Croissance endogène, financement exogène : Le paradoxe tunisien
Croissance endogène, financement exogène :
Le paradoxe tunisien
Par Jamel BENJEMIA
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Il est des rapports dont on retient les chiffres et d’autres qui, derrière les chiffres, révèlent l’architecture d’une économie. Celui que la Banque africaine de développement vient de consacrer à la Tunisie appartient à cette seconde catégorie. Son titre porte déjà la marque de l’époque : « Mobiliser des ressources à grande échelle pour le financement du développement de la Tunisie dans un monde fragmenté. »
Publié le 5 août 2026, il estime à quelque 4,5 milliards de dollars par an les besoins nécessaires pour rattraper le retard de transformation structurelle à l’horizon 2030, avec un déficit de financement évalué à 3,3 milliards. La somme impressionne, davantage encore lorsqu’on la rapproche d’une croissance revenue à 2,5 % en 2025 et d’un investissement qui ne représente qu’environ 16 % du PIB.
La tentation serait d’enfermer le problème dans une équation comptable. Puisqu’il manque de l’argent, il faudrait le trouver auprès des bailleurs, des marchés ou des investisseurs. Cette lecture néglige pourtant une dimension essentielle. Une économie se définit aussi par la manière dont elle fait circuler ses ressources, transforme l’épargne en investissement et le savoir en innovation.
C’est là que commence la lecture géosystémique. Pris séparément, les chiffres de la BAD renseignent sur l’état de l’économie tunisienne. Mis en relation, ils révèlent ses flux, ses goulots et ses pertes de conversion.
Une croissance endogène adossée à un financement largement exogène : telle est l’équation qu’il faut désormais dépasser.
Produire les causes de la croissance
La théorie de la croissance endogène a changé notre compréhension du développement. Le capital demeure indispensable, mais il n’explique pas à lui seul pourquoi certaines économies progressent durablement. La connaissance, l’éducation, l’innovation, les infrastructures et la qualité institutionnelle fabriquent à leur tour les conditions de la croissance future.
Le pays possède un capital humain important, des entrepreneurs, une diaspora nombreuse et une base industrielle qui conserve des savoir-faire. Sa proximité avec l’Europe lui ouvre un immense marché tandis que sa profondeur africaine offre d’autres perspectives. S’y ajoutent l’agriculture, les phosphates, le potentiel solaire et cette position méditerranéenne dont la valeur dépend moins de la géographie que de l’usage qu’on en fait.
Posséder un potentiel ne préjuge pourtant jamais de son accomplissement.
Le phosphate exporté sans transformation suffisante, le diplômé qui part faute de perspective, l’épargne qui préfère la pierre à l’entreprise, le projet abandonné faute de crédit relèvent d’un même phénomène : la difficulté à convertir une ressource en puissance productive.
La richesse d’un pays ne réside donc pas seulement dans ses stocks. Elle dépend des relations qui les unissent. La formation fournit des compétences à l’entreprise ; celle-ci les transforme en production et en innovation ; la productivité favorise les exportations ; l’activité engendre revenus, épargne et recettes publiques susceptibles d’alimenter un nouveau cycle d’investissement.
Lorsque ces liaisons se grippent, une partie de la richesse potentielle se dissipe avant même d’avoir produit ses effets. Le défi tunisien consiste dès lors moins à découvrir de nouvelles richesses qu’à empêcher les ressources existantes de demeurer stériles.
Cette nécessité devient plus pressante dans le « monde fragmenté » décrit par la BAD. L’argent international n’a pas disparu, mais sa géographie change. Les États sécurisent leurs approvisionnements, soutiennent leurs industries stratégiques, sélectionnent leurs dépendances. La finance elle-même est entrée dans la géopolitique.
La Tunisie aurait tort de se détourner des capitaux étrangers. Elle doit au contraire devenir plus attractive. Mais une différence essentielle sépare le capital recherché pour combler une faiblesse de celui qui vient rejoindre une dynamique.
L’ambition tient dans ce déplacement : passer du financement extérieur nécessaire au financement extérieur choisi.
Les milliards invisibles
Derrière les milliards recherchés apparaissent des ressources déjà présentes dans l’économie tunisienne, mais imparfaitement converties en investissement.
L’économie informelle représenterait environ 37 % du PIB. Les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger avoisinent 6,5 %. Le marché des capitaux demeure étroit et le financement de l’économie repose principalement sur les banques, elles-mêmes de plus en plus sollicitées par l’État.
Ces données décrivent un même système.
Lorsque l’État absorbe une part importante du crédit intérieur, la ressource disponible pour l’entreprise se resserre. L’investissement privé ralentit, la capacité productive progresse moins vite, l’emploi et l’assiette fiscale suivent difficilement. Les besoins budgétaires persistent et ramènent l’État vers le système financier.
La boucle se referme. Le financement de l’insuffisance finit par contribuer à sa perpétuation.
La lecture géosystémique déplace alors le diagnostic au-delà de la seule pénurie. Une ressource peut exister sans produire tous ses effets lorsque le convertisseur qui doit lui permettre de changer de nature fonctionne mal.
L’épargne rencontre le goulot du financement productif. La diaspora transfère des capitaux considérables, mais peu d’instruments permettent d’en orienter volontairement une fraction vers l’investissement. L’informel crée de la valeur, mais celle-ci demeure largement extérieure aux circuits permettant de constituer une garantie ou une capacité d’emprunt.
La Tunisie ne souffre donc pas seulement d’une insuffisance de ressources. Elle souffre de pertes de conversion.
C’est probablement là que se trouvent ses milliards invisibles.
Une partie de l’épargne de la diaspora pourrait rejoindre des fonds d’investissement, des obligations dédiées ou des projets productifs si leur gouvernance inspirait suffisamment confiance.
L’informel, lui, ne peut être considéré comme une simple réserve fiscale attendant son contrôleur. Le crédit, la protection sociale, la simplification administrative et les paiements numériques doivent rendre la formalisation avantageuse avant d’en attendre le rendement fiscal.
La petite entreprise offre un autre levier. Un apport initial, adossé à un projet viable, à une garantie partielle et à une appréciation sérieuse du risque, peut mobiliser plusieurs fois son montant.
De la ressource à la puissance
La Tunisie n’a pas seulement besoin d’un nouveau programme économique. Elle a besoin d’une architecture.
Un programme additionne des mesures. Une vision organise leurs relations.
Formation, crédit, fiscalité, énergie, industrie, infrastructures et aménagement du territoire sont encore trop souvent pensés séparément. Former des ingénieurs sert peu si l’industrie n’investit pas. Faciliter la création d’entreprises ne suffit pas si leur croissance est ensuite étranglée par le crédit. Extraire davantage de phosphate améliore les recettes ; en transformer davantage sur le territoire modifie la structure productive.
La politique économique retrouve ici sa fonction la plus exigeante : ordonner les complémentarités.
Il faudrait identifier les activités dans lesquelles la Tunisie dispose d’un savoir-faire, d’une ressource ou d’un avantage géographique, puis faire converger autour d’elles financement, formation, infrastructures, recherche et diplomatie économique.
Une entreprise isolée produit. Entourée de fournisseurs, de compétences, de services logistiques, de capitaux et de débouchés, elle entraîne. La valeur irrigue alors un territoire et épaissit le tissu productif.
La croissance endogène cesse d’être une théorie économique. Elle devient une méthode de gouvernement : transformer la ressource disponible en puissance productive, puis faire de cette puissance la source de nouvelles ressources.
La vision commence là où l’inventaire s’achève
Les 4,5 milliards de dollars évoqués par la Banque africaine de développement pourraient nourrir une nouvelle saison d’inquiétude tunisienne. À chaque difficulté financière reviennent les mêmes mots : dette, déficit, emprunt, aide, négociation.
Cette fois, le chiffre mérite une autre lecture.
Ces 4,5 milliards, qui semblaient mesurer ce qui manque à la Tunisie, peuvent aussi mesurer ce qu’elle doit apprendre à mobiliser, convertir et multiplier. Non qu’une somme équivalente dorme quelque part dans un coffre. Une partie de la réponse réside dans les mécanismes qui relient l’épargne au crédit, la compétence à l’entreprise et la ressource naturelle à sa transformation.
Reste la question décisive : quelle économie la Tunisie souhaite-t-elle devenir dans dix ou vingt ans ?
C’est à partir de cette destination qu’il faut ordonner les moyens. Le capital étranger conservera toute son importance, mais il viendra accélérer une trajectoire plutôt que la déterminer.
Dans un monde disloqué, cette exigence pourrait devenir une chance. Lorsque les certitudes extérieures s’amenuisent, les nations sont ramenées à une interrogation ancienne : que savent-elles faire de ce qu’elles possèdent ?
Entre la ressource et la puissance existe un espace moins visible que les comptes publics, mais autrement décisif. S’y rencontrent l’organisation, la confiance, le temps long et la volonté politique. Les nations qui savent l’occuper ne deviennent pas indépendantes du monde ; elles deviennent plus libres dans la manière d’y prendre place.
La Tunisie doit savoir ce qu’elle possède, reconnaître ce qui lui manque et construire les passages de l’un vers l’autre.
La vision commence lorsque les ressources cessent d’être un inventaire pour devenir une direction. Car l’argent peut financer une vision. Il ne pourra jamais en tenir lieu.
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