Quand « America First » change de camp
Quand « America First » change de camp
Par Jamel BENJEMIA
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Il arrive que les élections se jouent sur une question qui ne figure pas sur le bulletin de vote.
En novembre prochain, les Américains éliront des sénateurs, des représentants, des gouverneurs. Ils parleront du prix de l’essence, des loyers, de l’immigration, de l’emploi, de Donald Trump. Ils mesureront, comme toujours, la politique à l’aune très concrète de leur portefeuille. Et pourtant, derrière ces préoccupations domestiques, une ombre venue de la Méditerranée orientale pourrait accompagner l’électeur jusque dans l’isoloir : Gaza.
Pendant des décennies, le soutien à Israël fut à Washington l’un de ces rares axiomes que les alternances électorales modifiaient à peine. Républicains et démocrates pouvaient s’écharper sur les impôts, l’avortement, l’immigration ou la protection sociale ; mais sur Israël, les nuances demeuraient contenues dans les marges d’un consensus stratégique.
Ce temps se fissure.
La victoire d’Abdul El-Sayed dans la primaire démocrate du Michigan en fournit le signe le plus spectaculaire. Médecin, épidémiologiste, fils d’immigrés égyptiens, critique de la politique israélienne à Gaza, il a vaincu Haley Stevens malgré la formidable puissance financière mobilisée par le camp pro-israélien. Bernie Sanders l’avait soutenu. Après sa victoire, Barack Obama s’est entretenu chaleureusement avec lui. Ce qui ressemblait encore à une candidature périphérique devient une affaire nationale.
Les spécialistes de l’alchimie électorale diront qu’Obama pourrait désormais lui apporter le zeste décisif d’un « Michigan, Yes We Can ».
Dans le Minnesota, une autre digue a cédé : Peggy Flanagan, citoyenne de la White Earth Nation, a remporté la primaire démocrate pour le Sénat et pourrait devenir la première femme amérindienne à y siéger.
Deux victoires différentes, un même murmure.
L’Amérique électorale cherche une autre grammaire.
Et, ironie délicieuse, elle pourrait aller la chercher jusque dans le vocabulaire de Donald Trump : America First.
Le Michigan, ou la défaite de l’argent-roi
Il faudra longtemps méditer la primaire du Michigan.
Non qu’Abdul El-Sayed soit soudain devenu le nouveau visage de l’Amérique démocrate. Ce serait aller trop vite en besogne. Mais parce que sa victoire a brisé l’une des équations les mieux établies de la politique américaine : à une certaine hauteur de dépenses électorales correspondrait presque mécaniquement une certaine capacité à façonner le choix des électeurs.
Or la machine s’est enrayée.
Des millions de dollars ont été mobilisés dans la bataille menée contre El-Sayed et en faveur de sa rivale. L’AIPAC, acteur majeur du soutien américain à Israël, avait fait de cette primaire un test de son influence. Pourtant, l’argent avait choisi son obstacle ; les électeurs ont choisi leur candidat. El-Sayed est passé.
Il y a dans cet épisode quelque chose qui dépasse Gaza.
Une partie de l’électorat démocrate paraît désormais considérer l’influence de l’argent sur la politique étrangère comme une question démocratique intérieure. Ce déplacement est capital. On ne demande plus seulement : « êtes-vous pour ou contre Israël ? » On commence à demander : « qui détermine la politique américaine ? »
Et cette interrogation change tout.
El-Sayed ne s’est d’ailleurs pas contenté d’un discours sur le Proche-Orient. Santé, coût de la vie, pouvoir des grandes entreprises, financement de la politique : Gaza s’insère chez lui dans une critique plus vaste de la dépossession démocratique.
Le conflit lointain rejoint alors le malaise intérieur.
L’électeur ne regarde plus seulement Gaza comme une tragédie étrangère. Il regarde Washington et demande : combien cela coûte-t-il, qui décide, et au nom de qui ?
Quand Gaza traverse l’Atlantique
Les guerres possèdent parfois une étrange géographie : elles éclatent quelque part et produisent leurs effets politiques ailleurs.
Gaza est de celles-là.
Les images de destruction, les victimes civiles, les controverses sur l’aide militaire américaine ont progressivement déplacé une partie de l’opinion démocrate, particulièrement parmi les jeunes électeurs et les courants progressistes. Une fracture longtemps contenue est devenue visible.
Il serait cependant simpliste d’imaginer les élections de novembre transformées en référendum sur Israël. L’Amérique vote d’abord avec ses inquiétudes américaines. Le prix des courses demeure souvent plus puissant que les cartes du Proche-Orient.
Mais Gaza agit autrement.
Comme un révélateur.
Le conflit oblige les candidats à répondre à une question que l’on pouvait autrefois contourner : jusqu’où l’Amérique doit-elle engager son argent, ses armes et son crédit diplomatique dans les guerres de ses alliés ?
C’est ici que la politique américaine accomplit l’une de ces pirouettes dont l’Histoire raffole.
Car cette interrogation fut précisément celle qui nourrit le trumpisme.
Donald Trump avait bâti une partie de son ascension sur une promesse élémentaire : l’Amérique devait cesser de payer pour les autres.
Or voici que certains démocrates peuvent reprendre cette logique pour l’appliquer à Gaza.
Pourquoi financer sans condition une guerre étrangère lorsque les infrastructures vieillissent ? Pourquoi trouver des milliards pour des armes lorsque tant d’Américains redoutent une facture médicale ?
Le slogan n’a pas changé.
Mais celui qui le prononce pourrait changer de camp.
America First contre MAGA
Les slogans ont parfois des destins facétieux. Ils naissent quelque part, deviennent un étendard, puis un adversaire les ramasse sur le champ de bataille.
America First pourrait connaître cette mésaventure.
Donald Trump ne l’a pas inventé. Il l’a accaparé, jusqu’à en faire l’un des sceaux du MAGA (Make America Great Again) : frontières, protectionnisme, défiance envers les alliances coûteuses et promesse de ne plus laisser le contribuable américain régler l’addition du monde.
Mais il existe une autre manière de placer l’Amérique en premier.
Un vieux républicain en savait quelque chose : Dwight Eisenhower. Général victorieux, président peu suspect de pacifisme contemplatif, il quitta pourtant la Maison-Blanche en avertissant ses compatriotes contre l’emprise du « complexe militaro-industriel ».
Soixante-cinq ans plus tard, l’ironie est presque insolente : il suffirait à certains démocrates de dépoussiérer Eisenhower pour paraître plus fidèles à sa prudence que les héritiers MAGA de Reagan et de Trump.
Gaza offre précisément ce retournement.
Si l’Amérique doit passer en premier, pourquoi ses engagements extérieurs échapperaient-ils à l’examen de leur coût et de leur finalité ? Pourquoi chaque milliard consacré à une guerre étrangère serait-il soustrait au débat lorsque les familles américaines comptent leurs dépenses de santé, de logement ou d’éducation ?
La question n’est donc plus seulement morale.
Elle devient budgétaire, sociale et, suprême malice de l’Histoire, presque eisenhowerienne.
Les démocrates pourraient ainsi contester au MAGA son bien le plus jalousement gardé : le monopole d’America First.
Non plus l’Amérique seule.
Mais l’Amérique d’abord responsable d’elle-même.
Le bulletin et le miroir
On aurait donc tort d’annoncer que Gaza décidera, à elle seule, des élections américaines de novembre.
Les démocraties sont des organismes trop complexes pour se laisser enfermer dans une cause unique. L’inflation pèsera. L’immigration pèsera. Donald Trump pèsera. Les personnalités locales, les redécoupages électoraux, la mobilisation des minorités et l’inépuisable inquiétude de la classe moyenne pèseront également.
Mais Gaza sera là.
Non nécessairement au sommet des sondages, mais comme une présence transversale, un miroir tendu à l’Amérique sur ce qu’elle veut encore être dans le monde.
La victoire d’Abdul El-Sayed a révélé que, dans l’arène électorale, l’argent ne saurait à lui seul dicter le verdict des urnes. Celle de Peggy Flanagan rappelle qu’une République peut voir s’entrouvrir les portes du pouvoir pour ceux que son histoire avait trop longtemps maintenus en lisière. Et la possible réappropriation d’America First révèle quelque chose de plus profond : les frontières idéologiques américaines se déplacent.
Le 3 novembre 2026, les Américains ne voteront donc pas pour ou contre Gaza.
Ils voteront dans une Amérique que Gaza aura contribué à interroger.
Car les grandes tragédies traversent parfois les océans sans déplacer une seule frontière. Elles s’insinuent dans les esprits, dérangent les fidélités, ébranlent les vieux consensus.
Puis vient le jour de l’élection.
Elles se glissent derrière le rideau de l’isoloir.
Et c’est là, dans le secret d’un bulletin, que les guerres lointaines découvrent parfois leur frontière la plus inattendue :
la conscience d’un électeur.
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