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Le bon usage des engrais azotés

12 Avril 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal LE TEMPS 12/04/2026 Publié dans #Articles

Le bon usage des engrais azotés

Par Jamel BENJEMIA

 

 

Il est des matières dont la puissance impose, dès l’abord, une éthique de la mesure. L’azote est de celles-là. Élément discret, presque insaisissable dans son état premier, il traverse pourtant toute l’économie du vivant : il entre dans l’intimité des cellules, soutient l’édifice des protéines, accompagne, avec une obstination muette, la croissance des plantes et la continuité des êtres. Mais, sitôt qu’on l’arrache à ses cycles naturels, qu’on le capte, qu’on le concentre, qu’on l’industrialise, cette force tutélaire devient puissance de désordre. Nourricier et nocif, l’azote porte en lui une contradiction irréductible : il promet l’abondance, mais charrie aussi les ferments du dérèglement.

Dans une note publiée le 25 février 2026, au titre évocateur, « Le paradoxe de l’azote : entre miracle et malédiction », la Banque mondiale restitue avec une rigueur presque clinique la généalogie de cette contradiction. Tout se joue, ou presque, au début du XXe siècle, lorsque Fritz Haber puis Carl Bosch parviennent à capter l’azote de l’air pour le fixer dans la matière. Ce geste inaugural, presque démiurgique, a bouleversé l’histoire agricole du monde : il a permis de doper les rendements, de contenir les famines, d’ouvrir à l’agriculture une ère d’expansion où l’abondance semblait enfin pouvoir être domestiquée.

Mais cette victoire portait sa fissure. Car ce qui a nourri le monde a, dans le même mouvement, entamé les équilibres dont il dépend. Nous habitons désormais un paradoxe pleinement déployé : l’humanité sait produire assez pour tous, mais elle le fait au prix d’une altération lente des sols, des eaux et de l’atmosphère. Comme si l’abondance, mal gouvernée, finissait par se retourner contre sa propre promesse et préparait, sous les dehors de la profusion, une pénurie différée.

Une géographie du déséquilibre

Le premier mérite du rapport est de mettre au jour la fracture silencieuse qui traverse les systèmes agricoles contemporains. D’un côté, de vastes régions d’Asie, notamment en Asie du Sud et de l’Est, recourent à l’azote avec excès, souvent sous l’effet de politiques de subvention mal ajustées. La fertilisation y devient uniforme, presque réflexe, et finit par appauvrir ce qu’elle prétend enrichir. Les rendements stagnent, parfois s’émoussent, comme si la terre saturée opposait désormais une résistance muette à l’injonction productiviste.

À l’autre pôle, une large part du continent africain connaît la situation inverse : l’insuffisance d’engrais entrave la productivité et maintient les exploitations dans une précarité structurelle. Mais, là encore, la question ne se réduit pas à un simple déficit quantitatif. Trop souvent, les dispositifs de soutien demeurent standardisés ; ils ignorent la pluralité des sols, des climats, des cultures et des usages. Or l’azote, pris isolément, ne suffit jamais. Sans équilibre nutritif, sans articulation avec les autres besoins de la plante, il reste une réponse tronquée, une promesse incomplète.

De ce contraste se dégage une leçon décisive : l’excès et la carence ne sauraient faire une politique. Seule une fertilisation raisonnée, ajustée aux réalités agronomiques locales, peut restaurer durablement la fécondité des terres.

L’azote ou la circulation des nuisances

Le rapport insiste, en outre, sur une vérité trop souvent reléguée à l’arrière-plan : l’azote non absorbé ne s’évanouit pas. Il se transforme, il migre, il s’infiltre, il se volatilise. Il quitte la parcelle pour devenir une affaire systémique.

Dans les sols, une fraction importante se convertit en nitrates et gagne les nappes phréatiques, dégradant la qualité de l’eau potable et exposant les populations à des risques sanitaires avérés. Par ruissellement, ces composés rejoignent ensuite les rivières puis les littoraux, où ils nourrissent des proliférations algales parfois toxiques, au détriment des équilibres aquatiques.

Dans l’air, l’azote se disperse sous forme d’ammoniac ou d’oxydes d’azote, aggravant la pollution atmosphérique et les pathologies respiratoires. Une autre part se transforme en protoxyde d’azote, gaz à effet de serre d’une redoutable puissance, qui intensifie le dérèglement climatique. L’azote ignore donc les frontières : il passe d’un milieu à l’autre, transpose les nuisances, révèle, par sa mobilité même, l’inanité des approches fragmentées. L’eau, l’air, le sol : rien ici n’est séparé, tout se tient.

Retrouver l’intelligence agronomique

Face à ce constat, une évidence mérite d’être rétablie dans toute sa force : l’azote n’agit jamais seul. L’efficacité de la fertilisation dépend d’un équilibre subtil entre plusieurs nutriments, au premier rang desquels le phosphore et le potassium, ainsi que d’une connaissance fine des propriétés physiques, chimiques et biologiques des sols.

L’enjeu n’est donc pas d’ajouter toujours davantage, mais de mieux ordonner les apports. Une plante solidement enracinée, installée dans un sol vivant, structuré, capable de retenir l’eau et de rendre disponibles les éléments nutritifs, valorise mieux la fertilisation et en limite les pertes. La profondeur racinaire, la richesse organique, l’état chimique du terrain comptent autant que la quantité d’azote épandue. Autrement dit, la fertilisation ne devrait plus être pensée comme un geste isolé, mais comme une stratégie intégrée : nourrir le sol pour nourrir la plante, fortifier l’invisible plutôt que forcer l’apparence.

Vers une agriculture de précision

Les innovations contemporaines ouvrent, à cet égard, des perspectives décisives. L’agriculture de précision, qu’elle mobilise des capteurs, une cartographie fine des parcelles, une irrigation pilotée ou des cultures en circuit fermé, esquisse une autre manière de produire. Dans ces dispositifs, l’eau et les nutriments sont administrés avec une exactitude croissante. L’approximation recule ; l’ajustement devient la règle.

Le bénéfice est double : les rendements peuvent progresser, tandis que les pertes et les dommages environnementaux diminuent. Mais, au-delà de la prouesse technique, c’est une véritable philosophie de la production qui s’affirme : substituer à la logique de l’expansion brute celle de l’optimisation lucide ; produire davantage, non par la démesure des intrants, mais par l’intelligence des réglages.

L’agriculture, socle de la souveraineté alimentaire

À l’heure où les équilibres alimentaires mondiaux vacillent sous l’effet combiné du dérèglement climatique, des tensions géopolitiques et des vulnérabilités logistiques, une certitude s’impose : l’agriculture demeure le premier levier de toute souveraineté alimentaire. Mais cette centralité oblige. Produire ne suffit plus ; il faut produire juste, dans une tension maîtrisée entre rendement et résilience, intensité et discernement, urgence et durée.

Le bon usage des engrais azotés, comme le rappelle la Banque mondiale, ne relève ni d’un renoncement brutal ni d’une fuite en avant techniciste. Il appelle une pensée agronomique fine, une lecture précise des sols, une politique publique délivrée des automatismes aveugles. L’azote ne doit plus être un réflexe, mais un ajustement ; non plus une réponse uniforme, mais une décision calibrée.

Certains pays ont déjà amorcé ce déplacement. L’Indonésie, à cet égard, constitue un cas éclairant. Depuis l’époque de Soekarno, marquée par les pénuries et l’urgence de nourrir une nation en construction, jusqu’aux phases plus récentes de modernisation agricole, le pays a traversé ses propres excès. La révolution verte y a d’abord imposé une logique d’accumulation : intrants massifs, dépendance croissante, standardisation des pratiques, avant qu’un lent rééquilibrage ne s’engage : diversification culturale, amélioration de l’efficacité des fertilisants, gestion plus fine des ressources. Ce parcours, sinueux mais instructif, rappelle une vérité essentielle : l’autosuffisance ne naît pas de l’abondance brute, mais de la maîtrise.

C’est là, sans doute, que se dessine la ligne de crête. Entre carence et saturation, entre miracle technique et dérive écologique, une voie subsiste, étroite, exigeante, mais féconde : celle d’un équilibre reconquis. Peut-être est-ce, au fond, la seule promesse tenable : une agriculture qui, cessant de brutaliser le vivant, réapprend à composer avec lui, retrouve l’attention ancienne aux justes distances entre les plantes, à la profondeur nécessaire de l’enracinement, et redécouvre, à la lumière de Magon le Carthaginois, que la fécondité procède moins de la contrainte que de l’intelligence du sol.

Le bon usage des engrais azotés
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Les Filles du Roy, fiancées de l'exil: saga romanesque de celles qui peuplèrent la Nouvelle-France Broché – 15 mars 2026

10 Avril 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA Publié dans #Livres

Les Filles du Roy, fiancées de l'exil: saga romanesque de celles qui peuplèrent la Nouvelle-France Broché – 15 mars 2026

En 1663, la France de Louis XIV envoie vers la Nouvelle-France des jeunes femmes sans fortune, promises à une terre plus rude que tous les récits. Parmi elles, Jeanne Lemoine, Marguerite Dufresne, Catherine Moreau et Éléonore Charpentier embarquent à La Rochelle avec une même certitude silencieuse : rester aurait été une autre façon de disparaître.

De la traversée de l’Atlantique aux premiers hivers du Canada, elles découvrent un monde âpre, où rien n’est donné, où tout s’arrache au froid, au labeur, à la solitude. Dans cette colonie encore fragile, il ne s’agit pas seulement de survivre, ni même d’épouser un destin tracé d’avance, mais d’inventer une vie, de tenir debout, d’aimer malgré la dureté des jours, et de fonder, à force de courage, un pays qui ne les attendait pas.

Roman d’exil, de mémoire et de transmission, Les Filles du Roy, fiancées de l’exil redonne chair à ces femmes longtemps reléguées aux marges de l’Histoire. Une fresque romanesque ample et sensible, portée par des destins féminins inoubliables, où la grande Histoire se mêle à l’intime dans une langue dense, incarnée et profondément humaine.

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Le Grand Musée égyptien: Grandeur, parcours et résonances

5 Avril 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps du 5/04/2026 Publié dans #Articles

Le Grand Musée égyptien:

Grandeur, parcours et résonances

Par Jamel BENJEMIA

Sur le plateau de Gizeh, là où le sable épouse la géométrie du temps, le Grand Musée égyptien s’inscrit dans une scénographie presque irréelle, sous le regard immuable de la Grande pyramide de Khéops et de la pyramide de Khéphren. Le lieu impose d’emblée une évidence : ici, la démesure n’est pas un effet, elle est une langue.

Avec une surface qui excède celle du Louvre parisien, le musée ne se contente pas d’exister, il s’étend, puis  déborde. Dès l’entrée, un obélisque suspendu défie la pesanteur et fixe le regard dans une verticalité inversée, comme si l’histoire elle-même refusait de toucher terre.

Mais dans cette monumentalité, certains silences interrogent : autour des premières colonnes noires, aucune assise, aucun banc pour suspendre la marche du visiteur. Le corps, pourtant, réclame parfois ce que l’esprit contemple, une halte, une respiration.

Le tarif d’entrée, fixé à 25 euros, apparaît presque timide face à l’ampleur de l’expérience. On pourrait envisager une réévaluation à 40 euros pour les visiteurs étrangers, dont 15 euros seraient explicitement affectés au remboursement de la dette égyptienne. Une manière d’inscrire la contemplation dans une économie du réel.

Une architecture du sens

Le musée s’organise selon une tripartition limpide : la vie sociale, la vie royale, les croyances. Trois axes, non pas juxtaposés, mais entrelacés comme les fibres d’une même civilisation.

La vie sociale restitue le quotidien, les gestes, les outils, les visages anonymes qui fondent toute grandeur. La vie royale, elle, magnifie le pouvoir, le sacralise, l’inscrit dans une dramaturgie où chaque objet devient signe d’éternité. Quant aux croyances, elles ouvrent un seuil, celui du visible vers l’invisible, du terrestre vers l’au-delà.

Relier les pierres : le projet d’un continuum avec Gizeh

Un projet s’esquisse : relier le musée aux pyramides du plateau de Gizeh. Non pas un simple axe de circulation, mais une continuité symbolique. Faire du parcours muséal une extension du site lui-même, abolir la frontière entre l’objet exposé et son origine monumentale.

Dans ce mouvement, les autorités trouveraient là une occasion opportune d’intervenir sur les abords extérieurs du musée, où les dalles commencent déjà à se fissurer sous l’effet conjugué de la chaleur et de l’insuffisance des joints de dilatation. Plutôt que de réparer à l’identique, il conviendrait de repenser.

Le recours à un granit flammé ou bouchardé s’impose comme une évidence technique et esthétique : surface antidérapante, résistance accrue, pérennité face aux amplitudes thermiques. Mais au-delà de la matière, c’est une écriture du sol qui pourrait naître. Rouge d’Assouan, gris subtil, nuances rosées : une palette minérale capable de structurer l’espace, d’orienter les flux, d’offrir aux groupes de visiteurs des repères visuels clairs, presque instinctifs.

Ainsi, le sol ne serait plus une simple surface, mais un langage silencieux, guidant le pas tout en dialoguant avec la mémoire des pierres anciennes.

Les boomerangs pharaoniques 

Parmi les objets qui surprennent, les boomerangs égyptiens intriguent. Instruments de chasse, ils révèlent une maîtrise du geste et de la trajectoire. Rien d’un jeu : ici, l’arme devient précision, intelligence de l’air, frappe presque chirurgicale.

La comparaison avec les boomerangs des Aborigènes d’Australie s’impose, comme un écho lointain entre des civilisations séparées par les océans, mais réunies par une même intuition : celle d’un objet qui part pour revenir, chez les Australiens, et celle d’un outil de chasse, chez les pharaons.

Toutânkhamon

 La salle consacrée à Toutânkhamon concentre une intensité presque insoutenable. Le masque funéraire, icône absolue, irradie d’une lumière qui semble intérieure.

Mais derrière cette perfection affleure une violence discrète. Ainsi, lors de l’extraction du masque du visage du pharaon, le cou de la momie aurait été brisé, selon certains récits. Geste d’extraction, geste de conquête, où la science frôle la profanation.

Et pourtant, cette découverte ne doit pas tout au seul regard de Howard Carter. Derrière le nom qui s’impose et que l’histoire a retenu, d’autres gestes ont précédé, d’autres savoirs ont guidé. Elle doit aussi à la dextérité d’un Égyptien, Abd el-Rassoul, relégué trop souvent aux marges du récit officiel, comme si la mémoire ne consacrait que ceux qui signent, en effaçant ceux qui rendent possible. Son intuition, sa connaissance intime du terrain, son rapport presque organique aux lieux furent décisifs.

Car derrière les grandes figures consacrées, une autre archéologie affleure, plus discrète, plus enfouie, celle des intermédiaires, des passeurs, de ceux qui, sans laisser leur nom dans les manuels, ont permis aux découvertes d’advenir. Reconnaître Abd el-Rassoul, c’est ainsi restituer à l’histoire sa profondeur véritable, faite non d’un récit unique, mais d’un entrelacs de regards, de savoirs et de silences.

Les cartouches 

Les cartouches, ces ovales gravés, enferment bien plus que des noms. Ils sont des matrices de mémoire, des enclaves de sens où le pouvoir se condense et se préserve. Tracés avec une rigueur presque sacrée, ils ne se contentent pas d’identifier, ils consacrent. Ils disent la naissance, le règne, la filiation ; ils fixent l’existence dans une écriture qui ne décrit pas seulement, mais qui institue, qui légitime, qui éternise.

Dans leur forme close, presque protectrice, se devine une volonté d’enserrer le temps lui-même, de le contraindre à demeurer. Le nom du pharaon n’est pas un simple mot : il est une présence. L’inscrire, c’est le faire advenir au-delà de la chair, le projeter dans une durée que la mort ne saurait atteindre. Ainsi, chaque cartouche agit comme un sceau contre l’effacement, une architecture miniature dressée contre l’oubli.

Mais il y a plus encore. Lire ces cartouches, c’est entrer dans une langue où chaque signe respire, où chaque hiéroglyphe vibre d’une charge symbolique qui excède sa forme. Le regard ne se contente pas de déchiffrer : il s’initie. Il découvre que le pouvoir, en Égypte, ne résidait pas seulement dans la pierre ou dans l’or, mais dans la maîtrise du verbe, dans cette capacité à nommer le monde pour mieux s’y inscrire.

Chaque cartouche devient alors une promesse, mais aussi une stratégie : survivre par le signe, régner par l’écriture, habiter l’éternité par la précision du trait. Et face à eux, le visiteur contemporain, pourtant éloigné de ces croyances, éprouve une intuition troublante, celle que, depuis toujours, écrire revient à lutter contre la disparition, à opposer au silence la persistance fragile, mais obstinée, des mots.

 L’Égypte, trésor de l’humanité

Au terme du parcours, une évidence s’impose, non comme une conclusion, mais comme une persistance : l’Égypte pharaonique n’appartient pas à un territoire, elle appartient au temps long de l’humanité. Ni vestige figé, ni relique offerte à une admiration distante, elle demeure une force active, une pensée en mouvement dont les résonances continuent de traverser notre présent.

Car l’Égypte ne se limite pas à ce qu’elle montre : elle engage. Elle propose une manière d’habiter le monde, d’ordonner le visible pour y inscrire l’invisible, de faire de la mort non une fin, mais une architecture. Chaque forme, chaque signe, chaque silence participe de cette vision où l’homme ne subit pas l’éternité, il la construit.

Le Grand Musée égyptien en est aujourd’hui l’écrin contemporain : vaste, ambitieux, encore perfectible, mais déjà traversé par cette tension essentielle entre mémoire et devenir. Il ne conserve pas seulement : il interprète, il relie, il restitue.

Et c’est peut-être là que réside l’essentiel : dans cette capacité rare à faire parler la pierre, à transformer l’histoire en expérience, à inscrire le regard contemporain dans une continuité plus vaste que lui. Car en Égypte, rien ne disparaît tout à fait, tout se dépose, tout se prolonge, tout insiste.

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