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Plaidoyer pour une fiscalité de l’équité

28 Septembre 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 28/09/2025 Publié dans #Articles

Plaidoyer pour une fiscalité de l’équité

Par Jamel BENJEMIA

 

 

Septembre revient comme un cérémonial immuable : des deux rives de la Méditerranée, les villes s’éveillent au même rite budgétaire. À Paris comme à Tunis, le calendrier politique se cale sur la mesure froide des chiffres ; l’automne devient saison des équations et des arbitrages, celle où chaque ligne de dépense se charge d’une portée morale. C’est le mois où les lois de finances cessent d’être de simples documents techniques pour se muer en actes de gouvernement, pesant sur l’avenir des nations.
En France, l’épreuve a déjà tranché : le gouvernement Bayrou s’est effondré, pour avoir manqué ce que Giscard appelait « le bon choix ». Il avait préféré des coupes budgétaires d’une ampleur inédite, 43,8 milliards d’euros, jugées iniques et socialement aveugles par les parlementaires français.

En Tunisie, le projet de budget se plie aux orientations du Président Kaïs Saïed, qui a exigé que les piliers sociaux, santé, éducation, soutien aux régions, demeurent audacieux.

Dans ce double contexte, la proposition de Gabriel Zucman, soutenue par sept prix Nobel d’économie, apparaît moins comme un manifeste idéologique que comme une planche de salut, offrant aux États une marge de manœuvre budgétaire : prélever 2 % du patrimoine des ultra-fortunés, c’est consolider les fondations pour éviter que l’édifice social s’effondre.

À peine 1 800 personnes en France, l’équivalent d’un village, tiennent entre leurs mains près de mille milliards d’euros, et une taxe de 2 % rapporterait près de 20 milliards d’euros par an, dix fois l’Impôt sur la Fortune Immobilière (IFI). En Tunisie, le paysage est plus restreint mais tout aussi concentré : quelque 8 000 personnes se partagent une fortune globale estimée à 16 milliards de dollars, soit 48 milliards de dinars au taux de change de trois dinars pour un dollar.

Une taxe de 2 % sur cette assiette générerait près d’un milliard de dinars par an, soit l’équivalent d’un quart du budget du ministère tunisien de la Santé (4 milliards de dinars) : assez pour désendetter partiellement l’État, moderniser des hôpitaux et rouvrir l’horizon des régions délaissées.

Ce chiffre, pour la Tunisie, paraît encore sous-évalué et masque l’ampleur réelle de la concentration de la richesse. La fréquence de la double nationalité et l’expatriation de nombreux détenteurs de patrimoine obscurcissent davantage l’évaluation, au point que le dernier Wealth Africa Report peine encore à cerner avec précision le cas tunisien.

L’exil fiscal, fable réchauffée

Les adversaires de cette taxe brandissent l’épouvantail de l’exil fiscal. Pourtant, les capitaux ne sont pas des moineaux qu’un coup de sifflet suffirait à disperser. Ils demeurent là où règne la stabilité juridique, où fonctionnent des infrastructures fiables, où prospèrent des marchés dynamiques, et où se perfectionne une main-d’œuvre formée. L’expérience internationale est claire : la Norvège, l’Espagne, mais aussi l’Argentine lors de sa contribution exceptionnelle post-Covid, ont mis en place des prélèvements ciblés sans voir leur appareil productif se volatiliser. L’attractivité d’une nation repose moins sur son taux marginal d’imposition que sur la confiance qu’elle inspire. Une société juste, où chacun se sent partie prenante, attire davantage les investisseurs qu’un pays où les fractures sociales menacent chaque scrutin de basculer dans l’embrasement.

L’État protecteur

On caricature l’État en mastodonte budgétaire aux pieds d’argile, prodigue pour ses citoyens et avare pour l’intérêt commun. Sa mission première n’est pas de conserver les rentes, mais de garantir la paix civile, d’arroser les racines plutôt que d’engraisser les branches mortes. Injecter l’argent public dans l’éducation, la santé, les infrastructures, c’est nourrir la sève qui empêche l’arbre social de se dessécher. Keynes l’avait vu : « À long terme, nous serons tous morts », mais à court terme, il faut créer l’emploi, soutenir la demande et muscler l’appareil productif.

En France, près de 120 milliards d’euros se perdent chaque année dans un maquis d’agences et de commissions au nom si fleuri qu’elles semblent rédigées par un poète de la bureaucratie : Haut-Conseil à tout, Observatoire de rien, Comité Théodule de la concertation éternelle, Mission permanente sur l’éphémère, Conseil supérieur de l’attente patiente. Chacune créée pour recaser un ami, offrir un siège capitonné à un haut fonctionnaire lassé du terrain, ou donner l’illusion que l’étude est en cours, comme si la paperasse suffisait à gouverner.

En Tunisie,  on a nommé en 2016, un PDG pour le métro léger de Sfax. Il est parti à la retraite et le projet n’a pas vu le jour. Les gabegies existent : agences sans objet, comités consultatifs sans mandat clair, doublons administratifs. Certaines méritent d’être sabrées sans état d’âme ; d’autres peuvent être repensées, fusionnées, redéployées. L’enjeu n’est pas de tout raser, mais de réallouer au cas par cas.

Les Gilets jaunes en France, surgis le 17 novembre 2018, ont battu le pavé tout au long de 2019. La révolte du pain en Tunisie, en décembre 1983 et janvier 1984, n’était pas un caprice populaire mais une secousse tellurique. Des sismographes, oui, mais qui annoncent l’éruption plutôt que de la contenir. Quand la justice sociale s’efface, la rue devient un cratère, la colère y bouillonne et finit par jaillir. Les gouvernants qui s’aveuglent croient acheter la paix en différant la réponse ; ils ne font que repousser l’heure où le sol se fendra. Une fiscalité équitable, loin d’être un luxe idéologique, agit comme une digue : elle canalise la lave avant qu’elle n’embrase la cité entière. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, l’a démontré : les inégalités extrêmes fragilisent la demande globale, freinent la croissance et minent la démocratie. Samir Amin l’avait prévenu bien avant : « dans le système mondial tel qu’il fonctionne, les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent ».

La réalité budgétaire

Au XIVe siècle, Ibn Khaldoun écrivait : « La justice est le fondement de toute civilisation ». Ce n’était pas une sentence abstraite ; il parlait aussi de la justice sociale. Cette maxime mériterait d’être gravée en lettres d’or au fronton de tous les ministères des Finances, rappel quotidien de ce que signifie gouverner. L’impôt sur les grandes fortunes n’est pas une invention punitive : c’est une traduction moderne de cette sagesse millénaire.

On accuse la taxe Zucman de 2 % d’être un artifice politique. Mais le vrai tour de passe-passe est ailleurs : dans l’optimisation fiscale qui permet à certains milliardaires de contribuer à hauteur de 0,2 % de leur fortune, bien moins que l’enseignant ou l’ouvrier. Restaurer un plancher équitable, c’est rappeler que la solidarité n’est pas un supplément d’âme.

Taxer n’est pas confisquer. Taxer, c’est transformer une fraction de la richesse privée en biens publics, en écoles qui tiennent debout, en hôpitaux qui soignent, en infrastructures qui relient. C’est garantir, pour reprendre l’image d’Ibn Khaldoun, que la cité ne se vide pas de sa substance. Une société où les élites économiques contribuent à la mesure de leur puissance n’humilie pas la réussite, elle l’intègre dans un récit commun.

L’équité comme pacte de stabilité

Il est temps de dépasser l’ancienne querelle entre libéralisme intégral et étatisme paralysant. La fiscalité du XXIe siècle doit être intelligente, prévisible, transparente : récompenser l’innovation, freiner la rente, protéger le risque productif, décourager la spéculation stérile. Elle doit rappeler que la fortune se construit sur des routes, des lois, des écoles financées par l’effort commun.

Taxer les grandes fortunes à 2 %, que ce soit à Paris ou à Tunis, c’est acheter la paix sociale à bon prix. Là où l’injustice prospère, le chaos n’est jamais loin. Là où la redistribution s’exerce avec équité, le corps social respire. Aux nations de se souvenir que l’économie n’est pas une mécanique aveugle : elle est la science des équilibres humains. Et de cet équilibre dépend la survie du tissu social, qu’il s’agisse de l’Europe ou du Maghreb, de métropoles saturées ou de régions délaissées. Combien de temps les nations oseront-elles retarder ce rendez-vous avec l’équité, avant que le tissu ne se déchire tout entier et qu’aucune main ne puisse plus le raccommoder ?

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Al-Maqdisi, le tisserand du temps

21 Septembre 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 21/09/2025 Publié dans #Articles

Al-Maqdisi, le tisserand du temps

Par Jamel BENJEMIA

            

 

Certains livres ne naissent pas, ils veillent. Ils demeurent tapis dans l’ombre des siècles, pareils à des guetteurs de l’invisible, attentifs au frisson qui parcourt le temps lorsqu’une conscience s’avance pour les interroger. Leur silence n’est pas inertie, mais tension contenue, comme le calme qui précède l’orage. Le Kitab Al-Bad’ Wat-Tarikh, attribué au Xe siècle à Al-Muṭahhar ibn Ṭahir Al-Maqdisi et déployé en deux volumes, appartient à cette lignée rarissime d’ouvrages qui semblent avoir été écrits pour les générations futures. Son encre, pourtant ancienne, garde une fraîcheur de source. Il ne se contente pas d’énumérer les règnes ni de dresser le relevé mécanique des batailles : il s’aventure dans le cœur palpitant de l’histoire, en dénoue les fibres souterraines, en révèle les harmonies dissimulées sous l’apparente discontinuité des événements. Sous le voile modeste de son titre, « Le Commencement et l’Histoire » s’élève comme un projet démesuré : retrouver l’éclat des origines, en suivre la résonance à travers le labyrinthe des âges, discerner dans les soirs de civilisation l’aube secrète de ce qui viendra.

Lire Al-Maqdisi, c’est entrer dans une chambre d’échos. Les voix du passé s’y répondent, se superposent, se prolongent, et l’on se surprend à entendre dans le fracas des ruines le murmure d’un lendemain en gestation. L’histoire qu’il propose n’a rien d’une marche rectiligne ; elle avance en boucles, se brise, reprend souffle, se régénère. Les empires enfouis ne se dissipent pas : ils refleurissent, étrangement transfigurés. Les chutes portent en elles le ferment des renaissances. Pour le lecteur moderne, habitué à l’idée d’un progrès continu, cette vision agit comme un remède amer : elle déconstruit l’illusion d’une histoire triomphale pour rappeler la circularité du temps, cette force secrète qui recrée ce qu’elle détruit. Chaque phrase d’Al-Maqdisi semble animée d’un rythme souterrain, proche de la psalmodie, qui transforme l’événement en signe et l’effondrement en prélude.

Au métier du temps

Ce qui distingue Al-Maqdisi, au-delà de l’ampleur de son dessein, c’est la manière dont il donne vie à son projet. Plutôt que d’empiler les faits, il les relie en un tissu dense, où chaque fil, si ténu qu’il paraisse, contribue à la clarté de l’ensemble. Là où d’autres s’enfermaient dans l’inventaire, il inventait une respiration. L’histoire devient sous sa plume une tapisserie toujours en cours, où l’on accueille le retour avec la même ferveur que l’inédit. Les événements, même infimes, se changent en signaux d’un renouvellement. Les conflits obscurs, les filiations fragiles acquièrent valeur d’archétype. Rien ne s’éteint : tout se reforme ailleurs, comme un ruisseau perdu qui réapparaît plus limpide au détour d’un vallon. Les civilisations s’effondrent, mais la mémoire demeure, respirant avec l’ampleur d’une marée.

Le souffle des siècles

La grandeur d’Al-Maqdisi tient aussi à son verbe. Sa prose n’énumère pas, elle chante. Ses phrases, larges et ondoyantes, avancent comme des vagues. Les images éclatent comme des éclairs dans le texte : les ennemis grondent, les lignées serpentent, les règnes s’éteignent comme des étoiles à l’agonie. Cette langue n’est pas un ornement : elle est la chair même de la pensée. Elle épouse le rythme du temps, tantôt élan, tantôt repli, tantôt efflorescence. Lire ces pages, c’est voyager à travers le souffle des siècles. Un empire qui tombe n’est plus un fait brut : il devient un astre qui se consume avant de renaître en constellation nouvelle. Cette métaphore n’adoucit pas la vérité : elle la rend plus intense, plus mémorable, plus ardente.

L’aube secrète des ruines

À travers cette fresque s’élève une méditation sur la condition humaine. L’histoire, telle qu’Al-Maqdisi la perçoit, ne se contente pas de répertorier des débuts et des fins : elle respire, se contracte et se dilate, se défait pour mieux se reconstituer. Au faîte de leur gloire, les civilisations abritent la graine de leur chute. Chaque triomphe contient une ombre, chaque crépuscule prépare un renouveau. L’histoire se déploie en spirales, revenant sur ses pas pour les transfigurer. Les splendeurs anciennes survivent dans les mémoires, en reflets ténus, en ombres délicates qui s’étendent sur l’avenir. La mort elle-même n’y est pas une clôture : elle devient promesse, porte entrouverte sur une renaissance. Cette vision fait dialoguer les méditations grecques sur l’éternel retour, la roue cosmique de l’Inde, et les intuitions modernes sur le temps réitéré, tout en gardant la couleur pourpre d’une pensée arabe inscrite dans le grand concert des visions du monde.

Une fresque sans frontières

Le Kitab Al-Bad’ Wat-Tarikh est plus qu’une chronique. Il se déploie comme une fresque où se rencontrent cosmogonie, mémoire, atlas et réflexion. Les récits de création côtoient les généalogies des peuples, les figures prophétiques se mêlent aux débats théologiques, les légendes grecques croisent les sagesses indiennes. Rien n’est secondaire : chaque fragment, chaque détail, s’ajuste à la trame universelle. L’ambition est limpide : écrire l’histoire non pas d’un royaume, mais de l’humanité entière. Al-Maqdisi recueille les traditions, les confronte, les fait dialoguer. Dans son œuvre, le Coran converse avec les fables persanes, les voix antiques se répondent dans un chœur polyphonique où nulle voix n’écrase l’autre. L’histoire devient symphonie, chaque thème revenant, se transformant, enrichi par l’écho des siècles.

Le vertige des fins ouvertes

De ce long voyage naît une leçon d’une simplicité désarmante : tout passe et rien ne s’efface. Les triomphes s’altèrent, les monuments se fissurent, les empires s’écroulent, mais sous la poussière veille une étincelle. Dans l’effondrement se prépare une aurore, dans l’absence se trame un retour. L’histoire est fragile, mais indestructible. Elle tient dans cette tension entre la perte et la promesse.

Relire Al-Maqdisi aujourd’hui, c’est tendre l’oreille au battement du temps. Nous vivons persuadés que notre modernité est une digue infranchissable, mais peut-être sommes-nous déjà au bord d’un reflux. Les certitudes vacillent, les institutions craquent, et derrière le vacarme du présent se devine le murmure d’une métamorphose. La grandeur de l’humanité ne réside pas dans la prétention à durer sans fin, mais dans cette aptitude à se relever, à reconstruire, à renaître. Dans chaque ruine s’esquisse une promesse, dans chaque déclin se prépare l’aube d’un futur invisible.

Peut-être est-ce là, dans ce mouvement de recommencement, que se tient notre véritable victoire : savoir accueillir la fin comme l’annonce d’une forme nouvelle, et marcher, malgré le vertige, vers le jour qui s’approche.

Un tel livre ne peut demeurer relégué dans les marges de l’érudition : il réclame sa place au cœur de notre héritage. Le Kitab Al-Bad’ Wat-Tarikh doit siéger dans nos bibliothèques à côté des grandes œuvres qui jalonnent la conscience arabe : les méditations d’Ibn Khaldoun, les récits de voyage d’Ibn Battûta, les éclats satiriques d’Al-Jahiz, les vers ardents d’Al-Mutanabbi, les audaces d’Abou Nawas. Ce n’est pas un livre que l’on lit une fois : c’est un compagnon de route, un astrolabe qui nous rappelle que le temps, loin d’être une fuite vers l’oubli, est un cercle où chaque génération retrouve son rôle. Dans ce concert des voix anciennes, celle d’Al-Maqdisi s’élève avec une intensité qui nous oblige, non à l’admiration seule, mais à la vigilance : l’histoire n’attend pas, elle recommence.

Et face à ceux qui, du haut de leurs micros, feignent d’ignorer ce que la langue arabe a offert à la mémoire du monde, mieux vaut rappeler que l’ignorance demeure la matrice de toutes les stérilités de l’esprit, et leur suggérer de déposer le vacarme de leurs certitudes pour écouter, enfin, le bruissement millénaire de cette culture.

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Rapprochement sino-indien : Le dragon murmure à l’oreille de l’éléphant

14 Septembre 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 14/09/2025 Publié dans #Articles

Rapprochement sino-indien :

Le dragon murmure à l’oreille de l’éléphant

Par Jamel BENJEMIA

 

                               

                                    

 

Il était une fois, aux temps de la magie et de la puissance, un marchand d’orages qui s’imaginait pouvoir enfermer la foudre dans une bouteille. Son nom : Donald Trump. Son art : dresser des murs tarifaires tandis que d’autres n’érigeaient que des mirages vétilles. Cet homme, à la crinière jaune, se rêvait maître de l’économie planétaire, persuadé qu’il suffisait de la gouverner comme on dirige une partie de golf, entre coups de « swings » incertains et cris de victoire prématurés.

Mais les rouages du monde refusaient d’obéir. Voulant punir l’Inde pour ses achats de pétrole russe, il l’accabla de droits de douane si lourds que, loin de s’effondrer, la prétendue victime se tourna vers un vieil adversaire : la Chine. Le dragon et l’éléphant, qui depuis des siècles s’épiaient à travers les brumes himalayennes, furent contraints de marcher côte à côte, non par amour mais par nécessité, non par fraternité mais par lassitude devant le gourdin yankee.

Ainsi débuta l’histoire d’un président qui crut pouvoir dompter le monde comme un éclair captif, mais qui n’aboutit qu’à rapprocher deux bêtes mythiques : le dragon et l’éléphant.

Les murailles des chiffres

Trump regardait les chiffres comme on regarde des boulets de canon. Il croyait,  ou feignait de croire, que de simples pourcentages pouvaient réduire en poussière des empires commerciaux. Cinquante pour cent de tarifs douaniers : ce n’était pas une politique, c’était un coup de massue. Pourtant, les nombres, sournois et railleurs, finissent souvent par se retourner contre ceux qui les brandissent avec trop d’assurance. À New Delhi, Modi, offensé tel un prince conspué devant sa propre cour, estima qu’il valait mieux tendre la main à un voisin honni que subir le mépris d’un compagnon présomptueux. Pékin, qui n’attendait que ce moment, déploya ses ailes avec la lassitude d’un dragon fatigué de combattre seul.

Ainsi l’arithmétique brutale de Trump engendra, presque malgré elle, la géométrie vacillante d’une nouvelle alliance. Le dragon et l’éléphant, rivaux séculaires se mirent à parler de commerce, de visas, de pèlerinages vers le Tibet, d’investissements. Et Trump, enfermé dans ses convictions, se félicitait en silence, sans voir qu’il venait d’offrir à la Chine le pinceau pour dessiner une fresque de puissance partagée. Les murs qu’il édifiait se muaient en passerelles en Asie. Le paradoxe est éclatant : celui qui voulait isoler la Chine lui offrait Modi sur un plateau royal. Dans l’arène du pouvoir, les rancœurs les plus anciennes s’effacent parfois plus vite, trop vite peut-être, que la crainte d’être tourné en dérision. Modi, pour paraphraser Giscard, semble avoir jeté sa rancune dans le Gange.

Le dragon dompte l’éléphant

Xi Jinping, stratège de la patience, scrutait Modi, avec un mélange d’attention et de calcul. L’Inde, fière et inflexible, se souvenait de ses morts au Ladakh, de ses humiliations sur le champ de bataille, des kilomètres de terre grignotés par les troupes chinoises en 1962, après l’annexion du Tibet en 1951. Pourtant, elle se tourna vers l’adversaire qu’elle connaissait mieux que le soi-disant ami, outrecuidant et vaniteux. Pékin se présenta en protecteur, murmurant stabilité, coopération et prospérité partagées, autant de formules nappées de miel qui, sous un vernis courtois, dissimulaient mal des griefs anciens.

Mais lorsque l’intérêt dicte la valse, que vaut encore la sincérité ? Acculé par les tarifs américains, l’éléphant se laissa guider par la paume brûlante, presque griffue, du dragon. À Washington, Trump, retranché dans son bureau ovale, pressentait que l’Inde plierait, mais il n’avait pas imaginé qu’elle le ferait au profit de Pékin. Dans ce jeu de « poker menteur », il ne faisait que redistribuer les cartes.

Ainsi l’Inde, meurtrie mais lucide, transforma sa blessure en levier. Elle s’adossa au géant rouge, non par choix, mais par nécessité. Et dans l’ombre, Pékin souriait : quoi de plus savoureux qu’un rival qui vient frapper lui-même à votre porte ? Le dragon avait dompté l’éléphant, discrètement, presque avec une douceur suspecte.

Les faux complices

Trump se grisait de symboles, comme d’autres s’enivrent de slogans. Recevoir le chef d’état-major pakistanais à peine la poussière de la confrontation indo-pakistanaise retombée, c’était lancer à Modi un message cinglant : « Vous n’êtes pas indispensable. » L’affront, manifeste et retentissant, fut intolérable pour le nationaliste hindou. En jouant avec l’orgueil comme avec une allumette, Trump heurta la fierté d’un camarade en devenir. Washington croyait encore tenir la main de l’Inde, mais New Delhi s’écartait déjà, presque imperceptiblement.

Le dragon, lui, sut saisir l’instant. Pékin endossa le rôle du consolateur, offrant à l’éléphant ce que l’Amérique refusait obstinément : une once de respect. Nul n’imaginait que les frontières disputées allaient s’effacer, ni que les appétits territoriaux s’apaiseraient. Mais plus les tambours américains résonnaient, plus l’éléphant tendait l’oreille au chuchotement du dragon.

Ainsi vont les alliances : précaires et dictées par l’opportunité. Encerclée de pays déjà conquis par Pékin, l’Inde comprit qu’elle ne pouvait rester prisonnière d’un frère d’armes capricieux. Les États-Unis, persuadés d’assembler un axe contre la Chine, virent au contraire leur échiquier s’écrouler. L’ironie, une fois encore, était tranchante : en cherchant à humilier Modi, Trump fit de lui l’invité d’honneur de Xi Jinping. Les connivences feintes s’évaporent toujours plus vite que les inimitiés véritables.

Le commerce des illusions

Le commerce servit d’alibi, comme un refrain discret jouant en sourdine derrière ce rapprochement improbable. L’Inde, meurtrie par les tarifs américains, cherchait à toute hâte des débouchés, des capitaux, des promesses d’avenir. Chaque année, dix millions de jeunes gonflaient les rangs des chercheurs d’emploi, autant de bouches à nourrir, autant de destins à arrimer à l’économie mondiale. La Chine, flairant l’aubaine, y vit une manne : un marché à saturer, un continent à modeler, une influence à étendre. Les déficits, pourtant criants, furent balayés comme poussière, effacés par l’enchantement d’une coopération proclamée sans fin.

Les deux capitales connaissaient pourtant la vérité nue : elles restaient rivales autant que partenaires. Mais l’histoire, capricieuse, aime ses singularités. Pour se libérer du joug américain, l’éléphant choisit de se livrer lui-même au dragon. Pékin et New Delhi invoquaient à l’unisson le bien-être de l’humanité, masque translucide derrière lequel Modi négociait âprement sa survie politique et Xi son triomphe planétaire.

À Washington, Trump, juché sur son piédestal, se croyait toujours le punisseur. Son obsession tarifaire, qu’il confondait avec une stratégie, se transforma en récit ironique : celui d’un joueur qui, croyant disperser ses adversaires, les contraignit malgré lui à s’unir. Dans ce marché d’illusions, le véritable perdant n’était pas celui qu’il désignait du doigt.

La danse forcée

Ainsi le dragon et l’éléphant se mirent à danser, non par amour, mais par dépit partagé. La musique, orchestrée depuis Washington, résonnait comme une marche funèbre pour l’hégémonie vacillante. Trump, persuadé de mener le bal, n’avait en réalité déclenché qu’un spectacle imprévu. De ce pas de deux improbable naquit une nouvelle géographie : l’Asie redessinée au rythme des tarifs, tandis que l’Amérique, ivre de ses certitudes, applaudissait sans comprendre qu’elle signait elle-même la chorégraphie triomphale de ses rivaux.

L’homme de paix

Et que dire de ce président, sinon qu’il fut un homme de paix ? Oui, une paix paradoxale, hérissée de missiles et drapée de sarcasme. La preuve : il osa rebaptiser le Pentagone ministère de la Guerre, comme si la brutalité, une fois dite sans détour, se transformait en vertu. Dans cette logique renversée, pourquoi ne pas appeler bientôt le ministère du Commerce ministère du Bonheur extérieur, puisque ses tarifs, au lieu de séparer, soudent les mésalliances les plus improbables ? Quel plus grand présent offrir à la Chine et à l’Inde que ce terrain commun qu’elles n’avaient jamais rêvé de partager ?

Ainsi se referme la fable : le marchand d’orages, croyant tenir le monde en laisse, déclencha la tempête qui fit se rejoindre le dragon et l’éléphant.

Moralité : celui qui joue avec les frontières du monde finit par unir ceux qu’il voulait diviser. Alors, peut-être, l’histoire rira, découvrant dans ce colporteur d’éclairs, non un stratège visionnaire, mais le bateleur maladroit d’une tragédie crépusculaire.

 

Le dragon murmure à l’oreille de l’éléphant

Le dragon murmure à l’oreille de l’éléphant

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Fukuyama and the State: Anatomy of an Illusion

7 Septembre 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 07/09/2025 Traduction anglaise Publié dans #Articles

English translation of the article by Jamel BENJEMIA published in Le Temps on Sunday, September 7, 2025

Fukuyama and the State:

 Anatomy of an Illusion

By Jamel BENJEMIA

                                      

 

What is a State? Sometimes it feels like a stronghold against chaos; sometimes it is a tent flapping in the wind, its fabric on the point of ripping open. Between the two lies an unstable zone, a hard place to breathe. In "State Building. Governance and World Order in the 21st Century," Francis Fukuyama is convinced that he can outline the whole construction with the geometric assurance of an architect armed with a compass. Yet the State is more than geometry; it is a story in the making, a scar with a voice. For Hobbes it was a monstrous sovereign, for Weber a rational machine. At the beginning of the 21st century, democracy was marketed by the West as a messianic project: a graft forced upon unwilling bodies, a poisoned gift, a colonialism dressed in new clothes. The result, in each case, is the same: the State refuses to be tamed. Fukuyama wants to build strong institutions without realizing that no rock will lift itself. He proclaims that the whole world is his, but societies are not deceived. The State is not just a structure but a collective breath. And so the question remains, stubborn and unresolved: can the State be raised like a road is built, or is it no more than a moving mirage generated by fear and hope?

The Universal as Trompe-l’œil

Fukuyama assumes that history moves in one direction, along one well-defined road, toward the modern State. But civilizations do not all rise simultaneously: some branch, others converge, still others lose their bearings. China, from the start, built a sophisticated bureaucracy while Europe languished in feudal darkness. Africa was forced into artificial borders drawn up by colonial rulers. The Arab world oscillates between longing for empires and the stubbornness of the tribe. Yet Fukuyama collapses this multiplicity into a single path, as if the State were an algebraic function for which he alone holds the key. He mentions the Meiji Japanese as an institutional miracle, but says nothing of the peasant revolts and the humiliations inflicted on traditional society. He turns history into a parable with a moral. In his hands, the State becomes a theoretical edifice, but the stones sound hollow, for he has forgotten the "dirty hands" Sartre spoke of, stained with the grease of power. A State is not built like an intellectual monument; it rises from shadows and sweat, from the outburst of imperfection never reconciled with an ideal perfection, from the imperfect compromise between the dream and the mould at hand, between aspiration and actuality.

Strength and Its Blindness

" A State has to be strong," Fukuyama writes, "otherwise it collapses." The seductive formula hides a simple truth: strength can be as poisonous as it is protective. It may shield, but just as often it crushes. Machiavelli knew this well: to exercise power is to dissemble and intimidate, not to pretend to neutrality. Fukuyama skirts this point, but never confronts it directly. Speaking of Latin America, he reduces decades of dictatorships and guerrilla wars to an "institutional deficit," masking U.S. intervention and imperial dominance. The Prussian bureaucracy he admires was in fact fertile ground for authoritarian oppression, an agency of discipline rather than justice. The firm State, the "Leviathan State," becomes shortsighted: it perceives order but not injustice, measures efficiency but not legitimacy. As Camus warned in "L’Homme révolté: "Power without justice is the revolt of slaves in waiting."

The Elusive Limits

Yes, a State too strong becomes tyranny, and a State too weak becomes no State at all, says Fukuyama. His solution is moderation: the limited State. Yet that is close to a truism. Who today would advocate outright dictatorship or total anarchy? The real difficulty lies in the application of this principle across different peoples and histories. He speaks of separation of powers, the rule of law, counterbalances, but overlooks what Tocqueville grasped when he studied America: the civic engagement of associations, the vitality of civil society, those invisible forces that make a nation stand beyond written law. Fukuyama forgets that the boundaries of the State are not only constitutional but also social, cultural, and symbolic. In sub-Saharan Africa, he deplores weak administrative structures but ignores the resilience of customary and voluntary institutions. He praises democracy in India without acknowledging the enduring force of castes and communities that govern daily life. In South Africa’s post-apartheid transition, it became clear that even the most beautiful constitution is lifeless without truth and reconciliation. To restrain the State is to root it also in common memory; to neglect this is to confuse text with life.

The Western Shadow

Beneath the polished surface of his prose, in the depths of his sentences, lingers a shadow: the West still convinced it sits at the world’s center. Fukuyama cites Hobbes, Tocqueville, and Weber, yet remains silent on Ibn Khaldoun, Césaire, and Fanon, voices close to the deposits of power, to hidden contributions, to cycles of servitude and to the scars of colonial history. In his account, Asia is reduced to bureaucracy, Africa to unfulfilled promise, the Arab world to a chronicle of inevitable collapse. He presents reconstructed Germany as a shining model, but omits the American tutelage that nurtured it: the military occupation, the Marshall Plan, without which the structure would have collapsed long ago. This singular case becomes, in his view, an archetype, as if nations could spring up magically, independent of power dynamics, the strong hands that lift them, or the umbilical ties that bind them. In "Les Damnés de la terre," Fanon foresaw that the postcolonial State would always bear the face of the colonizer, even repainted. By failing to acknowledge these marks, Fukuyama reduces geopolitics to the map of a land surveyor, as if history were no longer a throbbing memory but a territory flattened into perfect lines. Yet a State is never alone; it is pierced by outside forces and shaken by inner upheavals, as if ashamed of them. To erase them is to conjure an imaginary world, a comforting lie that blinds.

The Illusion Dissected

The paradox is striking: a book both brilliant and brittle, audacious yet timorous. Fukuyama dreams of universal blueprints but delivers a fragile model. The strength of his argument lies in the questions he raises; the weakness lies in his belief that there is a single answer. The State is not an abstraction. It is woven from life itself, from hardship and sacrifice. "Stupidity consists in wanting to conclude." Flaubert said that. Fukuyama concludes too quickly, as if politics were reducible to institutions. Yet order is always elusive. It hovers in suspension, incomplete, stubborn, resistant.

The State, Inheritance, and Becoming

It would be mistaken to dismiss Fukuyama’s book outright. Its flaws open the door to deeper questions: what binds peoples together? The State has been one answer—always precarious, never definitive. Arendt saw this in "The Human Condition," politics is not a machine, but a space shared in common. Fukuyama invokes institutions, but forgets forgiveness and hope, which cannot be planned. Valéry warned: "Civilizations are mortal. " So too are States. They survive on trust more than force. Here lies the blind spot. To govern is not engineering but alchemy. The State is fashioned in the streets as much as in institutions, in flesh as much as in treaties. His silence on this only makes the truth more pressing. For the State is not a decree. It is chaos briefly subdued, a constant threat of eruption held for an instant by those who refuse to be ruled by fear or by outsiders. It is precarious, vital, always hanging above the thin line between order and collapse.

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Fukuyama et l’État : Anatomie d’une illusion

7 Septembre 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 07/09/2025 Publié dans #Articles

Fukuyama et l’État :

 Anatomie d’une illusion

Par Jamel BENJEMIA

 

                                                    

Qu’est-ce qu’un État ? Parfois une forteresse dressée contre le chaos, parfois une tente qui claque au vent et se déchire. Entre les deux, un espace instable où les hommes cherchent à respirer. Francis Fukuyama, dans « State Building : gouvernance et ordre du monde au XXIᵉ siècle », croit pouvoir en tracer les fondations comme un architecte sûr de son compas. Mais l’État n’est pas une géométrie : il est un récit en chantier, une cicatrice qui parle. Hobbes le rêvait monstre protecteur, Weber le décrivait machine rationnelle. Et l’Occident, au tournant du XXIᵉ siècle, a voulu exporté la démocratie comme un projet messianique, une greffe imposée à des corps rétifs, un cadeau empoisonné, un colonialisme sous un habit neuf . Chaque fois, le même constat : l’État ne se laisse pas dompter. Fukuyama rêve d’institutions solides, mais oublie qu’aucune pierre ne tient sans des épaules robustes pour la porter.  Il proclame un ordre universel, mais les sociétés ne sont pas dupes. L’État n’est pas un édifice, mais une respiration commune. Alors une question monte, obstinée : peut-on vraiment construire l’État comme on bâtit une route, ou n’est-il qu’un mirage mouvant, né de la peur et de l’espérance mêlées ?

L’universel en trompe-l’œil

Fukuyama avance comme si l’histoire suivait une seule piste, un sentier balisé menant inévitablement à l’État moderne. Mais les civilisations n’avancent pas toutes dans la même direction : certaines bifurquent, d’autres se croisent, d’autres encore s’égarent. La Chine inventa très tôt une bureaucratie ramifiée quand l’Europe trébuchait encore dans la féodalité. L’Afrique dut composer avec des frontières tracées à la règle par les colonisateurs. Le monde arabe balance entre la nostalgie des empires et la persistance de l’esprit tribal. Or Fukuyama ramène ces diversités à une trajectoire unique, comme si l’État n’était qu’une équation dont il possédait la solution.

Il cite l’ère Meiji au Japon comme miracle institutionnel, mais tait les révoltes paysannes, et les humiliations infligées à la société traditionnelle. Il transforme l’histoire en parabole édifiante, en récit moralisateur.

L’État, chez Fukuyama, s’élève comme une bâtisse théorique, mais ses pierres sonnent creux, car il a oublié les « mains sales » dont parlait Sartre, plongées dans le cambouis du pouvoir. Car bâtir un État n’est pas un exercice d’architecture intellectuelle : c’est un travail d’ombres et de sueurs, un compromis toujours imparfait entre l’idéal et la boue, entre l’ordre rêvé et le désordre vécu.

La force et son aveuglement

« Un État doit être fort », répète Fukuyama, « sinon il s’effrite.» Formule séduisante, mais l’histoire enseigne que la force est un poison autant qu’un remède. La force protège parfois, mais le plus souvent elle écrase. Machiavel l’avait compris : gouverner, c’est user de la ruse et de la crainte, non se draper d’une neutralité illusoire. Fukuyama frôle ce dilemme, mais n’ose jamais l’empoigner.

En parlant de l’Amérique latine, il réduit des décennies de dictatures et de guérillas à un simple « déficit institutionnel », en gommant l’immixtion et l’impérialisme américains. La bureaucratie prussienne qu’il admire fut aussi matrice d’un autoritarisme pesant, instrument de discipline plus que de justice.

L’État fort, ou « l’État Léviathan », devient un État borgne : il voit l’ordre mais pas l’injustice, il mesure l’efficacité mais ignore la légitimité. Camus l’avait rappelé dans « L’Homme révolté » : « Le pouvoir sans justice est la révolte des esclaves en attente. »

Les limites introuvables

Fukuyama admet qu’un État trop fort bascule dans la tyrannie et qu’un État trop faible s’effondre. Sa réponse : l’équilibre, l’État limité. Mais cette évidence ressemble à un truisme. Qui, aujourd’hui, oserait réclamer la dictature à visage découvert, ou l’anarchie brute ? Personne sans doute. Mais l’essentiel n’est pas là : c’est l’incarnation qui déraille, la formule qui se perd dans la chair des peuples.

Il cite la séparation des pouvoirs, l’État de droit, les contre-pouvoirs. Mais il oublie ce qu’Alexis de Tocqueville avait perçu en observant l’Amérique : l’implication citoyenne du monde associatif, la vitalité de la société civile, ces forces invisibles qui tiennent un peuple debout en dehors du droit écrit. Fukuyama ne voit pas que les limites de l’État ne sont pas seulement constitutionnelles, mais sociales, culturelles, et symboliques.

En Afrique subsaharienne, il déplore la faiblesse administrative, mais ne dit rien de la résilience des structures coutumières et bénévoles. En Inde, il loue la démocratie, mais tait la force des castes et des communautés qui organisent le quotidien. Lors de la transition post-apartheid, l’Afrique du Sud a montré que la Constitution, si brillante soit-elle, reste lettre morte sans processus de vérité et de réconciliation.

Limiter l’État, c’est aussi l’enraciner dans une mémoire partagée. Ignorer cela, c’est confondre l’écrit et le vécu.

L’ombre portée de l’Occident

Sous la clarté polie de ses phrases, une ombre s’avance, tenace : celle d’un Occident convaincu d’être encore le centre du monde. Fukuyama convoque Hobbes, Tocqueville, Weber, mais fait silence sur Ibn Khaldoun, sur Césaire, sur Fanon, ces voix qui savaient lire dans les sédiments du pouvoir, les cycles de la servitude et les cicatrices de l’histoire coloniale. Dans ses pages, l’Asie n’est qu’une bureaucratie ramifiée, l’Afrique une suite de promesses avortées, le monde arabe une chronique d’échecs annoncés.
Il cite, en exemple éclatant, l’Allemagne reconstruite, mais passe sous silence la tutelle américaine qui l’a couvée, l’occupation militaire et le Plan Marshall sans lesquels l’édifice se serait écroulé. Ce cas particulier devient, sous sa plume, un modèle universel. Comme si les nations renaissaient par magie, hors de tout rapport de force, hors des mains puissantes qui les relèvent ou des cordons ombilicaux qui les tiennent. Fanon, dans « Les Damnés de la terre », l’avait vu : l’État postcolonial porte toujours le masque du colon, même repeint à neuf. En refusant de voir ces marques, Fukuyama transforme la géopolitique en dessin d’arpenteur, comme si l’histoire n’était pas une réminiscence blessée, mais un chantier réduit à des lignes droites bien ciselées.

Or un État ne flotte jamais seul : il est troué d’influences, d’empiètements. Certaines visibles, d’autres rampantes, presque honteuses. Les effacer du récit, c’est s’inventer un monde cousu main, une fiction rassurante qui ment.

L’illusion disséquée

Le paradoxe saute aux yeux : un livre éclatant et bancal, hardi et frileux. Fukuyama rêvait de plans architecturaux universels ; il n’offre qu’une maquette friable. Son mérite : poser la question. Son défaut : croire à une réponse unique.
Un État n’est pas une abstraction. C’est un socle de matière vive, faite de luttes et de sacrifices. Flaubert l’avait dit : « La bêtise consiste à vouloir conclure. » Fukuyama conclut trop vite, comme si la politique se réduisait aux institutions. Mais l’ordre fuit toujours. C’est dans cette fuite, dans ce suspens, que la vérité politique se cache : inachevée, obstinée et rebelle.

L’État, héritage et devenir

On aurait tort de balayer d’un revers de main le livre de Fukuyama. Ses faiblesses mêmes obligent à penser : qu’est-ce qui fait tenir les peuples ? L’État fut une réponse. Toujours délicate, jamais définitive. Arendt l’avait vu dans « Condition de l’homme moderne » : la politique n’est pas mécanique. C’est un espace commun, une scène partagée. Fukuyama récite les institutions. Mais il oublie l’imprévisible, le pardon, l’espérance. Valéry le rappelait : « Les civilisations sont mortelles. » Les États le sont aussi. Ils survivent par la confiance, pas par la force.
Voilà l’angle mort. Gouverner n’est pas une ingénierie. C’est une alchimie. L’État se construit dans la rue autant que dans les institutions, dans la chair des peuples autant que dans les traités. Il échoue à le dire. Son silence même en souligne l’urgence. Car l’État n’est pas un décret. C’est un désordre apprivoisé un instant, toujours prêt à s’échapper, tenu par des hommes qui refusent de plier aux peurs ou aux ingérences. Il demeure frêle, vibrant, suspendu à ce rien qui sépare l’ordre de la chienlit.

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