Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

De l’or noir aux puits algorithmiques

10 Mai 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal LE TEMPS 10/05/2026 Publié dans #Articles

De l’or noir aux puits algorithmiques

Par Jamel BENJEMIA

Il y a des bascules historiques qui ne font pas de bruit. Elles ne s’annoncent ni par des révolutions spectaculaires ni par des ruptures nettes, mais par un lent déplacement du centre de gravité du monde. Le pétrole, qui a façonné le XXᵉ siècle, continue d’irriguer l’économie mondiale, mais il ne suffit plus à dire la force des nations. Quelque chose d’autre est en train de prendre le relais, sans pour autant l’abolir.

Ce quelque chose est moins visible, moins tangible. Il ne se stocke pas dans des barils, ne se transporte pas par navires-citernes, ne se négocie pas sur les mêmes marchés. Pourtant, il redessine déjà les hiérarchies : la donnée, le calcul, l’intelligence artificielle.

Désormais, les États qui comptaient hier leurs réserves pétrolières doivent désormais évaluer leur maîtrise des données, leur profondeur technologique, leur aptitude à convertir l’information en décision.

Ce passage ne signifie pas la fin du pétrole. Il marque plutôt la fin de son exclusivité. Et c’est dans cet entre-deux, encore incertain, que se joue une mue décisive : celle d’une économie de l’extraction vers une économie de l’intelligence.

Le pétrole comme matrice du XXᵉ siècle

Le pétrole n’a pas seulement alimenté des moteurs ; il a ordonné un monde. Il a déterminé des alliances, provoqué des conflits, installé des dépendances durables. Les grandes puissances ont bâti leur influence autour de l’accès à cette ressource stratégique, tandis que les États producteurs voyaient dans l’or noir non seulement une rente, mais un instrument de souveraineté.

Pour les pays producteurs, notamment au Moyen-Orient, le pétrole a représenté une opportunité historique. Il a permis une accumulation rapide de richesse, une modernisation accélérée, parfois une affirmation politique face aux anciennes dominations.

Mais cette centralité a eu son envers. Elle a souvent conduit à des économies peu diversifiées, étroitement dépendantes des revenus pétroliers. Elle a installé des équilibres internes fragiles, fondés davantage sur la redistribution que sur la production, davantage sur la rente que sur l’invention.

Aujourd’hui, cette architecture montre ses limites. Non pas parce que le pétrole disparaît, mais parce qu’il ne peut plus, à lui seul, définir le rang d’un État.

L’émergence d’une économie du calcul

L’intelligence artificielle s’inscrit dans une mutation plus vaste : celle d’une économie fondée sur la donnée, le calcul et l’anticipation.

Les entreprises dominantes ne sont plus nécessairement celles qui contrôlent des matières premières, mais celles qui possèdent les infrastructures invisibles du nouveau siècle : centres de données, réseaux, logiciels, processeurs, modèles et chaînes de calcul.

Mais derrière cette économie nouvelle se dessine une géologie plus profonde, encore mal comprise : celle des puits algorithmiques. Car l’intelligence artificielle n’est pas un bloc unique. Elle ressemble davantage à une succession de profondeurs, à des strates d’intelligence que l’on fore les unes après les autres, comme si l’humanité descendait dans un sous-sol inédit, non plus minéral, mais cognitif.

Le premier puits est celui des modèles de langage. C’est la couche inaugurale, celle où la machine apprend à lire, écrire, traduire, résumer, comparer, reformuler. Elle ne pense pas encore comme l’homme, mais elle ordonne déjà le chaos des mots. À ce niveau, l’intelligence demeure interprétative, parfois fragile, souvent dépendante, mais elle modifie déjà notre rapport au savoir. Le langage, qui fut longtemps le sanctuaire de l’humain, devient un champ de calcul.

Le deuxième puits est celui de l’IA agentique. Ici, l’intelligence artificielle ne se contente plus de répondre à une demande ; elle entre dans l’action. Elle planifie, exécute, vérifie, corrige, recommence. Dans ce passage du commentaire à l’initiative se loge une rupture discrète : l’outil cesse d’attendre passivement l’ordre humain et commence à organiser des séquences d’action.

Le troisième puits ouvre sur les systèmes multi-agents. Plusieurs intelligences artificielles dialoguent, se répartissent les tâches, confrontent leurs résultats, coopèrent comme les membres d’une organisation miniature. L’une cherche, l’autre vérifie, une troisième synthétise, une quatrième arbitre. Ce qui se dessine alors, c’est une forme rudimentaire de coordination autonome, avec ses promesses, ses angles morts, ses risques d’emballement.

Le quatrième puits est celui de l’intelligence artificielle générale, l’AGI, encore hypothétique, mais déjà poursuivie comme un Graal technologique. Elle désigne une intelligence capable d’apprendre, de raisonner et de s’adapter dans des domaines multiples, sans rester enfermée dans une tâche particulière. Son horizon fascine autant qu’il inquiète, car il ne s’agit plus seulement d’améliorer des outils, mais de créer une intelligence transversale, capable de déplacer les frontières mêmes du travail, de la connaissance et du jugement.

Enfin vient le cinquième puits, le plus vertigineux : celui de la superintelligence. Là, l’intelligence artificielle dépasserait les facultés humaines dans des domaines décisifs, qu’ils soient scientifiques, économiques, militaires ou politiques. Ce seuil n’est plus seulement technique ; il devient anthropologique.

Ces puits ne sont donc pas de simples paliers technologiques. Ils forment les nouveaux gisements de la valeur, les profondeurs inédites où se prépare la hiérarchie du siècle.

Les pays pétroliers face à une transition stratégique

Les États dont la richesse repose sur le pétrole se trouvent aujourd’hui à un moment charnière. Ils disposent encore de ressources considérables, mais savent que leur modèle ne peut demeurer immobile dans un monde où la rente ne suffit plus à garantir l’avenir.

Certains ont engagé des stratégies de diversification. Ils investissent dans les technologies, l’éducation, les infrastructures numériques. Ils cherchent à attirer des talents, à bâtir des écosystèmes d’innovation, à faire naître autour d’eux des industries moins dépendantes des cycles pétroliers. L’objectif est clair : convertir une rente héritée du sous-sol en énergie productive, en savoir-faire, en inventivité collective.

Le succès n’est pas garanti. Mais pour la première fois, ces États semblent avoir compris que la richesse de demain ne se trouvera pas uniquement sous leurs pieds. Elle naîtra de leur faculté à s’inscrire dans ces nouveaux gisements de valeur, là où la donnée devient matière première, où le calcul devient infrastructure, où l’intelligence devient souveraineté.

Vers une nouvelle configuration des rapports de force

À mesure que l’intelligence artificielle se diffuse, elle déplace les lignes de rivalité entre États. La compétition ne porte plus seulement sur les ressources naturelles, les routes maritimes ou les zones d’influence classiques. Elle se joue aussi dans le contrôle des technologies, des données, des semi-conducteurs, des modèles et des architectures numériques.

La rivalité devient globale, diffuse, multidimensionnelle. Elle ne se limite plus aux champs de bataille visibles ; elle s’étend aux laboratoires, aux serveurs, aux câbles sous-marins, aux plateformes et aux cerveaux.

Dans ce contexte, les anciens repères perdent de leur évidence. L’avantage appartient désormais à ceux qui savent organiser l’information, innover vite, absorber les chocs et convertir l’incertitude en décision.

Le monde entre ainsi dans une phase de recomposition accélérée. Les nouveaux leviers de domination sont moins lourds, moins visibles, mais parfois plus décisifs que les anciens.

Aux sources invisibles de la souveraineté

Le passage de l’or noir aux puits algorithmiques ne correspond pas à une rupture brutale, mais à une mutation souterraine. Le pétrole continue de jouer un rôle central, mais il n’est plus seul à définir le rang des nations.

L’intelligence artificielle introduit une logique plus profonde encore : celle d’une extraction sans matière, d’une richesse sans territoire apparent, d’une domination qui passe par la compréhension, l’anticipation et la vitesse de décision.

Pendant des siècles, les civilisations ont cherché à maîtriser la terre, les mers, les routes, les ressources. Désormais, elles doivent apprendre à gouverner des systèmes invisibles, à modéliser le réel, à lire les signaux faibles, à décider avant que l’événement ne devienne crise.

Et c’est peut-être là que se niche la véritable rupture : nous ne sommes pas seulement entrés dans une nouvelle économie, mais dans une nouvelle condition historique.

Car les civilisations ne disparaissent pas toujours lorsqu’elles manquent de ressources. Elles s’effacent lorsque, prisonnières de leurs anciens réflexes, elles ne savent plus reconnaître où jaillissent leurs propres sources.

Le pétrole avait ses puits visibles, ses forages, ses géographies.

L’intelligence, elle, creuse ailleurs.

Et ceux qui ne verront pas ces nouveaux puits risquent de continuer à pomper un monde qui, déjà, n’est plus le leur.

 

Lire la suite

L’OPEP entre crépuscule et transfiguration

3 Mai 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal LE TEMPS 03/05/2026 Publié dans #Articles

L’OPEP entre crépuscule et transfiguration

Par Jamel BENJEMIA

Il est des empires qui ne s’effondrent pas ; ils se retirent d’eux-mêmes, à la manière des marées lentes qui découvrent, sans fracas, des lignes de faille que l’on croyait enfouies dans la permanence. Le geste des Émirats arabes unis, en quittant l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), ne relève ni de l’incident ni de l’écart passager. Il porte en lui une gravité plus profonde, presque tectonique, celle d’un monde qui cesse d’adhérer aux formes qu’il s’était données pour se gouverner.

Car derrière l’apparente technicité d’un cartel pétrolier se tient une architecture du pouvoir. Et lorsqu’un de ses piliers se dérobe, ce n’est pas seulement une organisation qui vacille, mais une certaine idée de l’équilibre mondial qui s’altère.

La question s’impose alors, avec une insistance que rien ne dissipe : l’OPEP touche-t-elle à son terme, ou bien assiste-t-on à l’une de ces métamorphoses silencieuses par lesquelles l’histoire se prolonge en se transformant ?

L’invention d’une souveraineté

Lorsque l’OPEP voit le jour le 14 septembre 1960, à Bagdad, elle naît moins d’un accord que d’un refus. Refus d’un ordre où la richesse des pays producteurs se décidait ailleurs, dans des centres de pouvoir lointains, sous l’autorité diffuse des grandes compagnies occidentales dénommées « les Sept Sœurs ». Le pétrole, bien qu’extrait de leurs sols, leur échappait encore dans sa valeur et dans sa destination.

En se constituant, les États fondateurs, au nombre de cinq : Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït, Venezuela, entendent redéfinir un rapport de force historique, en réintroduisant dans l’économie mondiale une souveraineté que l’histoire leur avait confisquée.

Ce geste, d’abord discret, produit ses effets avec une lenteur maîtrisée. L’OPEP apprend à réguler ses volumes, à infléchir les cours, à inscrire ses décisions dans une temporalité longue. Peu à peu, le pétrole cesse d’être une simple marchandise ; il devient un langage, une syntaxe du pouvoir, par laquelle les nations s’affirment et se répondent.

Dans cette phase inaugurale, l’organisation incarne une reconquête. Elle ne renverse pas encore l’ordre du monde, mais elle en modifie les lignes internes, introduisant une tension nouvelle, irréversible.

Les années de feu : 1973, 1979

Il faut attendre les années 1970 pour que cette tension éclate au grand jour. L’histoire, parfois, se resserre et accélère, concentrant en quelques années ce que des décennies avaient préparé.

En 1973, à l’ombre de la guerre d’octobre, les pays arabes producteurs, réunis dans le cadre de l’OAPEC et appartenant pour beaucoup à l’OPEP, suspendent leurs exportations vers l’Occident industriel. Le geste dépasse la stratégie économique ; il relève d’une décision politique assumée.

Au cœur de cette séquence se tient la figure du roi Fayçal d’Arabie saoudite. Sa décision ne procède ni d’une impulsion ni d’une surenchère, mais d’une compréhension aiguë du moment historique. En acceptant le risque d’une confrontation avec les puissances occidentales, il redonne au monde arabe une voix qui ne se contente plus d’accompagner l’histoire, mais qui la contraint.

Le choc est immédiat. Les prix s’envolent, les économies chancellent, les certitudes se fissurent. L’énergie cesse d’être une évidence ; elle devient une question.

En 1979, la révolution iranienne prolonge ce bouleversement. L’offre se contracte, les marchés s’affolent, et le pétrole, une fois encore, impose son tempo. Ces deux épisodes ne relèvent pas de la conjoncture ; ils inscrivent dans la mémoire du monde une vérité durable, celle d’une énergie devenue pouvoir.

L’organisme et ses métamorphoses

Pourtant, l’OPEP ne s’est jamais confondue avec une unité parfaite. Certains États s’en éloignent, d’autres y trouvent encore un levier stratégique. Ces mouvements, loin de signifier un affaiblissement linéaire, témoignent d’une vitalité paradoxale. L’organisation ne cesse de se recomposer, comme si sa fragilité même constituait la condition de sa durée.

L’histoire de l’OPEP n’a jamais été celle d’une appartenance immobile. Le Qatar s’en est retiré en 2019 pour recentrer sa puissance sur le gaz ; l’Équateur, après une première suspension entre 1992 et 2007, a quitté de nouveau l’organisation en 2020 ; l’Indonésie, devenue importatrice nette, s’en est éloignée avant une brève réapparition en 2016 ; l’Angola, enfin, a rompu en 2024 avec un système de quotas jugé contraire à ses intérêts. Même le Gabon, parti en 1995 puis revenu en 2016, rappelle que l’OPEP conserve, jusque dans ses reflux, une capacité d’attraction résiduelle. Le départ des Émirats arabes unis de l’OPEP comme de l’OPEP+, effectif au 1er mai 2026, ne surgit donc pas dans un ciel sans mémoire : il s’inscrit dans une longue histoire de fidélités intermittentes, de désenchantements stratégiques et de retours possibles.

Le cartel ne commande plus ; il négocie sa propre survivance.

Ce qui faisait la force de l’OPEP, à savoir la cohérence de sa parole commune, se transforme en un exercice délicat d’équilibre.

L’organisation ne disparaît pas ; elle change de nature. Elle passe d’une logique d’autorité à une logique de médiation.

Le vertige d’un monde imprévisible

Le présent n’est plus la simple prolongation du passé ; il en constitue la dislocation lente. Les équilibres qui structuraient le monde pétrolier se défont sous l’effet de forces nouvelles, diffuses, parfois contradictoires.

Les États-Unis n’ont pas seulement retrouvé une puissance énergétique ; ils en font désormais un levier d’expansion, remodelant à leur avantage des équilibres hérités du siècle précédent. Le Venezuela, membre fondateur, n’est plus simplement fragilisé, il est progressivement dépossédé.

Dans le même temps, l’Iran se trouve pris dans une pression directe, presque physique : entraves maritimes, contraction des exportations, incertitude sur les flux. Le détroit d’Ormuz, autrefois artère du commerce mondial, devient un point d’étranglement où le pétrole cesse d’être seulement une marchandise pour redevenir un instrument de coercition.

Il serait pourtant réducteur de lire la stratégie des Émirats arabes unis à travers le seul prisme de la production. Derrière l’augmentation des volumes se dessinent des coutures géostratégiques qui commencent à se relâcher.

La relation avec l’Arabie saoudite, longtemps structurante, se double désormais d’une rivalité plus assumée. Chaque baril extrait devient une affirmation d’autonomie, chaque décision énergétique une manière de redéfinir les hiérarchies implicites du Golfe.

Mais l’essentiel réside peut-être dans une transformation plus discrète encore. Car produire davantage, quitte à exercer une pression à la baisse sur les prix, ne prend tout son sens qu’à la lumière d’un impératif intérieur : soutenir une économie en mutation.

Derrière les silhouettes éclatantes de Dubaï et d’Abou Dhabi, un autre paysage affleure, plus fragile : celui d’un stock immobilier considérable, dont la valorisation dépend d’un équilibre incertain entre flux financiers, confiance des investisseurs et dynamique touristique. Une inquiétude diffuse traverse cet édifice, rappelant, sans jamais s’y réduire, les déséquilibres qui précédèrent d’autres crises.

Dans ce contexte, le pétrole cesse d’être une fin. Il devient un levier destiné à irriguer des secteurs non pétroliers et à maintenir la cohérence d’un modèle économique fondé sur la circulation et l’attractivité.

Ainsi s’éclaire ce choix qui, à première vue, pouvait sembler paradoxal. Produire davantage, au risque de peser sur les prix, revient moins à sacrifier un revenu immédiat qu’à préserver un équilibre plus vaste, à soutenir un système dont les fondations ne reposent déjà plus uniquement sur l’or noir.

La trace et la métamorphose

L’OPEP ne disparaît pas. Les structures qui ont façonné l’histoire ne s’effacent pas ; elles se transforment, se déplacent, persistent sous des formes altérées.

Mais ce qui se défait, plus subtilement, c’est la croyance en une maîtrise possible du désordre. Là où l’organisation imposait jadis une cadence, le monde contemporain n’offre plus qu’une succession d’ajustements fragiles, de tensions non résolues, de déséquilibres persistants.

Dès lors, la question de sa fin perd de sa pertinence. Ce qui se joue dépasse la survie d’une institution. Il s’agit d’une transfiguration, au sens plein : un passage d’un état à un autre, sans rupture visible, mais avec une altération profonde de la substance.

Et peut-être est-ce là, en définitive, la vérité la plus troublante : l’histoire du pétrole n’est plus seulement celle d’une puissance qui s’impose ; elle devient celle d’un monde en dislocation, cherchant encore la forme d’un ordre qu’il ne sait plus gouverner.

Lire la suite