Quand les applications éducatives redonnent souffle à l’apprentissage
Quand les applications éducatives redonnent souffle à l’apprentissage
Par Jamel BENJEMIA
Il est des constats qui, à force de se répéter, finissent par prendre la gravité d’un avertissement. Chaque année, dans trop de classes, des élèves accumulent les lacunes, trébuchent sur les mêmes difficultés, puis voient tomber sur leurs copies des notes cruelles, parfois ces zéros qui ne sanctionnent pas seulement une ignorance ponctuelle, mais l’effritement progressif de la confiance en soi. Or il faut le redire avec force : l’échec n’est pas toujours le signe d’une incapacité. Il révèle souvent un défaut d’exercice, une fréquentation trop rare des savoirs, un manque de familiarité avec les mécanismes mêmes du savoir. On n’apprend pas durablement par la seule exposition à une leçon. On apprend en s’exerçant, en recommençant, en se trompant, puis en corrigeant son geste intellectuel.
C’est précisément là qu’interviennent les outils numériques gratuits aujourd’hui présents sur internet. Exercices interactifs, quiz, parcours progressifs, évaluations instantanées : ces applications installent l’étude dans le quotidien et rendent possible ce qui manque tant à de nombreux élèves, à savoir un travail régulier. Dès lors, la question n’est plus de savoir si ces outils sont utiles, mais comment accélérer leur diffusion pour relever durablement le niveau scolaire.
L’exercice, nerf de la réussite scolaire
L’école moderne parle volontiers de méthodes, de programmes, d’égalité des chances, d’innovation pédagogique. Pourtant, une vérité simple demeure trop souvent reléguée au second plan : la réussite scolaire repose d’abord sur une pratique assidue. Toute connaissance exige d’être sollicitée, reprise, vérifiée, approfondie. L’intelligence, dans son déploiement le plus fécond, a besoin d’exercice. Elle s’affine dans la répétition, se renforce dans l’effort, se clarifie dans la confrontation aux difficultés.
Lorsque cette pratique manque, les savoirs restent fragiles, presque décoratifs. L’élève croit avoir compris, mais se trouve démuni dès qu’il doit mobiliser seul ce qu’il a entendu. De là naissent bien des décrochages, bien des incompréhensions, bien des notes sévères. Le zéro, dans bien des cas, n’est pas seulement la marque d’un vide ; il est le symptôme d’une absence d’exercice. C’est pourquoi il convient de replacer l’entraînement au centre de la réflexion éducative.
Cette exigence n’a rien de mécanique ni de réducteur. Elle ne vise pas à transformer l’élève en machine à répondre, mais à lui donner l’aisance intellectuelle sans laquelle aucun savoir ne devient vivant. L’entraînement est moins une répétition stérile qu’une fréquentation assidue de la pensée.
Les applications éducatives
L’essor des applications éducatives dessine, en silence, une métamorphose du rapport au savoir. Là où le temps scolaire impose ses limites, où l’attention se fragmente et où l’accompagnement individualisé demeure rare, ces outils ouvrent un espace parallèle, souple et continu, dans lequel l’élève peut revenir, tenter, échouer, recommencer, sans témoin, sans sanction immédiate, mais avec une constance féconde.
En mathématiques, l’application « Wilgo » incarne déjà cette dynamique. Elle propose des exercices gradués, des parcours progressifs, une logique d’apprentissage qui apprivoise peu à peu la difficulté. L’élève n’y affronte plus une abstraction brutale : il y chemine, pas à pas, jusqu’à ce que le raisonnement devienne familier. La répétition y perd sa sécheresse pour retrouver sa vertu première : installer la maîtrise dans la durée.
Mais une étape supplémentaire se profile avec des outils comme « DinoBot ». Ici, le geste change de nature. L’élève soumet son propre cours, puis l’intelligence artificielle en tire une fiche de synthèse qui rappelle nos fameuses fiches « Bristol » : les explications y gagnent en clarté, des questions inédites y sont proposées, et des exercices adaptés viennent en prolonger l’étude. Le savoir s’y assouplit, s’y recompose et devient accessible sous des formes multiples. Ainsi, de « Wilgo » à « DinoBot », une mutation silencieuse se dessine : il ne s’agit plus d’endurer le cours, mais de le reprendre, de l’éprouver, de le travailler jusqu’à ce qu’il soit intimement assimilé.
Étendre cette dynamique
Il serait regrettable de réserver cette dynamique aux seules mathématiques. Le besoin d’exercice traverse l’ensemble du champ scolaire. Dans les langues, par exemple, la progression dépend étroitement de la répétition. Mémoriser du vocabulaire, comprendre une structure grammaticale, reconnaître une tournure idiomatique, exercer son oreille à l’oral : autant de gestes qui exigent une pratique fréquente.
La philosophie, souvent perçue comme une discipline abstraite, gagnerait, elle aussi, à bénéficier d’outils favorisant l’exercice intellectuel. Il ne s’agirait pas de réduire la pensée à des réponses automatiques, mais d’aider les élèves à repérer des notions, à distinguer des arguments, à construire des problématiques, à reconnaître les grandes articulations de la réflexion. Une telle préparation donnerait plus d’assurance à ceux qui se sentent intimidés par la dissertation.
Les sciences naturelles, la physique et la chimie se prêtent également à des formats interactifs : expériences virtuelles, schémas annotés, problèmes progressifs, exercices d’application. Même la littérature pourrait trouver là un nouvel élan, grâce à des parcours de lecture, des analyses stylistiques, des jeux sur les figures de style ou les mouvements littéraires. Ainsi, tout l’édifice scolaire pourrait être soutenu par une culture renouvelée de l’exercice.
Combattre l’inégalité devant le savoir
La question essentielle devient alors celle de l’accès. Car un outil, si remarquable soit-il, demeure sans effet s’il reste méconnu, dispersé, réservé à quelques initiés. Trop d’élèves, surtout parmi les plus fragiles, ignorent encore l’existence de ressources gratuites capables de les aider à progresser. D’autres les découvrent trop tard, lorsque l’accumulation des lacunes a déjà installé le découragement. Il est donc urgent de penser une mise à disposition plus rapide, plus claire, plus systématique de ces applications éducatives.
L’enjeu est aussi social. Les familles les mieux informées savent souvent orienter leurs enfants vers les bons supports, multiplier les ressources, créer un environnement propice à l’effort. Les autres avancent avec moins d’appuis, parfois dans une forme de solitude scolaire. Or les outils gratuits disponibles sur internet peuvent justement contribuer à réduire cette fracture éducative. Une école soucieuse de justice ne peut laisser au hasard l’accès à des instruments aussi précieux.
Il faudrait donc faire connaître ces applications dès les premières difficultés, les intégrer davantage aux pratiques pédagogiques, former les élèves à les utiliser intelligemment. Ce ne serait pas céder à une mode technologique, mais reconnaître que l’égalité devant le savoir suppose désormais l’égalité devant les moyens de s’entraîner.
Pour une école de l’exigence accompagnée
Il ne s’agit ni d’idéaliser le numérique, ni de s’abandonner à la croyance paresseuse qu’une application viendrait, par miracle, guérir les blessures profondes de l’échec scolaire. Aucun écran ne remplacera jamais la présence d’un maître, l’autorité d’une parole incarnée, la patience d’un accompagnement humain. Mais il serait tout aussi aveugle de mépriser ce que ces outils rendent désormais possible. Ils ouvrent à l’élève un espace neuf, souple, quotidien, où il peut reprendre confiance, s’exercer avec constance, convertir l’erreur en apprentissage et la difficulté en élan.
À l’heure où tant de copies portent encore la marque de l’abandon, où le nombre d’élèves en grande difficulté continue d’alarmer, il devient urgent de défendre une conception plus entière de la réussite scolaire. L’exigence ne doit pas être abaissée ; elle doit être soutenue. Car on ne relève pas le niveau à force d’injonctions. On le relève en donnant aux élèves les moyens concrets de travailler davantage, mieux et plus souvent.
Accélérer la mise à disposition de ressources gratuites dans les disciplines fondamentales relèverait ainsi d’une décision tout à la fois pédagogique et civique. Former un élève, en effet, ce n’est pas seulement mesurer ce qu’il sait à un instant donné ; c’est lui donner les moyens de s’élever au-delà de lui-même. Telle est, au fond, la promesse d’une école juste : une école qui exige, mais qui outille ; une école qui juge, certes, mais d’abord une école qui prépare.
Il appartient désormais au Président de la République d’encourager le Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement à accueillir ces orientations avec le sérieux qu’exige la crise silencieuse de l’apprentissage, à les examiner sans préjugé, et à faire en sorte que l’institution constitutionnelle en retienne ce qui peut relever l’école tunisienne, fortifier l’exigence et rendre plus juste l’accès aux moyens de réussir. Il y va de plus qu’une réforme sectorielle : il y va d’une fidélité de la Nation à sa jeunesse, et d’une certaine idée de la justice due à chaque élève.
Mojtaba Khamenei : le sang, l’ombre et le trône suprême
Mojtaba Khamenei : le sang, l’ombre et le trône suprême
Par Jamel BENJEMIA
La désignation de Mojtaba Khamenei ouvre en Iran une page à la fois familière et vertigineuse. Familière, parce qu’elle prolonge l’architecture d’un régime où le centre réel du pouvoir ne réside ni au palais présidentiel ni au Parlement, mais dans le bureau du Guide, là où se décident l’orientation générale de l’État, la guerre, la sécurité, les nominations cardinales et la ligne idéologique. Vertigineuse, parce qu’en portant le fils au sommet après la mort du père, la République islamique accomplit ce qu’elle prétendait tenir à distance depuis 1979 : le soupçon dynastique. La nomination de Mojtaba par l’Assemblée des experts ne peut donc se lire ni comme une simple transmission de sang, ni comme un pur accident de guerre. Elle procède d’une légitimation croisée, où se mêlent l’héritage, le martyre, l’habitude du commandement indirect et la volonté du régime d’organiser le changement dans la continuité de l’épreuve.
L’hérédité
Il faut ici nuancer sans affadir. Dans le chiisme, la filiation sacrée n’est pas un détail : l’histoire même de la dissidence chiite naît de la revendication du droit d’Ali, cousin et gendre du Prophète, à conduire la communauté des croyants, autrement dit à exercer le Califat.
Mais la République islamique d’Iran n’est pas l’imamat des origines ; elle est une construction politique fondée sur la doctrine du « Wilayat al-Faqih », où le Guide suprême n’est pas censé régner parce qu’il est « fils de », mais parce qu’il est réputé apte à exercer une autorité spirituelle et politique. L’Assemblée des experts, chargée de le désigner et, en théorie, de contrôler sa qualification, s’inscrit dans cet ordre institutionnel, même si la rhétorique du régime aime inscrire cette procédure dans l’horizon coranique de la « Choura », la consultation. Dès lors, la succession de Mojtaba brouille la frontière entre légitimité religieuse et dynastie profane. Le défaut d’un tel schéma est double : il expose le régime à l’accusation de confiscation familiale et il fragilise la prétention méritocratique du clergé, fondée, en principe, sur le savoir, la piété et la capacité à guider. Mojtaba hérite donc d’un atout empoisonné : son nom ouvre les portes, mais il oblige plus qu’il ne dispense.
La prime du sang
Dans la mémoire chiite, le sang versé ne clôt pas une vie : il l’agrandit. L’assassinat d’Ali ibn Abi Talib, premier imam pour les chiites, puis le martyre de son fils Hussein à Karbala, ont fait de la souffrance injuste non une simple tragédie, mais un capital moral, un ressort de fidélité, une énergie de mobilisation. C’est ce vieux fleuve symbolique que le pouvoir iranien tente aujourd’hui de rejoindre. Depuis la mort d’Ali Khamenei, des voix au sein du régime le présentent comme un martyr, et cette lecture confère à Mojtaba un avantage redoutable : elle atténue, au moins pour une partie du camp loyaliste, le reproche dynastique. Le fils n’apparaît plus seulement comme un héritier ; il devient le dépositaire d’un deuil nationalisé, le gardien d’une mémoire offensée. Dans un univers politique façonné par les rituels de lamentation et par la centralité du martyre, cette blessure peut valoir brevet de fermeté, surtout en temps de guerre. Le sang, ici, ne remplace pas la légitimité ; il la densifie, la dramatise, la sanctuarise.
Trente-sept ans à l’ombre du père
L’argument d’expérience en faveur de Mojtaba ne repose pas sur un curriculum officiel éclatant ; il tient à une longue imprégnation du pouvoir. Depuis l’accession d’Ali Khamenei au poste de Guide en 1989 jusqu’à sa mort en 2026, Mojtaba a vécu trente-sept années au contact d’un centre de décision devenu, sous son père, une véritable administration parallèle aux ramifications immenses. Depuis longtemps, il est décrit comme un homme de coulisse, proche des réseaux sécuritaires et des Gardiens de la révolution, travaillant dans l’orbite du bureau paternel tout en demeurant à distance des fonctions officielles les plus visibles. Cette ambiguïté est précisément sa force : il connaît les hommes, les réflexes, les peurs, les canaux, sans s’être usé dans l’arène publique. Il a appris la politique non comme une tribune, mais comme une mécanique d’accès, de filtrage et d’influence. Dans les régimes fermés, une telle école vaut parfois davantage qu’un ministère. Elle lui donne une compétence de succession, non pas brillante au sens occidental du terme, mais redoutablement adaptée à la conservation d’un système où la discrétion, la loyauté et le maillage sécuritaire pèsent plus lourd que l’éloquence institutionnelle. L’officiel administre la scène ; l’officieux tient les coulisses, et c’est souvent là que se décide l’Histoire.
La continuité dans l’exception
L’histoire des Guides suprêmes iraniens tient en peu de noms. Khomeini fut le fondateur, la voix oraculaire de la révolution, celui qui donna au « Wilayat al-Faqih » sa forme d’État. En 1989, à sa mort, Ali Khamenei fut choisi par l’Assemblée des experts dans une transition qui, déjà, surprit par l’écart entre les exigences théologiques du poste et le profil réel du successeur. Durant presque trente-sept ans, il élargit le bureau du Guide, renforça son autorité sur les forces armées, les Gardiens de la révolution, la justice et les grandes orientations nationales. L’arrivée de Mojtaba constitue donc moins une rupture de structure qu’une radicalisation de la continuité. Le régime préserve ainsi sa colonne vertébrale tout en s’exposant à un grief inédit depuis la révolution : celui d’avoir glissé de la république théocratique vers une théocratie à tentation dynastique. Le passage de Khomeini à Ali Khamenei avait réglé le problème de la survie ; celui d’Ali à Mojtaba pose désormais celui de la nature même du régime.
L’apport de Mojtaba
À cette heure, il serait prématuré de prêter à Mojtaba un programme doctrinal détaillé. Mais sa désignation apparaît déjà comme un choix de confrontation plutôt que d’assouplissement. Clerc dur, hostile aux réformistes, lié de près aux Gardiens de la révolution, Mojtaba semble devoir imprimer trois marques. D’abord, une consolidation verticale du pouvoir, avec un rôle accru de l’appareil sécuritaire. Ensuite, un durcissement intérieur, car un régime blessé cherche souvent sa stabilité dans la coercition. Enfin, une ligne extérieure plus raide, moins disposée au compromis avec Washington ou ses alliés régionaux. Son apport ne serait donc pas l’invention d’un nouvel Iran, mais la tentative de rendre le vieil Iran révolutionnaire plus compact, plus militaire, plus imperméable. En ce sens, il ne corrige pas l’œuvre du père : il la resserre. Là où Ali Khamenei savait encore parfois orchestrer la coexistence tendue des modérés et des faucons, Mojtaba pourrait gouverner dans un temps où la nuance apparaît au régime comme un luxe perdu.
La hiérarchie des pouvoirs
La récente cacophonie entre le président Massoud Pezeshkian, qui a présenté ses excuses aux pays voisins affectés par les frappes iraniennes, et la réaction rapide des Gardiens de la révolution vaut, à elle seule, une leçon institutionnelle. Ce décalage n’est pas un simple malentendu de communication. Le président parle, temporise, aménage ; mais la parole souveraine appartient au Guide suprême, lequel exerce l’autorité ultime, fixe les grandes orientations et supervise les centres réels de coercition, au premier rang desquels figurent les Gardiens de la révolution. Autrement dit, le Guide n’est pas seulement l’arbitre : il est, en pratique, le véritable « Super-Président », celui qui fixe la ligne quand les institutions civiles n’en administrent que l’apparence ou l’exécution. Dès qu’une divergence affleure entre la présidence et le noyau sécuritaire, c’est la hiérarchie réelle du régime qui remonte à la surface. La succession de Mojtaba ne change pas cette logique ; elle la rend peut-être plus visible encore, plus dense, plus implacable. Et un détail n’en est pas un : le turban noir de Mojtaba Khamenei signale qu’il se présente comme « sayyid », c’est-à-dire comme descendant du Prophète ; dans le clergé chiite, le turban blanc est, lui, associé aux religieux qui ne revendiquent pas cette filiation.
Dans un tel univers, le pouvoir ne s’exerce jamais seulement dans l’ordre du politique : il se déploie aussi dans une mémoire sacrée, tendue vers l’attente du Mahdi, cette figure eschatologique qui, dans l’imaginaire chiite, doit revenir aux côtés de Jésus pour vaincre l’injustice et ouvrir le temps de la paix avant le Jugement dernier.
الحكمة العربية في زمن الفخاخ الكبرى
الحكمة العربية في زمن الفخاخ الكبرى
بقلم جمال بن جميع
في لحظةٍ يتكاثف فيها الضجيج السياسي وتتشابك المصالح كما تتشابك خيوط ليل ثقيل، يخرج صوتٌ من ذاكرة الدبلوماسية الخليجية ليعيد ترتيب المشهد. حديث وزير الخارجية القطري الأسبق حمد بن جاسم لم يكن مجرد تعليق عابر على توترٍ إقليمي؛ بل بدا أقرب إلى قراءةٍ باردة لمسرحٍ تتحرك فيه القوى الكبرى بأدواتٍ لا تُرى كلها في العلن. كلمات قليلة، لكنها تحمل خلفها تاريخاً من التجارب السياسية، ومن فهمٍ لطبيعة التوازنات التي تحكم هذه المنطقة المتعبة من الصراعات
بين الحكمة والانفعال
في الشرق الأوسط، كثيراً ما تتحرك السياسات تحت ضغط اللحظة. الغضب يسبق التفكير، والاصطفاف يسبق الحساب. غير أن التجربة علمت العرب درساً قاسياً: الحروب التي تُخاض نيابةً عن الآخرين نادراً ما تنتهي بانتصار أصحاب الأرض
من العراق إلى سوريا، ومن ليبيا إلى اليمن، يتكرر المشهد ذاته: قوى كبرى تدير اللعبة من بعيد، بينما تتحمل المنطقة وحدها كلفة الدم والخراب
في هذا السياق، تبدو الفكرة التي طرحها بن جاسم أقرب إلى تحذير استراتيجي منها إلى موقف سياسي عابر. فالتورط في حربٍ مفتوحة مع إيران لا يعني مجرد مواجهة عسكرية؛ بل يعني فتح أبواب استنزاف طويل قد يبتلع ثروات المنطقة واستقرارها في آنٍ واحد
منطق الاستنزاف في السياسة الدولية
السياسة الدولية لا تُدار بالعواطف. القوى الكبرى تفكر بمنطق المصالح الباردة. وفي كثير من الأحيان، تتحول الحروب الإقليمية إلى ساحات اختبار أو إلى أسواق للسلاح أكثر منها معارك حقيقية لحسم الصراعات
عندما تشتعل مواجهة بين قوتين إقليميتين، فإن المستفيد الأول غالباً ليس أيّاً منهما، بل الأطراف التي تراقب من الخارج وتبيع أدوات القتال للطرفين. وهنا يكمن جوهر التحذير: أن تتحول المنطقة إلى ساحة صراع طويل، يربح فيه البعيدون بينما يخسر القريبون كل شيء
الموقف العربي الممكن
إذا كان في التاريخ درسٌ واضح، فهو أن الانقسام العربي كان دائماً الباب الذي تدخل منه المشاريع الخارجية. لذلك فإن أول ما يحتاجه الموقف العربي اليوم ليس الاصطفاف العسكري، بل بناء رؤية سياسية مشتركة تقوم على ثلاث ركائز أساسية
:
أولاً: تجنب الانجرار إلى الحروب الكبرى
الحروب الشاملة في المنطقة لن تنتج منتصراً حقيقياً. إنها ببساطة تفتح دوامة من الفوضى يصعب إغلاقها
ثانياً: تفعيل الدبلوماسية الإقليمية
بدلاً من تحويل الخلافات إلى جبهات قتال، يمكن تحويلها إلى مسارات تفاوض. الحوار بين القوى الإقليمية ـ مهما بدا صعباً ـ يظل أقل كلفة من الحرب
ثالثاً: بناء استقلالية القرار العربي
كلما ارتبط القرار الأمني العربي بإرادة القوى الكبرى، أصبح أكثر عرضة لأن يُستخدم في صراعات لا تخدم مصالح المنطقة
بين الواقعية والحلم
ربما يبدو الحديث عن موقف عربي موحد ضرباً من المثالية في عالمٍ تتصارع فيه المصالح. غير أن الواقعية السياسية لا تعني الاستسلام لمنطق الصراع الدائم، بل تعني إدراك أن أمن المنطقة لا يمكن أن يبنى فوق رماد حروب جديدة
إن الحكمة السياسية، في لحظات الاحتقان الكبرى، ليست في إطلاق الشرارة الأولى؛ بل في معرفة متى يجب إطفاء النار قبل أن تلتهم الجميع
ولعل الرسالة الأعمق في كلام حمد بن جاسم تكمن هنا تحديداً
أن المنطقة، بعد عقود من النزاعات، لم تعد تحتمل حرباً أخرى تُدار من الخارج وتُدفع أثمانها من الداخل
في عالمٍ تحكمه المصالح الصلبة، يبقى السؤال العربي الأكبر بسيطاً في صياغته عميقاً في معناه
:
هل نتعلم أخيراً أن قوة المنطقة ليست في حروبها، بل في قدرتها على تفاديها؟
فالتاريخ، في نهاية المطاف، لا يخلّد الذين أشعلوا المعارك… بل أولئك الذين امتلكوا شجاعة تجنبها
جمال بن جميع
Iran–États-Unis : un demi-siècle d’ultimatums, aucune soumission
Iran–États-Unis : un demi-siècle d’ultimatums, aucune soumission
Par Jamel BENJEMIA
Entre Washington et Téhéran, l’antagonisme ne relève ni de l’accident diplomatique ni de l’incompréhension culturelle ; il procède d’une rivalité structurante où s’entrelacent pétrole, souveraineté, idéologie et équilibre régional. L’Iran occupe un verrou géographique décisif : carrefour entre Asie centrale, monde arabe et sous-continent indien, vigie sur le détroit d’Ormuz par où transite une part substantielle du pétrole mondial. Les États-Unis, puissance maritime globale, n’ont jamais pu considérer cette position comme neutre.
L’histoire moderne des relations irano-américaines révèle moins une succession de crises qu’une lente cristallisation de méfiances. Chaque épisode s’inscrit comme une couche supplémentaire dans une mémoire antagonique.
À Téhéran, l’Amérique incarne l’ingérence, la domination, la tentative récurrente d’étouffer une souveraineté jalousement revendiquée.
Cette confrontation, parfois indirecte, parfois frontale, façonne l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient depuis plus d’un demi-siècle. Pour en comprendre les ressorts, il faut remonter à la dynastie pahlavie, suivre la rupture révolutionnaire de 1979, examiner l’attitude des présidents américains successifs, puis analyser la singularité de l’ère Trump.
La dynastie pahlavie
Sous Reza Shah puis Mohammad Reza Pahlavi, l’Iran entreprend une modernisation rapide, centralisée, volontariste. L’État se laïcise, l’armée se renforce, les infrastructures se multiplient. Mais cette modernisation s’accompagne d’une dépendance croissante envers les puissances occidentales, d’abord britannique, puis américaine.
L’épisode décisif survient en 1953 : le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh, qui avait nationalisé le pétrole iranien, s’opère avec l’appui des services américains et britanniques. Cet événement marque durablement la perception iranienne des États-Unis. Washington, soucieux d’empêcher toute dérive nationaliste susceptible de déstabiliser l’approvisionnement énergétique et de favoriser l’influence soviétique, consolide le pouvoir du Shah.
Durant les années 1960-1970, l’Iran devient un pilier de la stratégie américaine dans le Golfe. Il achète massivement des armes américaines, assure une fonction de gendarme régional et s’intègre dans la stratégie d’endiguement de l’Union soviétique. Pourtant, cette prospérité pétrolière nourrit des inégalités criantes. L’autoritarisme du régime, appuyé par la SAVAK, redoutable police politique du Shah, alimente un profond ressentiment social et religieux. L’alliance stratégique se révèle donc paradoxale : extérieurement solide, intérieurement fragile. Elle prépare l’explosion de 1979.
La Révolution iranienne
La Révolution islamique de 1979 ne constitue pas seulement un changement de régime ; elle inaugure un changement de paradigme. Le Shah s’effondre ; l’ayatollah Rouhollah Khomeini, revenu d’exil depuis Neauphle-le-Château, en France, où il avait orchestré les derniers mois de la mobilisation révolutionnaire, rentre triomphalement à Téhéran le 1er février 1979, et l’Iran devient une République islamique fondée sur le principe du gouvernement du juriste-théologien (Wilayat al-Faqih), forme singulière de théocratie où la loi divine prévaut sur la volonté des hommes.
Survenue le 4 novembre 1979, la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran, qui se prolonge durant 444 jours, scelle la rupture définitive entre l’Iran révolutionnaire et les États-Unis.
La guerre Iran-Irak (1980-1988) renforce l’isolement de Téhéran. Washington soutient indirectement Bagdad afin d’empêcher l’exportation du modèle révolutionnaire iranien. La République islamique développe alors une stratégie asymétrique : soutien à des acteurs non étatiques, construction d’un réseau d’influence régional, accent mis sur la dissuasion balistique.
Le clivage s’enracine dans l’idéologie. Là où Washington invoque stabilité et libre circulation énergétique, Téhéran brandit souveraineté, résistance et refus de l’hégémonie. Ce duel discursif devient structurant. L’Iran cesse d’être un allié stratégique pour devenir un adversaire systémique.
Les présidents américains face à l’Iran
Depuis 1979, la politique américaine envers l’Iran oscille entre pression et ouverture contrôlée. Ronald Reagan privilégie une approche duale, mêlant fermeté publique et tentatives discrètes de contact. Bill Clinton institutionnalise la stratégie de « double endiguement », visant à contenir simultanément l’Irak et l’Iran par des sanctions économiques renforcées.
Après 2001, l’administration de George W. Bush inclut l’Iran dans « l’axe du mal », accentuant la dimension idéologique de l’affrontement. Pourtant, l’intervention en Irak modifie les équilibres régionaux au bénéfice paradoxal de Téhéran, qui accroît son influence à Bagdad.
Barack Obama adopte une approche diplomatique plus audacieuse. L’accord de 2015 (JCPOA : Joint Comprehensive Plan of Action, ou Plan d’action global commun) encadre le programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions. Il s’agit d’un pari stratégique : intégrer l’Iran dans un cadre négocié plutôt que le pousser à l’escalade.
Joe Biden tente de réactiver cet équilibre, mis à mal lors du premier mandat de Donald Trump, mais la méfiance accumulée, les avancées techniques iraniennes et les tensions régionales rendent difficile toute restauration pleine et entière de l’accord. Ainsi, la ligne américaine demeure traversée par un dilemme constant : contenir sans provoquer l’embrasement.
Trump et l’obsession iranienne
Avec Donald Trump, la politique américaine prend un tour plus frontal. En 2018, il retire unilatéralement les États-Unis du JCPOA et lance une stratégie de « pression maximale » : rétablissement de sanctions extraterritoriales, asphyxie financière, isolement diplomatique.
L’objectif affiché consiste à contraindre l’Iran à renégocier un accord plus strict, incluant le programme balistique et l’influence régionale. En janvier 2020, l’élimination du général Qassem Soleimani marque un tournant. Pour Washington, il s’agit d’un acte de dissuasion. Pour Téhéran, d’une agression directe.
La posture de Donald Trump s’inscrit dans un registre où la rhétorique nationaliste se conjugue à l’affirmation de la puissance. Dans son discours, l’Iran finit par incarner moins un adversaire circonstanciel qu’un défi symbolique lancé à l’autorité américaine. Cette focalisation ne relève pas d’un épisode isolé de sa trajectoire politique ; elle révèle au contraire une vision constante des rapports internationaux, où la crédibilité stratégique et l’affirmation de la force priment sur les prudences du multilatéralisme.
Dans ce climat, la relation entre Washington et Téhéran se tend progressivement jusqu’à atteindre un point de tension extrême. Menaces explicites et calculs de puissance s’y entremêlent, dessinant un équilibre précaire où la dissuasion mutuelle tient lieu de garde-fou, là où la confiance a depuis longtemps cessé d’exister.
L’endurance persane et la logique du sacrifice
La culture stratégique persane, façonnée par des siècles d’invasions, de résistances et de résilience, valorise l’endurance plus que la concession rapide.
Les sanctions, loin de provoquer l’effondrement attendu par certains stratèges occidentaux, ont consolidé un discours de résistance. Le pouvoir iranien mobilise un imaginaire sacrificiel profondément enraciné dans la tradition chiite, où la mort n’est pas une fin redoutée mais une forme de fidélité au principe.
Ainsi, face aux injonctions extérieures, l’Iran se tient debout. Il négocie parfois, temporise souvent, mais ne s’agenouille guère. Dans cette dialectique de force et d’honneur, la peur de la mort pèse moins que la peur de l’humiliation. C’est là peut-être la clé d’une relation qui, depuis plus d’un demi-siècle, ne cesse de défier les calculs rationnels des chancelleries occidentales.
À Moscou, la lecture de cette confrontation est sans ambiguïté. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a averti que la pression militaire exercée contre l’Iran pourrait produire l’effet inverse de celui recherché : pousser Téhéran vers la possession de l’arme nucléaire. Dès lors, l’arme atomique pourrait apparaître, aux yeux de certains dirigeants iraniens, comme l’ultime garantie de survie nationale, la clef froide de la dissuasion.
Dans ce climat d’endurcissement, certaines voix issues du cœur du pouvoir iranien laissent déjà entrevoir une rupture avec l’époque des compromis. L’un des prétendants pressentis à la succession du Guide suprême aurait résumé cette inflexion par une formule sans détour : « Celui qui était habilité à négocier est mort. Nous, nous sommes prêts au combat. »
Ces mots condensent peut-être l’instant historique qui s’ouvre. Car l’Iran ne raisonne pas seulement en termes de puissance, mais aussi de dignité et de résistance. Dans l’imaginaire politique persan, plier sous la contrainte équivaut à perdre l’honneur. Or un pays façonné par des siècles d’épreuves n’abandonne pas aisément ce qu’il considère comme son droit souverain.
Face aux ultimatums répétés, l’Iran n’oppose pas seulement une stratégie : il oppose une mémoire, celle d’un peuple pour qui mourir debout vaut mieux que vivre à genoux.
De l’hégémonie à la fragmentation globale
De l’hégémonie à la fragmentation globale
Par Jamel BENJEMIA
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