Trump face au double piège de Thucydide : Taïwan, l’Iran et le vertige des civilisations
Trump face au double piège de Thucydide : Taïwan, l’Iran et le vertige des civilisations
Par Jamel BENJEMIA
Il est des moments où l’histoire ne marche plus : elle tremble. Les cartes restent les mêmes, mais quelque chose, sous la surface, se dérègle. Les crises ne surgissent plus séparément. Elles se répondent. Taïwan, l’Iran, Gaza, la mer de Chine, les semi-conducteurs, le gaz, le pétrole : tout semble appartenir à une même dramaturgie.
Graham Allison a remis en circulation l’intuition de Thucydide dans son livre « Vers la guerre : l’Amérique et la Chine peuvent-elles échapper au piège de Thucydide ? » : lorsqu’une puissance montante menace une puissance installée, la peur devient une fabrique de guerre. Sparte craignit Athènes avant même de l’affronter. Les États-Unis regardent aujourd’hui la Chine avec cette inquiétude des empires qui sentent leur privilège contesté.
Mais notre époque ajoute au piège classique une profondeur plus dangereuse. Les États portent des mémoires, des blessures, des humiliations anciennes. La Chine veut revenir au centre. L’Iran veut durer comme civilisation. Israël veut conjurer l’angoisse de disparaître. Et l’Amérique hésite entre domination ancienne et marchandage brutal.
Dans ce décor instable, Donald Trump croit négocier des rapports de force. Il touche en réalité aux nerfs profonds des civilisations.
La Chine, Athènes du XXIe siècle
Pendant des décennies, l’Occident a cru que la Chine finirait par lui ressembler. On pensait qu’en s’enrichissant, elle s’adoucirait et adopterait l’ordre libéral bâti après 1945. L’histoire a choisi une autre voie.
La Chine a emprunté les outils du capitalisme sans renoncer à son armature politique. Elle exporte, investit, innove, tout en gardant la mémoire du « siècle des humiliations », cette période où les puissances étrangères l’avaient abaissée.
Xi Jinping ne parle pas seulement comme un chef d’État moderne. Il parle comme l’héritier d’une patience historique. La Chine ne veut plus être l’atelier du monde ; elle veut devenir son laboratoire, son arbitre technologique, peut-être son centre de gravité.
Voilà ce qui trouble Washington. Le danger chinois n’est pas seulement militaire. Il montre qu’une civilisation peut devenir moderne sans devenir occidentale, efficace sans devenir libérale, puissante sans demander la bénédiction américaine.
Le piège de Thucydide commence ainsi. Non par les canons. Par la peur. Et par l’humiliation de ne plus être seul au sommet.
Taïwan, l’île devenue monnaie stratégique
Taïwan est minuscule sur la carte, immense dans la stratégie. L’île concentre la souveraineté chinoise, la crédibilité américaine, les semi-conducteurs et la sécurité du Pacifique. Elle est verrou géographique, sanctuaire technologique et symbole politique.
Pour Pékin, Taïwan n’est pas un simple dossier diplomatique. C’est une blessure inachevée, une pièce manquante du récit national. Pour Washington, l’île reste une digue destinée à contenir l’expansion chinoise.
Avec Trump, une autre logique s’impose : celle de la transaction. Le président américain regarde souvent le monde avec les réflexes d’un agent immobilier, où chaque carte peut être déplacée, pesée, échangée. Ce qui relevait hier de l’engagement stratégique peut devenir une variable de marchandage.
D’où cette question vertigineuse : Taïwan pourrait-elle servir de levier face à Pékin pendant que l’Iran deviendrait le théâtre de compensation au Moyen-Orient ? L’Amérique pourrait-elle apaiser une crise en Asie en durcissant une autre crise en Perse ?
L’hypothèse paraît brutale. Elle dit pourtant quelque chose du moment actuel. Les conflits ne sont plus étanches. La mer de Chine répond au détroit d’Ormuz. Taïwan répond à l’Iran. Le commerce répond aux missiles.
Mais certaines réalités ne se marchandent pas sans danger. Taïwan touche au sacré national chinois. L’Iran touche à la durée persane. Manipuler ces dossiers comme de simples actifs diplomatiques, c’est jouer avec des matières inflammables dans une pièce sans fenêtres.
Trump et la tentation perse
Netanyahou a entraîné Trump dans une confrontation avec l’Iran dont l’Amérique croit maîtriser les paramètres, alors qu’elle toucherait à une civilisation millénaire. L’Iran n’est pas seulement la République islamique. Il est la Perse. Derrière le régime, il y a Cyrus, Darius, Persépolis, Ispahan, Ferdowsi, Hafez, une langue, une poésie, une fierté et une profondeur historique.
L’erreur occidentale consiste souvent à confondre un gouvernement avec un peuple, un régime avec une mémoire. On peut sanctionner un État, affaiblir une économie, frapper des installations. On ne bombarde pas aisément une conscience historique vieille de plusieurs millénaires.
La formule attribuée à Khalid ibn al-Walid, selon laquelle « les Perses aiment la mort comme vous aimez la vie », ne doit pas être lue comme une fascination morbide. Elle rappelle plutôt que, dans certaines cultures stratégiques, la souffrance n’éteint pas la résistance ; elle la durcit.
Trump, homme du rapport de force immédiat, peut croire que la puissance produit l’obéissance. La Perse enseigne autre chose. Les civilisations anciennes savent attendre. L’Orient ne mesure pas le temps avec l’aiguille fébrile de l’Occident ; il le laisse mûrir, se déposer, travailler les peuples dans le silence des siècles. Alexandre est passé. Les Mongols sont passés. Les Ottomans, les Britanniques, les Américains ont pesé tour à tour. La Perse, elle, est restée.
L’erreur de lecture des empires
Le monde entre dans une phase où les crises ne s’additionnent plus : elles se répondent. La Chine observe Taïwan en regardant aussi l’Iran. L’Iran observe Gaza en regardant Moscou et Pékin. Israël observe Téhéran en regardant Washington. Les États-Unis observent tout, avec l’inquiétude des puissances fatiguées qui sentent leur centre se déplacer.
C’est dans ces moments que les erreurs deviennent fatales. Croire que l’autre pense comme nous. Réduire une civilisation à un régime. Confondre patience et faiblesse. Imaginer qu’un peuple humilié finira toujours par céder.
Sparte ne craignait pas seulement les trières athéniennes. Elle craignait l’idée qu’Athènes annonçât un autre monde. De même, Washington redoute un futur où les règles du jeu ne seraient plus écrites en anglais, garanties par le dollar et sécurisées par l’US Navy.
Trump incarne cette inquiétude sous une forme brutale. Il ne théorise pas toujours la fin d’un cycle ; il la ressent. Il la traduit en taxes, en menaces, en ruptures, en coups de menton. Il veut ramener l’Amérique au centre, mais le centre lui-même s’est déplacé.
Netanyahou, en poussant l’Amérique vers l’affrontement iranien, peut transformer une crise régionale en blessure civilisationnelle. Le piège devient alors double : piège de Thucydide face à la Chine, piège de la profondeur historique face à l’Iran.
Le vertige des puissances sourdes
Les empires ne tombent pas toujours parce qu’ils manquent de force. Ils tombent parfois parce qu’ils manquent d’écoute. Ils disposent encore d’armées, de monnaies, de bases, d’alliés, mais ils ne savent plus lire l’âme de l’adversaire. Ils voient des rapports de force là où se dressent des mémoires.
Le piège de Thucydide n’est donc pas seulement le face-à-face entre une puissance montante et une puissance dominante. Il est le moment où la peur déforme le jugement, où chaque geste tactique réveille une profondeur que nul ne maîtrise vraiment.
Taïwan n’est pas seulement une île. L’Iran n’est pas seulement un régime. La Chine n’est pas seulement une économie rivale. Israël n’est pas seulement un allié anxieux. Et Trump n’est pas seulement un président imprévisible : il est le symptôme d’une Amérique qui cherche encore à commander un monde devenu polyphonique.
Athènes et Sparte s’épuisèrent jusqu’à ouvrir la voie à la Macédoine. L’histoire ne répète jamais ses scènes à l’identique, mais elle reprend souvent ses vertiges sous d’autres costumes. Aujourd’hui, le danger n’est pas seulement que les grandes puissances se fassent la guerre. Il est qu’elles s’y acheminent en croyant encore négocier.
Car le plus redoutable des pièges n’est peut-être pas celui de Thucydide. C’est celui des empires qui confondent leur puissance avec leur clairvoyance, et leur peur de l’avenir avec le droit de le détruire.
La Tunisie face au grand défi de la décarbonation 3.0
La Tunisie face au grand défi de la décarbonation 3.0
Par Jamel BENJEMIA
Il est des régions qui ne se contentent pas d’habiter la carte : elles la hantent. Gafsa est de celles-là. Sous sa terre repose une richesse ancienne, qui a façonné les paysages, nourri les exportations et donné à la Tunisie une part de sa souveraineté industrielle. Depuis plus d’un siècle, le phosphate y soulève la poussière et imprime aux villages cette gravité singulière des territoires qui produisent beaucoup, mais reçoivent trop peu.
Longtemps, cette manne fut regardée comme une bénédiction géologique. Elle devient aujourd’hui une épreuve historique. Car le monde bascule. Les marchés ne jugent plus seulement les volumes, les prix et les contrats ; ils examinent l’empreinte carbone, la consommation d’eau, la traçabilité environnementale. Le climat n’est plus un supplément moral, mais une nouvelle grammaire de la puissance économique.
Cette « décarbonation 3.0 » ne désigne pas seulement une réduction comptable des émissions ; elle annonce une transformation complète du modèle productif, où énergie, eau, santé publique, logistique et justice territoriale deviennent les pièces solidaires d’un même échiquier national.
L’annonce par la Tunisie de sa nouvelle contribution climatique, dite « CDN 3.0 », avec l’ambition de réduire l’intensité carbone de son économie de 46,4 % en 2030 et de 62 % en 2035, place le bassin minier au cœur du tournant. Décarboner le pays sans transformer cette région reviendrait à réparer le toit d’une maison dont les fondations se fissurent. La vraie question n’est plus de savoir combien coûtera l’effort, mais combien coûtera, demain, l’obstination à demeurer dans l’ancien monde.
Gafsa, le paradoxe d’une richesse qui épuise son berceau
Le phosphate tunisien a longtemps porté les attributs d’une richesse tutélaire. Il était l’or brun du pays, son levier d’exportation, parfois même son alibi budgétaire. Mais les grandes rentes ont souvent une ombre portée. Elles enrichissent les comptes nationaux tout en laissant, sur les territoires d’extraction, une fatigue que les statistiques peinent à nommer.
Dans le bassin minier, cette fatigue n’a rien d’abstrait. À Métlaoui, Redeyef, Mdhilla ou Oum El Araies, elle habite l’air, trouble parfois l’eau, ternit les façades et s’invite dans les conversations familiales. Elle pèse sur les collines, blanchit les routes, franchit le seuil des maisons et finit par marquer les corps. Les particules phosphatées ne sont plus un simple résidu industriel : elles deviennent une matière hostile, mêlée à la vie ordinaire. Les eaux rejetées fragilisent des équilibres hydriques déjà précaires. Quant aux terrils, dressés sous le soleil comme des blessures minérales, ils rappellent qu’un territoire peut produire la richesse tout en portant les cicatrices de son abandon. C’est pourquoi la mutation écologique ne saurait être réduite au vocabulaire feutré des conférences internationales. Elle n’est ni une coquetterie verte, ni une concession faite aux bailleurs de fonds. Elle devient une condition de survie industrielle, sanitaire et sociale. Gafsa ne peut plus rester enfermée dans l’image d’un territoire utile mais sacrifié. Elle doit devenir un laboratoire national de reconversion. Sinon, le risque sera double : asphyxie environnementale d’abord, marginalisation économique ensuite.
Changer coûtera cher ; ne pas changer coûtera davantage
La stratégie tunisienne exige des moyens considérables. Le chiffre de 55 milliards de dollars entre 2026 et 2035 impressionne, surtout dans une économie contrainte. Mais ce montant doit être regardé avec lucidité. La question n’est donc pas seulement de mobiliser des milliards, mais de bâtir une gouvernance capable d’en suivre chaque usage, chaque chantier, chaque impact mesurable. L’inaction, elle aussi, a un coût. Elle le présente plus tard, sous une forme plus cruelle : facture énergétique aggravée, dépendance extérieure accrue, perte de compétitivité, exclusion des marchés exigeants, dégradation sanitaire, tensions sociales. Le retard est une dette invisible qui finit toujours par réclamer ses intérêts.
Pour le bassin minier, trois chantiers s’imposent. Le premier concerne la modernisation énergétique des unités minières et chimiques : consommer moins, récupérer davantage, intégrer le solaire. Le deuxième touche à la logistique ferroviaire, car une chaîne désorganisée gaspille énergie, temps et valeur. Le troisième porte sur l’eau, ressource rare, disputée, vitale, que l’industrie ne peut plus traiter comme un simple auxiliaire.
Mais l’enjeu le plus décisif reste humain. Aucune réforme de cette ampleur ne réussira contre les habitants. Il faudra financer des formations aux métiers verts, soutenir les PME locales, renforcer les infrastructures sanitaires, documenter les maladies environnementales. Chaque dinar engagé devra produire moins de carbone, mais aussi plus d’emplois, plus de dignité et plus de confiance.
Pour Gafsa, une écologie de preuves et non de promesses
Les grandes transformations échouent lorsqu’elles s’épuisent dans les slogans. Gafsa n’a pas besoin d’une rhétorique verte ; elle a besoin d’une méthode, d’un calendrier et d’un pacte territorial. Une feuille de route crédible devrait s’articuler autour de cinq piliers.
Le premier est énergétique. Le bassin minier doit devenir un espace d’expérimentation solaire, non par romantisme climatique, mais par intelligence géographique. Le sud tunisien possède un potentiel lumineux considérable. Associer solaire, stockage et efficacité industrielle réduirait l’empreinte des sites tout en créant une compétence locale nouvelle.
Le deuxième pilier est hydrique. Ici, l’avenir ne se joue pas seulement dans l’air ; il se joue aussi dans l’eau. Recyclage des effluents industriels, réduction des pertes, traitement des rejets et protection des nappes doivent devenir des obligations centrales. Une industrie qui consomme sans compter dans une région sous stress hydrique scie lentement la branche de son avenir.
Le troisième pilier est paysager. Les terrils, les sols dégradés, les cicatrices minières ne doivent plus être abandonnés à leur propre ruine. Leur stabilisation, leur végétalisation, leur reconversion en lieux de mémoire ou de recherche pourraient offrir au territoire une nouvelle lecture de lui-même.
Le quatrième pilier est sanitaire : les corps des habitants sont les archives les plus sincères de la pollution. Le cinquième est démocratique : la région ne peut plus être pensée uniquement depuis Tunis. Une décision imposée engendre la défiance ; une transformation partagée peut produire de l’adhésion.
Du phosphate brun au phosphate vert
Le monde entre dans une ère où la valeur d’une ressource dépendra autant de sa propreté que de son abondance. Cette mutation bouleverse la place du phosphate tunisien dans les chaînes mondiales. Hier, il suffisait de produire, transporter et vendre. Demain, il faudra prouver, mesurer, certifier et rassurer.
Les grands acheteurs internationaux regarderont les émissions par tonne produite, l’origine de l’énergie, la consommation d’eau, les conditions sociales, la gouvernance environnementale. Le phosphate ne sera plus seulement un produit minier ; il deviendra l’un des marqueurs géopolitiques de la croissance verte. Les pays capables d’offrir une production moins carbonée disposeront d’un avantage décisif. Les autres verront leur compétitivité s’éroder, sans fracas mais avec une efficacité implacable.
La Tunisie possède ici une chance réelle. Elle peut transformer une contrainte climatique en avantage industriel. Encore faut-il une vision d’État, une continuité réglementaire, une ingénierie financière crédible et une capacité d’exécution qui dépasse les annonces. Les investisseurs financent les infrastructures propres et les industries durables. Mais ils fuient l’opacité, l’instabilité, la lenteur administrative et les promesses sans calendrier.
La poussière des mines ou le souffle du futur
La décarbonation 3.0 ne sera pas une réforme technique ajoutée au registre administratif de l’État. Elle ressemble plutôt à une traversée historique. La Tunisie devra choisir entre deux âges. Le premier appartient au vieux monde : extraction brute, énergie coûteuse, pollution tolérée, périphéries tenues à distance, croissance comptable et fatigue sociale. Le second ouvre une économie plus exigeante, mais plus souveraine, où la valeur ne naît plus seulement du sous-sol, mais de l’intelligence collective qui transforme la ressource.
Gafsa se tient sur cette ligne de crête. Ses montagnes éventrées racontent le XXe siècle industriel ; ses urgences sanitaires, hydriques et sociales annoncent les batailles du XXIe siècle. Tout s’y concentre : fracture territoriale, jeunesse en attente, dépendance énergétique, nécessité d’exporter autrement, possibilité d’inventer un nouveau pacte entre l’État, l’industrie et les citoyens.
Le danger serait de confisquer cette mue dans le langage des rapports et des sommets. Les habitants du bassin minier ne vivent pas dans les pourcentages de l’intensité carbone. Ils vivent dans l’air qu’ils respirent, dans l’inquiétude des familles, dans l’attente d’emplois dignes, dans le sentiment ancien d’avoir beaucoup donné au pays sans recevoir assez en retour.
La réussite tunisienne se mesurera donc moins à la beauté des engagements qu’à leur incarnation concrète dans Gafsa. Là se jouera le vrai test national. Car une nation n’entre réellement dans l’avenir que lorsqu’elle cesse d’extraire seulement des minerais de sa terre pour commencer enfin à extraire de la dignité pour ses habitants.
Le mieux-disant et le prix efficient : réinventer l’achat public en Tunisie
Le mieux-disant et le prix efficient :
Réinventer l’achat public en Tunisie
Par Jamel BENJEMIA
Il est des habitudes administratives qui, à force d’être répétées, finissent par prendre l’apparence trompeuse de la sagesse. Le culte du prix le plus bas appartient à cette famille de certitudes commodes. On l’a longtemps présenté comme une digue contre le gaspillage, une preuve de prudence budgétaire, presque une vertu publique. Pourtant, un marché attribué au moins cher peut devenir le plus coûteux de tous : délais interminables, avenants successifs, prestations anémiques, contentieux, travaux repris, matériels défaillants. L’économie proclamée au moment de l’attribution se transforme alors en facture différée.
En Tunisie, la commande publique irrigue l’économie, règle la relation entre l’État et les entreprises, ouvre ou ferme l’accès des PME à la croissance, donne au citoyen la mesure concrète de la confiance qu’il peut placer dans l’action publique. Son cadre juridique repose notamment sur le décret n° 2014-1039 du 13 mars 2014, qui réglemente les marchés publics et demeure l’ossature centrale de la matière. À ce socle s’est ajoutée la dématérialisation, notamment à travers TUNEPS.
Mais un texte ne suffit jamais à produire une culture. Comment passer d’une administration qui vérifie surtout les pièces à une administration qui mesure la valeur ? Comment substituer au réflexe du prix minimal une intelligence du prix efficient ? La Tunisie a besoin d’une doctrine d’achat capable de marier rigueur, simplicité, délai, qualité et responsabilité.
Sortir du fétichisme du prix
Le prix est un chiffre ; la valeur est une histoire. Lorsque l’administration ne regarde que le montant inscrit au bas d’une offre, elle se prive d’une partie essentielle du réel : solidité du fournisseur, qualité technique, durée de vie du produit, coût de maintenance, disponibilité des pièces, capacité à tenir parole lorsque surgissent les contraintes du terrain. Le moins cher séduit parce qu’il paraît immédiatement lisible. Il donne au décideur une protection apparente : personne ne pourra lui reprocher d’avoir choisi l’offre la plus basse. Mais cette prudence devient parfois paresseuse. Elle transfère le risque vers l’avenir, vers l’usager, vers le budget de demain. Une route mal exécutée, un équipement fragile, un service livré hors délai coûtent davantage qu’une offre mieux évaluée dès l’origine.
Le mieux-disant ne signifie pas payer plus par goût du confort. Il signifie payer juste. Il oblige à regarder le coût complet, la qualité attendue, le sérieux de l’entreprise, la robustesse du calendrier et l’utilité publique produite. Le prix efficient ne récompense ni le moins cher ni le plus brillant sur le papier, mais l’offre qui donne à la dépense publique son rendement réel.
L’expérience italienne
La revue de la Fondation IFRAP n° 276 de mars 2026, intitulée « Achats publics : s’inspirer du modèle italien », offre une matière précieuse. Elle insiste sur la fragmentation des acheteurs publics, la mutualisation des commandes, la professionnalisation de la fonction achat et la transparence des prix. Son intérêt tient moins à l’imitation du modèle italien qu’à la philosophie qu’il révèle : l’État moderne n’est plus seulement celui qui dépense, mais celui qui organise l’intelligence de la dépense.
Le premier enseignement est la fin du mythe de la dispersion. Une petite commune, un établissement isolé, une administration peu outillée ne peuvent pas toujours porter seuls la complexité des marchés contemporains. L’Italie a déplacé le centre de gravité : le droit d’acheter n’est plus seulement attaché au statut de l’institution, mais à sa capacité démontrée. Selon l’IFRAP, la qualification obligatoire des stations d’achat, gérée par l’ANAC, transforme l’acte d’achat en compétence certifiée. Pour acheter, il faut prouver que l’on sait acheter.
Le deuxième enseignement est la mutualisation. Les centrales régionales offrent aux petites structures l’appui que leur isolement leur refusait jusque-là. En regroupant les besoins, l’acheteur public augmente son pouvoir de négociation et sécurise les approvisionnements. Le troisième enseignement est la professionnalisation. L’achat public n’est pas une formalité notariale ; c’est un métier. Il suppose des juristes, des techniciens, des financiers, des agents formés au numérique, capables de lire un prix, de repérer une offre anormalement basse et de suivre une exécution.
Pour la Tunisie, la leçon est lumineuse : il ne s’agit pas de copier l’Italie, mais d’en extraire le nerf. TUNEPS pourrait devenir davantage qu’un portail de dépôt électronique. Il pourrait devenir une vigie, une centrale de données, un observatoire des prix, un registre de performance des acheteurs et des fournisseurs : le cerveau numérique de la commande publique tunisienne.
Simplifier, alerter, tenir les délais
La complexité administrative est une forme de brouillard. Elle ne frappe pas tout le monde avec la même intensité. Les grandes entreprises disposent de services juridiques, de directions financières et de conseils. Les PME avancent avec moins de moyens, moins de temps, moins de personnel. Chaque pièce inutile, chaque attestation redondante, chaque exigence déjà connue de l’administration devient pour elles une barrière silencieuse.
La simplification n’est donc pas une faveur. Elle est une politique économique. Réduire les pièces à fournir, créer un dossier unique d’entreprise, permettre à l’administration de réutiliser les informations qu’elle détient déjà, harmoniser les formulaires, raccourcir les validations : ces gestes sobres peuvent rendre la concurrence plus vivante. Mais numériser la lourdeur ne la rend pas légère. Moderniser, ce n’est pas transposer l’ancien labyrinthe dans un écran, mais redessiner le parcours.
L’achat public a besoin d’yeux. L’alerte prix pourrait devenir un instrument de lucidité : comparer les offres retenues aux prix observés, repérer les écarts anormaux, identifier les marges opaques, documenter les achats récurrents. Dans un pays où chaque dinar public compte, l’administration ne peut plus acheter dans l’ombre des habitudes. Le prix d’un équipement, d’un logiciel ou d’un médicament appartient à une cartographie que TUNEPS pourrait construire.
Le respect des délais mérite la même fermeté. Un marché public n’est pas seulement un contrat ; c’est une promesse faite au citoyen. Lorsqu’un délai glisse, une école attend, un hôpital diffère, une route se dégrade, une entreprise perd sa trésorerie. Le temps administratif a un coût économique et moral. Les délais d’attribution doivent être encadrés, les retards suivis, les fournisseurs sérieux valorisés.
Une feuille de route tunisienne
La Tunisie peut avancer avec méthode, sans brutalité, mais sans lenteur résignée. Première étape : consacrer le mieux-disant et le prix efficient comme doctrine centrale, dans les cahiers des charges, les grilles d’évaluation, la formation des commissions et le contrôle. Deuxième étape : alléger les dossiers, supprimer les pièces redondantes, généraliser le dossier unique et imposer une règle simple : ne jamais demander à une entreprise un document que l’État possède déjà.
Troisième étape : professionnaliser les acheteurs. Les marchés complexes devraient revenir aux structures dotées de compétences vérifiées ; les administrations moins outillées pourraient passer par des centrales, des groupements ou des unités spécialisées. Quatrième étape : organiser une mutualisation sélective. Les achats standards peuvent être regroupés pour obtenir de meilleurs prix, tandis que les marchés liés à l’économie locale doivent préserver l’accès des PME par l’allotissement et la segmentation intelligente.
Enfin, TUNEPS doit devenir un instrument stratégique : données de prix, mesure des délais, suivi des litiges, publication d’indicateurs, signalement des anomalies, certification des acheteurs, documentation des performances. Le contrôle doit mûrir : prévenir, orienter, alerter, comparer, au lieu de punir trop tard ou d’immobiliser trop tôt.
L’efficience comme horizon
La réforme de l’achat public n’est pas une affaire de formulaires. C’est une affaire de souveraineté, de confiance et de dignité administrative. Passer du prix le plus bas au prix efficient, c’est quitter une comptabilité frileuse pour rejoindre une économie du discernement. Un dinar bien dépensé vaut davantage qu’un dinar simplement retenu.
Au fond, il ne s’agit pas seulement de mieux acheter. Il s’agit de mieux gouverner. Dans chaque marché public se cache une certaine idée de l’État : un État qui hésite, qui empile, qui soupçonne et qui retarde ; ou un État qui sait, qui choisit, qui mesure et qui répond. L’expérience italienne rappelle que la commande publique peut devenir une école de rigueur et un levier de souveraineté. La Tunisie ne doit plus acheter au plus bas pour payer plus tard. Elle doit apprendre à acheter juste, à mesurer la valeur, à protéger le temps public comme elle protège l’argent public. Le mieux-disant doit devenir sa méthode ; le prix efficient, son horizon.
De l’or noir aux puits algorithmiques
De l’or noir aux puits algorithmiques
Par Jamel BENJEMIA
Il y a des bascules historiques qui ne font pas de bruit. Elles ne s’annoncent ni par des révolutions spectaculaires ni par des ruptures nettes, mais par un lent déplacement du centre de gravité du monde. Le pétrole, qui a façonné le XXᵉ siècle, continue d’irriguer l’économie mondiale, mais il ne suffit plus à dire la force des nations. Quelque chose d’autre est en train de prendre le relais, sans pour autant l’abolir.
Ce quelque chose est moins visible, moins tangible. Il ne se stocke pas dans des barils, ne se transporte pas par navires-citernes, ne se négocie pas sur les mêmes marchés. Pourtant, il redessine déjà les hiérarchies : la donnée, le calcul, l’intelligence artificielle.
Désormais, les États qui comptaient hier leurs réserves pétrolières doivent désormais évaluer leur maîtrise des données, leur profondeur technologique, leur aptitude à convertir l’information en décision.
Ce passage ne signifie pas la fin du pétrole. Il marque plutôt la fin de son exclusivité. Et c’est dans cet entre-deux, encore incertain, que se joue une mue décisive : celle d’une économie de l’extraction vers une économie de l’intelligence.
Le pétrole comme matrice du XXᵉ siècle
Le pétrole n’a pas seulement alimenté des moteurs ; il a ordonné un monde. Il a déterminé des alliances, provoqué des conflits, installé des dépendances durables. Les grandes puissances ont bâti leur influence autour de l’accès à cette ressource stratégique, tandis que les États producteurs voyaient dans l’or noir non seulement une rente, mais un instrument de souveraineté.
Pour les pays producteurs, notamment au Moyen-Orient, le pétrole a représenté une opportunité historique. Il a permis une accumulation rapide de richesse, une modernisation accélérée, parfois une affirmation politique face aux anciennes dominations.
Mais cette centralité a eu son envers. Elle a souvent conduit à des économies peu diversifiées, étroitement dépendantes des revenus pétroliers. Elle a installé des équilibres internes fragiles, fondés davantage sur la redistribution que sur la production, davantage sur la rente que sur l’invention.
Aujourd’hui, cette architecture montre ses limites. Non pas parce que le pétrole disparaît, mais parce qu’il ne peut plus, à lui seul, définir le rang d’un État.
L’émergence d’une économie du calcul
L’intelligence artificielle s’inscrit dans une mutation plus vaste : celle d’une économie fondée sur la donnée, le calcul et l’anticipation.
Les entreprises dominantes ne sont plus nécessairement celles qui contrôlent des matières premières, mais celles qui possèdent les infrastructures invisibles du nouveau siècle : centres de données, réseaux, logiciels, processeurs, modèles et chaînes de calcul.
Mais derrière cette économie nouvelle se dessine une géologie plus profonde, encore mal comprise : celle des puits algorithmiques. Car l’intelligence artificielle n’est pas un bloc unique. Elle ressemble davantage à une succession de profondeurs, à des strates d’intelligence que l’on fore les unes après les autres, comme si l’humanité descendait dans un sous-sol inédit, non plus minéral, mais cognitif.
Le premier puits est celui des modèles de langage. C’est la couche inaugurale, celle où la machine apprend à lire, écrire, traduire, résumer, comparer, reformuler. Elle ne pense pas encore comme l’homme, mais elle ordonne déjà le chaos des mots. À ce niveau, l’intelligence demeure interprétative, parfois fragile, souvent dépendante, mais elle modifie déjà notre rapport au savoir. Le langage, qui fut longtemps le sanctuaire de l’humain, devient un champ de calcul.
Le deuxième puits est celui de l’IA agentique. Ici, l’intelligence artificielle ne se contente plus de répondre à une demande ; elle entre dans l’action. Elle planifie, exécute, vérifie, corrige, recommence. Dans ce passage du commentaire à l’initiative se loge une rupture discrète : l’outil cesse d’attendre passivement l’ordre humain et commence à organiser des séquences d’action.
Le troisième puits ouvre sur les systèmes multi-agents. Plusieurs intelligences artificielles dialoguent, se répartissent les tâches, confrontent leurs résultats, coopèrent comme les membres d’une organisation miniature. L’une cherche, l’autre vérifie, une troisième synthétise, une quatrième arbitre. Ce qui se dessine alors, c’est une forme rudimentaire de coordination autonome, avec ses promesses, ses angles morts, ses risques d’emballement.
Le quatrième puits est celui de l’intelligence artificielle générale, l’AGI, encore hypothétique, mais déjà poursuivie comme un Graal technologique. Elle désigne une intelligence capable d’apprendre, de raisonner et de s’adapter dans des domaines multiples, sans rester enfermée dans une tâche particulière. Son horizon fascine autant qu’il inquiète, car il ne s’agit plus seulement d’améliorer des outils, mais de créer une intelligence transversale, capable de déplacer les frontières mêmes du travail, de la connaissance et du jugement.
Enfin vient le cinquième puits, le plus vertigineux : celui de la superintelligence. Là, l’intelligence artificielle dépasserait les facultés humaines dans des domaines décisifs, qu’ils soient scientifiques, économiques, militaires ou politiques. Ce seuil n’est plus seulement technique ; il devient anthropologique.
Ces puits ne sont donc pas de simples paliers technologiques. Ils forment les nouveaux gisements de la valeur, les profondeurs inédites où se prépare la hiérarchie du siècle.
Les pays pétroliers face à une transition stratégique
Les États dont la richesse repose sur le pétrole se trouvent aujourd’hui à un moment charnière. Ils disposent encore de ressources considérables, mais savent que leur modèle ne peut demeurer immobile dans un monde où la rente ne suffit plus à garantir l’avenir.
Certains ont engagé des stratégies de diversification. Ils investissent dans les technologies, l’éducation, les infrastructures numériques. Ils cherchent à attirer des talents, à bâtir des écosystèmes d’innovation, à faire naître autour d’eux des industries moins dépendantes des cycles pétroliers. L’objectif est clair : convertir une rente héritée du sous-sol en énergie productive, en savoir-faire, en inventivité collective.
Le succès n’est pas garanti. Mais pour la première fois, ces États semblent avoir compris que la richesse de demain ne se trouvera pas uniquement sous leurs pieds. Elle naîtra de leur faculté à s’inscrire dans ces nouveaux gisements de valeur, là où la donnée devient matière première, où le calcul devient infrastructure, où l’intelligence devient souveraineté.
Vers une nouvelle configuration des rapports de force
À mesure que l’intelligence artificielle se diffuse, elle déplace les lignes de rivalité entre États. La compétition ne porte plus seulement sur les ressources naturelles, les routes maritimes ou les zones d’influence classiques. Elle se joue aussi dans le contrôle des technologies, des données, des semi-conducteurs, des modèles et des architectures numériques.
La rivalité devient globale, diffuse, multidimensionnelle. Elle ne se limite plus aux champs de bataille visibles ; elle s’étend aux laboratoires, aux serveurs, aux câbles sous-marins, aux plateformes et aux cerveaux.
Dans ce contexte, les anciens repères perdent de leur évidence. L’avantage appartient désormais à ceux qui savent organiser l’information, innover vite, absorber les chocs et convertir l’incertitude en décision.
Le monde entre ainsi dans une phase de recomposition accélérée. Les nouveaux leviers de domination sont moins lourds, moins visibles, mais parfois plus décisifs que les anciens.
Aux sources invisibles de la souveraineté
Le passage de l’or noir aux puits algorithmiques ne correspond pas à une rupture brutale, mais à une mutation souterraine. Le pétrole continue de jouer un rôle central, mais il n’est plus seul à définir le rang des nations.
L’intelligence artificielle introduit une logique plus profonde encore : celle d’une extraction sans matière, d’une richesse sans territoire apparent, d’une domination qui passe par la compréhension, l’anticipation et la vitesse de décision.
Pendant des siècles, les civilisations ont cherché à maîtriser la terre, les mers, les routes, les ressources. Désormais, elles doivent apprendre à gouverner des systèmes invisibles, à modéliser le réel, à lire les signaux faibles, à décider avant que l’événement ne devienne crise.
Et c’est peut-être là que se niche la véritable rupture : nous ne sommes pas seulement entrés dans une nouvelle économie, mais dans une nouvelle condition historique.
Car les civilisations ne disparaissent pas toujours lorsqu’elles manquent de ressources. Elles s’effacent lorsque, prisonnières de leurs anciens réflexes, elles ne savent plus reconnaître où jaillissent leurs propres sources.
Le pétrole avait ses puits visibles, ses forages, ses géographies.
L’intelligence, elle, creuse ailleurs.
Et ceux qui ne verront pas ces nouveaux puits risquent de continuer à pomper un monde qui, déjà, n’est plus le leur.
L’OPEP entre crépuscule et transfiguration
L’OPEP entre crépuscule et transfiguration
Par Jamel BENJEMIA
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