacré et ruelles murmurantes, elle respire.
Mais où sont les sons du présent ? Où sont les ponts entre l’élévation spirituelle et la création contemporaine ? Le tourisme spirituel ne peut se réduire à un cliché figé devant une mosquée. Il est quête, éveil, lumière intérieure.
Kairouan devrait être le cœur incandescent d’une politique nationale d’élévation. Un pôle où le sacré inspire le présent.
Aujourd’hui, tout est morcelé. Un grand ministère saurait accorder les voix, tisser la foi avec l’art, transformer la ville en étoile-guide. En capitale d’âme.
Le Bardo, mille mondes en silence
Le Bardo ne montre pas des pierres, il raconte des civilisations. Chaque mosaïque est un fragment d’univers, chaque salle un écho d’empire. Des dieux en fête, des pêcheurs en prière, des scènes suspendues dans l’éclat du calcaire. Mais ce palais d’ombres et de lumière sommeille, privé de la voix qu’il mérite.
Le Bardo mérite mieux. Il pourrait devenir le Louvre méditerranéen de la mosaïque, un Palmarium d’histoires, une agora visuelle où les récits se tissent à l’infini. Avec l’une des plus vastes collections de mosaïques au monde, principalement romaines, le Bardo devrait être un temple du savoir, un sanctuaire de transmission sensible, un lieu où les enfants viendraient non pour réciter, mais pour vibrer. Où leurs regards s’émerveilleraient devant le triomphe éclatant de Neptune, dieu des flots et des conquêtes, et devant la scène poignante de Virgile, penché sur ses vers, entouré des muses Cléo et Melpomène, comme d’un souffle antique. Là, l’art ne serait plus une relique, mais une présence vivante, une voix d’éternité.
Cela exige un schéma directeur où musée et tourisme ne se concurrencent pas mais se fécondent. Où l’on transforme la contemplation en inspiration.
Sidi Bou Saïd, entre ciel et mer
Bleu sur blanc. Lumière sur silence. Sidi Bou Saïd n’est pas un village : c’est un voyage. Une strophe de pierre entre ciel et mer. Chaque ruelle y est un couplet. Chaque fenêtre un battement de paupières. Chaque café, une halte dans un poème suspendu.
Mais que fait-on de cette beauté ? Doit-elle rester simple carte postale ? Pourquoi ne pas en faire un campus du beau, une école méditerranéenne de création, un atelier d’invention enraciné ? Là où la musique croiserait la céramique, où l’architecture interagirait avec les pixels, où les ruelles deviendraient laboratoires de demain.
Il ne s’agit pas d’y empiler les touristes comme dans une vitrine. Il s’agit d’y cultiver un lien subtil entre patrimoine et audace. Ce rêve appelle une perspective cousue d’émotion et d’horizon. Il réclame un ministère qui sache penser avec le cœur.
Un ministère pour incarner une vision
Ce ministère ne serait pas une énième fusion administrative. Il serait une alchimie, une urgence poétique, un cœur battant stratégique.
Il ne juxtaposerait pas des services : il tisserait un récit. Il n’archiverait pas la mémoire : il l’activerait, la transformerait en énergie créative. Il ferait parler les pierres, danser les gestes, résonner les voix oubliées.
Il ne serait pas conservatoire du souvenir, mais moteur d’élan. Une passerelle entre hier et demain. Là où le touriste devient témoin émerveillé, et l’habitant, gardien inspiré de son territoire.
Imaginez : les festivals conversant avec les médinas, les artistes avec les urbanistes, les paysages avec les plateformes numériques. Le patrimoine ne serait plus une vitrine, mais un organisme vivant.
Oser la beauté
Ce ministère porterait une conviction simple et puissante : la culture n’est pas un luxe, mais une économie vitale du sens et de la beauté du lien. Il soutiendrait l’artisan comme le designer, la brodeuse comme la vidéaste, le conteur comme le scénariste. Il irriguerait chaque territoire d’un souffle neuf.
Il offrirait aux jeunes une raison de rester. Non par contrainte, mais par désir ardent de créer, d’imaginer. Il rendrait aux régions leur fierté, leur vibration unique.
Ce ministère ne dirigerait pas, il révélerait. Il ne gérerait pas, il inspirerait.
Il ne vendrait pas un pays : il inviterait à l’habiter. À humer le jasmin du soir, la fleur d’oranger de Nabeul, à goûter un couscous au poisson, à écouter le clapotis d’un port ou la plainte d’un oud dans un patio.
Et peut-être, alors, la Tunisie se reconnaîtrait.
Elle se regarderait dans le miroir… et s’aimerait.
Un serment lancé au monde
L’avenir appartient à ceux qui savent enchanter le réel. Et la Tunisie a tant à dire. Elle a les mots des poètes, les lieux des dieux, les visages du courage. Elle a le passé pour socle, la mer pour horizon, le souffle pour s’élancer.
Ce qui lui manque, c’est une maison commune. Un espace où le rêve et la stratégie s’unissent. Où la beauté devient levier. Où la culture épouse la croissance.
Il faut oser cette union. Il faut bâtir ce ministère.
Non pas comme un rouage de plus, mais comme un phare dressé entre la mémoire du sol et l’élan des idées.
Un serment lancé au monde, une promesse faite aux enfants de demain :
que la Tunisie saura, enfin, conjuguer son génie au futur.
Et si nous cessions de rêver à voix basse ?
Et si, ensemble, nous transformions cette vision en réalité ?
Et si la Tunisie cessait d’être un simple décor…
pour devenir, enfin, la scène vivante d’une civilisation en mouvement ?
Qu’on ne la prenne pas pour une coquecigrue, cette alliance de la culture et du tourisme : elle n’est ni lubie passagère ni mirage de plume, mais une sève profonde, une idée longue, un projet d’avenir sculpté dans l’épaisseur du réel et tendu vers la lumière.
Le paradoxe américain ou les recettes de Monsieur Purgon.
Le paradoxe américain ou les recettes de Monsieur Purgon.
Par
Jamel
BENJEMIA
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Il est des nations, comme des hommes, qui préfèrent les fables aux diagnostics, les fictions aux vérités. L’Amérique contemporaine, fière et vaine comme un personnage de Molière, se contemple dans le miroir déformant de ses propres illusions, parée des oripeaux du succès, alors même que son cœur économique bat à contretemps, dans une cadence déréglée. « The One Big Beautiful Bill Act » (« L’OBBB Act »), ultime scène grandiloquente d’un théâtre politique enfiévré, n’est pas une réforme : c’est une révérence, un simulacre d’ordre budgétaire.
Trump, qui revient tel Harpagon en campagne, ressuscite ses lubies fiscales dans un geste pavé de contradictions et de complaisances. Le 1er juillet 2025, le Sénat américain a adopté ce projet de loi monumental sous les airs d’une victoire solennelle. Deux jours plus tard, la Chambre des représentants a confirmé cette décision, avant que Donald Trump ne promulgue officiellement la loi le 4 juillet, jour symbolique de la fête nationale américaine. Mais derrière le rideau rouge et les feux de la rampe, c’est une pièce bien plus tragique qui se joue : celle d’un pays qui, à force de refuser la mesure, défie les lois de l’équilibre budgétaire comme on défierait les lois de la gravité, avec l’inconscience d’un enfant qui marche sur un fil sans filet.
Une ordonnance sans diagnostic
Car tout ici n’est que posture et imposture. « L’OBBB Act », malgré ses prétentions, n’est qu’un prolongement recyclé des baisses d’impôts du premier mandat Trump. Certains y voient une stratégie de croissance, mais il n’est au fond qu’un expédient, un leurre aux effets pervers, un geste politique qui, tout comme les prescriptions de Monsieur Purgon, soigne l’apparence du mal en l’exacerbant, insidieusement, dans le silence des organes. En d’autres termes, les baisses fiscales amplifient les déséquilibres qu’elles prétendent corriger.
Le déficit budgétaire atteint déjà 6,7 % du PIB, un chiffre effarant dans un cycle économique qui n’est pas encore franchement récessif. Et pourtant, loin de tenter un ajustement courageux, l'Amérique creuse le sillon d’une dette publique qui franchira bientôt, sans sursaut ni honte, les 106 % du PIB, seuil déjà atteint jadis, pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le pauvre paie, le riche encaisse
Mais que l’on ne s’y trompe pas : le mal n’est pas uniquement arithmétique, il est moral et structurel. En réduisant la fiscalité des plus âgés, en restreignant « Medicaid » tout en octroyant des cadeaux fiscaux éphémères aux salariés sous forme d’exemptions anecdotiques, c’est tout un modèle social qui est dépecé au nom d’une logique de court terme.
Ce sont 12 millions de personnes supplémentaires qui se retrouvent sans assurance, si l’on cumule celles exclues de « Medicaid » et celles affectées par les modifications apportées à « l’Affordable Care Act ».
Et comme si cela ne suffisait pas, une nouvelle trombe protectionniste, à la sauce Trump, s’annonce pour le 1er août 2025: une avalanche de droits de douane sur les importations, portée par un mercantilisme économique en quête de coup d’éclat. Ce ne sont plus seulement des taxes, ce sont des oriflammes de guerre commerciale, brandies comme des étendards électoraux.
Comme dans les comédies de Molière, où l’hypocrisie sociale se drape de vertus cardinales, « l’OBBB Act » feint la discipline alors qu’il organise la gabegie. C’est Tartuffe vêtu du drapeau étoilé, invoquant l’équilibre tout en priant les idoles de la dépense électorale.
Les républicains, sous couvert de réalisme fiscal, serrent la ceinture aux pauvres et délacent celle des nantis. L’économie propre est congédiée, les classes populaires sommées de justifier leur indigence par des heures de travail administrativement tortueuses, tandis que les grandes fortunes fossiles entrent en scène, saluées comme des sauveurs.
L’art de tourner le dos à demain
Et l’on s’étonne, peut-être, de cette vision à si courte vue. Mais c’est qu’il faut comprendre l’Amérique contemporaine comme un malade qui nie ses symptômes, un Diafoirus d’opérette, prescripteur bouffi de saignées et de lavements à un corps social déjà exsangue. La croissance à venir est invoquée comme un deus ex machina. On en attend des miracles fiscaux, une manne céleste qui comblerait les déficits sans réforme, une bénédiction keynésienne sans discipline ni sacrifice.
Ce mirage de croissance est d’autant plus fallacieux qu’il est brandi par ceux-là mêmes qui, hier, méprisaient l’État-providence. Désormais, ce sont les marchés qui doivent sauver l’Amérique, la bourse qui doit soutenir la dette, la consommation, en guise d’anxiolytique collectif, maintenant l’illusion d’une prospérité sous perfusion. Mais à mesure que l’inflation gronde et que les taux d’intérêt s’élèvent, c’est tout le château de cartes qui menace de s’effondrer.
L’Amérique, telle que l’exprime cette loi, souffre d’un vice plus profond : elle a perdu le sens du futur. Elle agit en somnambule, piétinant les lignes rouges de la soutenabilité sans même en prendre conscience. Son programme économique est une suite de gadgets fiscaux, où le crédit d’impôt pour les pourboires côtoie l’abandon de toute stratégie sérieuse de décarbonation. L’épopée technologique, l’intelligence artificielle, ces data centers gloutons en énergie… Tout cela exige une vision énergétique neuve, robuste, inventive. Et pourtant, l’administration américaine mise sur le charbon, le gaz de schiste, le passé comme avenir.
Ce n’est plus l’audace, mais la simplification du monde à coup de slogans, l’effacement de la complexité dans le confort de l’évidence… Voilà ce que produit l’esprit populiste lorsqu’il s’installe dans la durée.
L’austérité en différé
On se souvient des avertissements des grandes banques, des économistes, et des analystes : si les États-Unis poursuivent cette voie pendant dix ans, ils devront ensuite réduire leurs dépenses ou augmenter leurs impôts de 5,5 % du PIB, chaque année. C’est l’austérité grecque mais surdimensionnée, un traitement de choc pour un colosse aux pieds d’argile, qui se croit Hercule mais vacille déjà comme Argan, l’hypocondriaque de légende.
Et comme souvent chez Molière, le théâtre politique devient tragique quand il refuse la vérité. L’Amérique aujourd’hui est ce « Malade Imaginaire » qui convoque des experts à sa cheville pour mieux ignorer la gangrène dans son torse. Les comités parlementaires, les commissions sénatoriales, les économistes de cour, tous répètent les mêmes diagnostics, mais aucun ne parvient à réveiller la bête de son sommeil fiscal.
Et dans les coulisses, les véritables maîtres du jeu attendent. Les marchés obligataires, la finance mondiale, les agences de notation : voilà les spectateurs de demain, ceux dont l’indulgence, déjà, s’effrite. Car si la croissance promise ne vient pas, si les taux s’élèvent encore, si le dollar poursuit sa dépréciation, alors, la pièce tournera au drame. Le rêve fiscal deviendra cauchemar souverain. La dette, aujourd’hui invisible, se matérialisera en contraintes brutales.
Et l’Amérique, comme dans la dernière scène d’un Molière crépusculaire, découvrira que l’illusion ne peut éternellement tenir lieu de politique.
Puissance ou pantomime ?
Il n’est donc pas trop tôt pour relire nos classiques. Car enfin, quelle est cette puissance qui prétend incarner le progrès, tout en refusant les efforts nécessaires à sa pérennité ? Quelle est cette démocratie qui agite la bannière de la liberté tout en se liant aux logiques les plus archaïques de la rente fossile ? L’Amérique trumpiste, avec ses promesses d’aisance sans responsabilité, de gloire sans gravité, ressemble à s’y méprendre à un personnage de Molière : vaniteux, dispendieux, et farouchement attaché à son ignorance.
Et pourtant, c’est peut-être dans la fiction qu’il faut puiser la solution. Non pour s’en évader, mais pour y réfléchir. Car, comme le suggère Cléante dans Tartuffe, l’aveuglement volontaire est le plus grand des travers, ou, selon une sagesse arabe tout aussi acérée, « le dromadaire ne voit pas sa bosse ». C’est bien là le paradoxe américain : un empire lucide sur le monde, mais aveugle sur lui-même.
À force de jouer à la comédie, il se pourrait bien que l’Amérique, un jour, tombe le masque, et ne découvre dans le miroir que le vide laissé par ses propres fables.
The American Paradox or Monsieur Purgon’s Presprictions
The American Paradox or Monsieur Purgon’s Presprictions.
By
Jamel
BENJEMIA
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There are nations, as there are men, who prefer fables to diagnoses, fiction to truth. Contemporary America, proud and vain like a character from Molière, gazes into the distorted mirror of its own illusions, adorned with the tawdry regalia of success, even as its economic heart beats out of rhythm, to a broken cadence. « The One Big Beautiful Bill Act »— the OBBB Act — is not a reform, but a curtsy, a theatrical gesture dressed up as fiscal order. The latest grandiloquent scene in a feverish political theatre.
Trump, returning like Harpagon on the campaign trail, resurrects his tax obsessions in a gesture paved with contradictions and indulgence. On July 1st, 2025, the U.S. Senate passed this monumental piece of legislation under the solemn airs of a victorious fanfare. Two days later, the House of Representatives confirmed the decision, and Donald Trump signed the bill into law on July 4th — a day heavy with symbolism in the American calendar. Yet behind the red curtain and beneath the stage lights, a far graver play is being performed: the tragedy of a nation which, having renounced moderation, defies the laws of fiscal gravity with the heedlessness of a child walking a tightrope with no safety net.
A Prescription Without Diagnosis
Everything here is posture and imposture. Despite its lofty pretensions, the OBBB Act is little more than a repackaged sequel to the tax cuts of Trump’s first term. Some see in it a strategy for growth, but in truth it is an expedient, a political sleight of hand whose perverse effects are as insidious as Monsieur Purgon’s prescriptions — soothing the symptoms while worsening the disease in the silence of the organs. In other words, the very tax reductions meant to cure the imbalance merely deepen it.
The budget deficit already stands at a staggering 6.7% of GDP — an alarming figure for an economy not yet fully in recession. And still, rather than pursue the difficult path of adjustment, America deepens the furrow of a public debt that will soon, without shame or alarm, surpass 106% of GDP — a threshold reached only during the Second World War.
The Poor Pay, the Rich Collect
Let us not be deceived: the illness is not merely arithmetic — it is moral and structural. By reducing the tax burden on the elderly, gutting Medicaid, and offering fleeting tax « bouses » to workers in the form of trivial exemptions, a whole social model is being dismembered in the name of short-termism.
Twelve million Americans stand to lose health coverage, when combining those excluded from Medicaid with those affected by modifications to the Affordable Care Act. And as if this weren’t enough, a new protectionist deluge looms on the horizon. Starting August 1st, 2025, a fresh avalanche of tariffs will descend on imports — a mercantilist flourish in search of spectacle. These are no longer mere taxes, but commercial war banners, brandished as electoral totems.
As in Molière’s comedies, where social hypocrisy dresses itself in cardinal virtues, the OBBB Act simulates discipline while institutionalizing waste. It is Tartuffe cloaked in the Stars and Stripes, invoking fiscal balance while worshipping the idols of electoral largesse. Under the guise of budgetary realism, Republicans tighten the belt on the poor while loosening it for the rich. Clean energy is dismissed, the working class subjected to bureaucratic gymnastics to prove their poverty, and fossil wealth steps forth as a savior, greeted with applause.
The Art of Turning One’s Back on the Future
One might wonder at such short-sightedness. But one must understand contemporary America as a patient in denial — a comic-opera Diafoirus prescribing bleedings and enemas to a body already drained. Future growth is summoned like a deus ex machina. Miracles are expected: a fiscal manna that will erase deficits without reform, a Keynesian blessing without discipline or sacrifice.
This growth mirage is all the more deceitful because it is held aloft by the very people who yesterday scorned the welfare state. Today, it is the markets that must save America, the stock exchange that must sustain the debt, consumption that must serve as collective anaesthetic — keeping alive the illusion of prosperity under artificial respiration. But as inflation rumbles and interest rates rise, the entire house of cards trembles.
America, as embodied in this law, suffers from a deeper vice: it has lost its sense of the future. It acts like a sleepwalker, trampling the red lines of sustainability without even realising it. Its economic program is a succession of fiscal gadgets — from tip tax credits to the wholesale abandonment of any serious decarbonisation strategy. Technological ambition, artificial intelligence, those voracious data centers — all cry out for a new, robust, inventive energy vision. And yet, the American administration doubles down on coal, fracked gas, the past as prologue.
This is no longer boldness, but the reduction of complexity to slogans. The populist mind, when allowed to govern for too long, simplifies the world until it disappears.
Deferred Austerity
Economists, bankers, analysts have issued their warnings: if the U.S. continues on this path for a decade, it will have to either cut spending or raise taxes by 5.5% of GDP annually. This is Greek-style austerity on a gargantuan scale — a shock therapy for a colossus with feet of clay, one who believes himself Hercules but already sways like Argan, the legendary hypochondriac.
As so often in Molière, tragedy creeps in when the theatre refuses truth. America today is that Imaginary Invalid who summons experts to examine his ankle, while gangrene spreads in his chest. The parliamentary committees, the Senate commissions, the court economists — all repeat the same diagnoses. None can wake the beast from its fiscal slumber.
Behind the scenes, the real audience waits: bond markets, global finance, credit rating agencies. These are tomorrow’s spectators, and already their indulgence is wearing thin. If the promised growth fails to materialise, if interest rates climb further, if the dollar continues to falter, then the play will turn to tragedy. The fiscal dream will become a sovereign nightmare. The debt, now ethereal, will become ironclad.
And America — like in the final act of a twilight Molière — will learn that illusion cannot forever stand in for policy.
Power or pantomime ?
It is not too soon to revisit the classics. For what is this power that claims to embody progress, while rejecting the efforts required to sustain it? What is this democracy that waves the banner of liberty while tying itself to the most archaic logic of fossil rent? Trumpist America, with its promises of comfort without responsibility, of greatness without gravity, is uncannily close to a character from Molière: vain, spendthrift, and fiercely attached to its ignorance.
And yet, perhaps fiction holds the cure — not to escape it, but to reflect through it. As Cléante reminds us in Tartuffe, wilful blindness is the gravest of faults. Or, as an Arab proverb puts it, « the camel sees not its own hump. » Such is the American paradox: an empire lucid about the world, yet blind to itself.
In playing comedy too long, America may one day remove the mask — and find, in the mirror, only the hollow echo of its own fables.
Sans réforme administrative, point de transformation durable.
Sans réforme administrative, point de transformation durable.
Par
Jamel
BENJEMIA
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En Tunisie, chaque nouveau gouvernement promet des réformes en cascade. Mais l’administration, censée les mettre en œuvre, en devient trop souvent le principal obstacle. Trop centralisée, rétive à l’initiative, elle peine à s’adapter aux exigences du temps. Faut-il alors s'attaquer à la mère de toutes les batailles : la réforme de l’appareil administratif ? Cet article propose une radiographie critique de l’administration tunisienne et esquisse cinq chantiers prioritaires pour la remettre au service de l’intérêt général.
Car à terme, toute réforme passe par l’administration. Elle est l’outil d’exécution, le vecteur d’application, le tissu conjonctif entre la volonté politique et ses effets concrets sur les citoyens. Mais en Tunisie, comme dans bien d’autres pays, ce relais est grippé. On réforme l’éducation, mais les délégations régionales restent prisonnières de routines comptables. On parle de transition énergétique, mais les procédures d’autorisation s’éternisent dans des circuits opaques.
Le paradoxe administratif : entre inertie et centralité
La centralisation excessive a transformé l’administration tunisienne en un enchevêtrement illisible d’agences, de directions, de commissions et d’avis préalables. Tel un millefeuille institutionnel, l’appareil s’est figé dans une verticalité pyramidale, trop rigide pour être efficace. La décision s’éternise, chaque niveau attend l’aval de l’autre. Les rôles s’emmêlent, les rouages se bloquent dans des goulots d’étranglement. Dans ce ballet bureaucratique, le « revenez demain » est devenu une rengaine nationale. La signature promise reste suspendue dans les couloirs de l’indécision, car « le chef est en réunion »… éternellement. Ainsi perdure une gouvernance où l’on consulte plus que l’on agit, où l’on temporise plus qu’on tranche.
À cette complexité organique s’ajoute un cloisonnement professionnel rigide: les corps administratifs fonctionnent comme des fiefs, jaloux de leur périmètre, réticents à coopérer. Fragmentée et divisée, l’administration tunisienne est phagocytée de l’intérieur, notamment par l’UGTT. Ce morcellement freine non seulement les réformes, mais engendre aussi un sentiment de frustration, jusqu’au sein même de ses propres agents.
La conformité au détriment de l’efficacité
Le blocage trouve ses racines dans une culture administrative spécifique, qui privilégie la conformité à la performance. L’essentiel n’est pas de réussir, mais de pouvoir prouver qu’on a bien respecté le protocole. Le fonctionnaire qui suit les règles, même si le projet échoue, est moins exposé que celui qui innove, même en cas de succès.
Cette aversion au risque découle d’un système de responsabilité verticale où chaque échelon cherche à se couvrir, à se défausser. L’absence de reconnaissance fondée sur des objectifs clairs, tant qualitatifs que quantitatifs, étouffe l’audace et bride l’esprit d’initiative. Dans la fonction publique tunisienne, la carrière reste dominée par l’ancienneté, non par la capacité à résoudre les problèmes ou à innover.
Les systèmes d’évaluation, quand ils existent, sont formels, peu connectés aux résultats concrets. L’évaluation individuelle est marginale, rarement articulée à des mécanismes de récompense ou de sanction. Dans ces conditions, pourquoi prendre des risques ? Pourquoi changer ce qui, même inefficace, respecte les règles établies ?
Ce décalage entre moyens engagés et résultats obtenus se retrouve dans les politiques publiques elles-mêmes : abondantes sur le papier, peu suivies d’effet sur le terrain. Les stratégies s’empilent, les plans se succèdent, mais les pratiques restent immuables.
Vers une réforme de la réforme
La réforme de la gestion publique est un chantier délicat, mais décisif. Il ne s’agit pas de tout démolir pour reconstruire, mais de redonner du sens à un édifice affaibli. Cinq leviers prioritaires peuvent en esquisser l’architecture.
1. Un leadership politique clair et cohérent
Aucune réforme administrative ne peut aboutir sans une volonté politique forte, constante, lisible. Cela suppose une vision adoptée au sommet de l’État, puis relayée sans relâche. En Tunisie, les changements de gouvernement interrompent trop souvent les dynamiques naissantes. Chaque nouveau ministre croit détenir le secret de la pierre philosophale, défait ce que l’autre a fait et relance une énième réforme. Ainsi s’est enracinée une culture du recommencement, où l’on suspend l’héritage au profit de l’improvisation.
Il est temps d’ancrer les réformes dans la durée, d’assumer les politiques engagées. La réforme administrative doit devenir un projet stratégique de gouvernement, porté transversalement par l’ensemble des ministères, et non plus un simple dossier technique cantonné à la Fonction publique.
2. Clarifier les missions, simplifier les structures
L’administration souffre de missions pléthoriques, mal définies, mal réparties, mal évaluées. Il faut clarifier les périmètres, supprimer les doublons, mutualiser les fonctions support (RH, finances, logistique), et créer des guichets uniques. Ce travail de simplification doit s’accompagner d’une revue rigoureuse des normes et procédures. Il ne faut ni empiler la réforme sur la réforme, ni complexifier sous prétexte de simplifier.
3. Passer d’une logique de contrôle à une culture du résultat
Changer la culture administrative demande du temps, mais surtout des outils. Il faut mettre en place des indicateurs de performance simples et compréhensibles, ancrés dans une logique de responsabilité. Un directeur régional de l’éducation ne doit pas être jugé sur la qualité formelle de ses rapports, mais sur des résultats concrets, tels que le taux de réussite au baccalauréat de sa circonscription. Des régions comme Gafsa, Jendouba ou Kasserine devraient être reconnues par le ministère de l’Éducation nationale comme zones d’éducation prioritaires, au regard de leurs faibles taux de réussite au baccalauréat, qui les placent régulièrement en bas du classement national. Ce pilotage par les résultats suppose une formation continue, un accompagnement managérial, et une refonte des mécanismes d’évaluation. Il ne s’agit pas d’importer mécaniquement les recettes du « new public management », mais d’en adapter les principes utiles à notre contexte.
4. Une numérisation intelligente des services publics
La digitalisation ne peut se limiter à convertir des formulaires papier en formats électroniques. C’est une condition nécessaire, mais non suffisante. La numérisation doit repenser les services autour de l’usager. Trop de plateformes tunisiennes sont peu ergonomiques, mal interconnectées, opaques. L’interopérabilité, la traçabilité, l’unification des bases de données sont cruciales.
Elle doit aussi bénéficier aux agents : outils collaboratifs, simplification des tâches répétitives, accès facilité à l’information. La transformation numérique est autant culturelle que technologique.
5. Redonner confiance aux agents publics
L’administration tunisienne regorge de talents invisibles. Mais l’absence de reconnaissance, la rigidité des carrières et le manque d’écoute freinent l’engagement. Toute réforme durable est d’abord humaine. Il faut investir dans la formation, encourager la mobilité, créer des espaces de parole. Le management intermédiaire, composé des chefs de service, cadres régionaux et encadrants de proximité, doit être revalorisé : ce sont eux les vecteurs concrets de la transformation.
Libérer, restaurer, réhabiliter
Réformer l’administration, c’est rendre possible toutes les réformes sectorielles. En Tunisie, où les attentes sociales sont immenses et les marges budgétaires étroites, l’inefficacité structurelle devient un luxe intenable. L’enjeu n’est pas de faire plus, mais de faire autrement, et surtout de faire mieux. Cela implique de rompre avec une logique bureaucratique sclérosée pour entrer résolument dans une culture de la confiance, du résultat et du service public.
Il n’y aura pas d’État stratège sans administration agile. Il n’y aura pas de transformation sans les femmes et les hommes qui font vivre, au quotidien, les services publics.
Les articles 96 et 97 du Code pénal doivent être revus d’urgence, non pour affaiblir la lutte contre la corruption, mais pour empêcher qu’ils ne servent d’alibi à l’inaction. Aucun fonctionnaire ne devrait pouvoir invoquer la peur judiciaire pour justifier l’immobilisme. Ce brouillard juridique nuit aux citoyens, asphyxie l’initiative et sape les intérêts mêmes de l’État.
Libérer l’initiative, restaurer la confiance, réhabiliter l’action publique : tel est le triptyque d’une réforme administrative véritablement républicaine.
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