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L’OPEP entre crépuscule et transfiguration

3 Mai 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal LE TEMPS 03/05/2026 Publié dans #Articles

L’OPEP entre crépuscule et transfiguration

Par Jamel BENJEMIA

Il est des empires qui ne s’effondrent pas ; ils se retirent d’eux-mêmes, à la manière des marées lentes qui découvrent, sans fracas, des lignes de faille que l’on croyait enfouies dans la permanence. Le geste des Émirats arabes unis, en quittant l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), ne relève ni de l’incident ni de l’écart passager. Il porte en lui une gravité plus profonde, presque tectonique, celle d’un monde qui cesse d’adhérer aux formes qu’il s’était données pour se gouverner.

Car derrière l’apparente technicité d’un cartel pétrolier se tient une architecture du pouvoir. Et lorsqu’un de ses piliers se dérobe, ce n’est pas seulement une organisation qui vacille, mais une certaine idée de l’équilibre mondial qui s’altère.

La question s’impose alors, avec une insistance que rien ne dissipe : l’OPEP touche-t-elle à son terme, ou bien assiste-t-on à l’une de ces métamorphoses silencieuses par lesquelles l’histoire se prolonge en se transformant ?

L’invention d’une souveraineté

Lorsque l’OPEP voit le jour le 14 septembre 1960, à Bagdad, elle naît moins d’un accord que d’un refus. Refus d’un ordre où la richesse des pays producteurs se décidait ailleurs, dans des centres de pouvoir lointains, sous l’autorité diffuse des grandes compagnies occidentales dénommées « les Sept Sœurs ». Le pétrole, bien qu’extrait de leurs sols, leur échappait encore dans sa valeur et dans sa destination.

En se constituant, les États fondateurs, au nombre de cinq : Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït, Venezuela, entendent redéfinir un rapport de force historique, en réintroduisant dans l’économie mondiale une souveraineté que l’histoire leur avait confisquée.

Ce geste, d’abord discret, produit ses effets avec une lenteur maîtrisée. L’OPEP apprend à réguler ses volumes, à infléchir les cours, à inscrire ses décisions dans une temporalité longue. Peu à peu, le pétrole cesse d’être une simple marchandise ; il devient un langage, une syntaxe du pouvoir, par laquelle les nations s’affirment et se répondent.

Dans cette phase inaugurale, l’organisation incarne une reconquête. Elle ne renverse pas encore l’ordre du monde, mais elle en modifie les lignes internes, introduisant une tension nouvelle, irréversible.

Les années de feu : 1973, 1979

Il faut attendre les années 1970 pour que cette tension éclate au grand jour. L’histoire, parfois, se resserre et accélère, concentrant en quelques années ce que des décennies avaient préparé.

En 1973, à l’ombre de la guerre d’octobre, les pays arabes producteurs, réunis dans le cadre de l’OAPEC et appartenant pour beaucoup à l’OPEP, suspendent leurs exportations vers l’Occident industriel. Le geste dépasse la stratégie économique ; il relève d’une décision politique assumée.

Au cœur de cette séquence se tient la figure du roi Fayçal d’Arabie saoudite. Sa décision ne procède ni d’une impulsion ni d’une surenchère, mais d’une compréhension aiguë du moment historique. En acceptant le risque d’une confrontation avec les puissances occidentales, il redonne au monde arabe une voix qui ne se contente plus d’accompagner l’histoire, mais qui la contraint.

Le choc est immédiat. Les prix s’envolent, les économies chancellent, les certitudes se fissurent. L’énergie cesse d’être une évidence ; elle devient une question.

En 1979, la révolution iranienne prolonge ce bouleversement. L’offre se contracte, les marchés s’affolent, et le pétrole, une fois encore, impose son tempo. Ces deux épisodes ne relèvent pas de la conjoncture ; ils inscrivent dans la mémoire du monde une vérité durable, celle d’une énergie devenue pouvoir.

L’organisme et ses métamorphoses

Pourtant, l’OPEP ne s’est jamais confondue avec une unité parfaite. Certains États s’en éloignent, d’autres y trouvent encore un levier stratégique. Ces mouvements, loin de signifier un affaiblissement linéaire, témoignent d’une vitalité paradoxale. L’organisation ne cesse de se recomposer, comme si sa fragilité même constituait la condition de sa durée.

L’histoire de l’OPEP n’a jamais été celle d’une appartenance immobile. Le Qatar s’en est retiré en 2019 pour recentrer sa puissance sur le gaz ; l’Équateur, après une première suspension entre 1992 et 2007, a quitté de nouveau l’organisation en 2020 ; l’Indonésie, devenue importatrice nette, s’en est éloignée avant une brève réapparition en 2016 ; l’Angola, enfin, a rompu en 2024 avec un système de quotas jugé contraire à ses intérêts. Même le Gabon, parti en 1995 puis revenu en 2016, rappelle que l’OPEP conserve, jusque dans ses reflux, une capacité d’attraction résiduelle. Le départ des Émirats arabes unis de l’OPEP comme de l’OPEP+, effectif au 1er mai 2026, ne surgit donc pas dans un ciel sans mémoire : il s’inscrit dans une longue histoire de fidélités intermittentes, de désenchantements stratégiques et de retours possibles.

Le cartel ne commande plus ; il négocie sa propre survivance.

Ce qui faisait la force de l’OPEP, à savoir la cohérence de sa parole commune, se transforme en un exercice délicat d’équilibre.

L’organisation ne disparaît pas ; elle change de nature. Elle passe d’une logique d’autorité à une logique de médiation.

Le vertige d’un monde imprévisible

Le présent n’est plus la simple prolongation du passé ; il en constitue la dislocation lente. Les équilibres qui structuraient le monde pétrolier se défont sous l’effet de forces nouvelles, diffuses, parfois contradictoires.

Les États-Unis n’ont pas seulement retrouvé une puissance énergétique ; ils en font désormais un levier d’expansion, remodelant à leur avantage des équilibres hérités du siècle précédent. Le Venezuela, membre fondateur, n’est plus simplement fragilisé, il est progressivement dépossédé.

Dans le même temps, l’Iran se trouve pris dans une pression directe, presque physique : entraves maritimes, contraction des exportations, incertitude sur les flux. Le détroit d’Ormuz, autrefois artère du commerce mondial, devient un point d’étranglement où le pétrole cesse d’être seulement une marchandise pour redevenir un instrument de coercition.

Il serait pourtant réducteur de lire la stratégie des Émirats arabes unis à travers le seul prisme de la production. Derrière l’augmentation des volumes se dessinent des coutures géostratégiques qui commencent à se relâcher.

La relation avec l’Arabie saoudite, longtemps structurante, se double désormais d’une rivalité plus assumée. Chaque baril extrait devient une affirmation d’autonomie, chaque décision énergétique une manière de redéfinir les hiérarchies implicites du Golfe.

Mais l’essentiel réside peut-être dans une transformation plus discrète encore. Car produire davantage, quitte à exercer une pression à la baisse sur les prix, ne prend tout son sens qu’à la lumière d’un impératif intérieur : soutenir une économie en mutation.

Derrière les silhouettes éclatantes de Dubaï et d’Abou Dhabi, un autre paysage affleure, plus fragile : celui d’un stock immobilier considérable, dont la valorisation dépend d’un équilibre incertain entre flux financiers, confiance des investisseurs et dynamique touristique. Une inquiétude diffuse traverse cet édifice, rappelant, sans jamais s’y réduire, les déséquilibres qui précédèrent d’autres crises.

Dans ce contexte, le pétrole cesse d’être une fin. Il devient un levier destiné à irriguer des secteurs non pétroliers et à maintenir la cohérence d’un modèle économique fondé sur la circulation et l’attractivité.

Ainsi s’éclaire ce choix qui, à première vue, pouvait sembler paradoxal. Produire davantage, au risque de peser sur les prix, revient moins à sacrifier un revenu immédiat qu’à préserver un équilibre plus vaste, à soutenir un système dont les fondations ne reposent déjà plus uniquement sur l’or noir.

La trace et la métamorphose

L’OPEP ne disparaît pas. Les structures qui ont façonné l’histoire ne s’effacent pas ; elles se transforment, se déplacent, persistent sous des formes altérées.

Mais ce qui se défait, plus subtilement, c’est la croyance en une maîtrise possible du désordre. Là où l’organisation imposait jadis une cadence, le monde contemporain n’offre plus qu’une succession d’ajustements fragiles, de tensions non résolues, de déséquilibres persistants.

Dès lors, la question de sa fin perd de sa pertinence. Ce qui se joue dépasse la survie d’une institution. Il s’agit d’une transfiguration, au sens plein : un passage d’un état à un autre, sans rupture visible, mais avec une altération profonde de la substance.

Et peut-être est-ce là, en définitive, la vérité la plus troublante : l’histoire du pétrole n’est plus seulement celle d’une puissance qui s’impose ; elle devient celle d’un monde en dislocation, cherchant encore la forme d’un ordre qu’il ne sait plus gouverner.

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