La dette ou l’avenir mis en gage
La dette ou l’avenir mis en gage
Par Jamel BENJEMIA
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Jamais le monde n’a autant dû. Mais l’énormité des chiffres finit par produire un étrange effet : à force de compter la dette, nous oublions ce qu’elle prélève sur la vie réelle.
La dette publique mondiale avait atteint 102 000 milliards de dollars en 2024. Le FMI estimait qu’elle représentait 93,9 % du PIB mondial en 2025 et qu’elle pourrait atteindre 100 % en 2029, niveau que le monde n’avait plus connu depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Si l’on ajoute les engagements des entreprises, des ménages et du secteur financier, l’endettement global dépasse 300 000 milliards de dollars.
À cette altitude, les nombres perdent leur chair. Le millier de milliards devient une abstraction commode. On comprendrait presque Henri Krasucki qui, un jour de télévision, s’égara entre millions et milliards avant d’en rire lui-même : passé un certain nombre de zéros, les nombres cessent parfois de compter et commencent à étourdir.
Pourtant, derrière chaque point d’intérêt supplémentaire se cachent des prélèvements futurs, des investissements différés, quelquefois une école, une route, un hôpital qui attendront.
La dette n’est pas, par nature, une faute économique. Elle permet aux sociétés de déplacer des ressources dans le temps. Une génération emprunte pour bâtir une infrastructure dont profiteront les suivantes ; une entreprise investit avant de produire. Le crédit introduit ainsi le futur dans le présent.
Le problème surgit lorsque le mouvement change de sens, quand une fraction croissante des ressources présentes sert à acquitter les engagements passés, au point de réduire les investissements dont dépendront les revenus futurs.
Alors la dette cesse peu à peu de financer demain.
Elle commence à l’hypothéquer.
Tous les milliards ne se ressemblent pas
La comptabilité possède une vertu : elle empêche de faire disparaître les engagements par prestidigitation. Cent milliards dus restent cent milliards dus. L’économie oblige cependant à regarder derrière le nombre : à quel taux, dans quelle monnaie, pour quelle durée et pour quel usage a-t-on emprunté ?
Une dette à trente ans ne ressemble pas à une dette à trois mois. Emprunter à 2 % n’a pas le même effet qu’emprunter à 8 %. Une dette libellée en devises ajoute une contrainte : il faudra se procurer cette monnaie par les exportations, les réserves ou de nouveaux emprunts.
C’est là que l’inégalité internationale devient très concrète. Les pays en développement ne détenaient en 2024 que 31 000 milliards des 102 000 milliards de dollars de dette publique mondiale. Ils ont pourtant acquitté 921 milliards de dollars d’intérêts. Depuis 2020, leur coût moyen d’emprunt a été deux à quatre fois supérieur à celui des États-Unis.
Le montant mesure la dette. Son coût mesure la contrainte.
Entre 2014 et 2024, les paiements d’intérêts des gouvernements des pays en développement ont augmenté de 102 %, tandis que leurs recettes ne progressaient que de 39 %. Dans 73 % de ces pays, la hausse de cette charge a réduit l’espace budgétaire disponible pour l’éducation, la santé, les infrastructures et l’investissement public. Quelque 3,4 milliards d’êtres humains vivent désormais dans des pays qui consacrent davantage aux intérêts de leur dette qu’à la santé ou à l’éducation.
Encore faut-il éviter une confusion. Une dépense publique ne devient pas féconde parce qu’on l’appelle investissement. Un chantier surdimensionné ou un équipement sans utilité économique peuvent transformer l’emprunt en fuite en avant. La ligne de partage passe entre l’argent qui prépare une capacité productive et celui qui entretient la dépense présente.
Les déficits ont, eux aussi, une biographie.
Le paradoxe du bon débiteur
La Tunisie permet d’observer cette contradiction presque à nu.
Le pays continue d’honorer ses engagements extérieurs alors que son accès aux financements internationaux demeure difficile. Cette discipline protège sa signature. Un État qui cesse arbitrairement de payer compromet l’accès au crédit dont il aura besoin pour financer son développement.
Cette discipline devient plus lourde lorsque les ressources se raréfient. À mesure que le service de la dette absorbe ressources publiques et devises, la marge se contracte pour moderniser les réseaux d’eau et d’énergie, entretenir les infrastructures, équiper les hôpitaux, soutenir l’école et la recherche.
Le paradoxe devient redoutable : préserver sa solvabilité immédiate peut conduire un pays à négliger les moyens matériels de sa solvabilité future.
Ce sacrifice reste longtemps invisible dans les comptes. Une autoroute non construite n’apparaît dans aucun passif. La canalisation vétuste qui perd son eau ne modifie pas immédiatement le ratio d’endettement. Le chercheur qui émigre ne déclenche aucune alarme budgétaire. L’énergie que l’on importera demain, faute d’avoir investi aujourd’hui, attend son heure.
Voilà pourquoi la frugalité doit être qualifiée. Supprimer une dépense improductive et différer un investissement indispensable peuvent améliorer le déficit du même montant ; économiquement, ces décisions conduisent dans des directions opposées.
La comptabilité enregistre parfaitement ce qui sort des caisses.
Elle sait beaucoup moins bien mesurer ce qui ne naîtra pas.
L’argent volé voyage plus lentement que la dette
La Tunisie donne à cette question une dimension supplémentaire : celle du temps judiciaire.
Depuis 2011, elle tente de récupérer les avoirs illicitement expatriés attribués à Ben Ali et à son entourage. Dans le dossier français répertorié par l’initiative StAR de la Banque mondiale et de l’ONUDC, 14,21 millions d’euros ont été gelés ou saisis, sans que la base internationale ne fasse apparaître de montant restitué pour cette affaire.
Mais quinze années ont passé depuis 2011. À cette échelle, la patience juridique finit par rencontrer une autre exigence : celle de l’efficacité.
Le problème n’est pas que la justice prenne le temps de juger. Il est que la mondialisation du droit n’a pas progressé à la même vitesse que celle de l’argent.
Cette asymétrie dépasse le cas tunisien. Nous avons organisé avec une efficacité redoutable la mobilité internationale du capital, sans donner aux mécanismes de restitution la même célérité.
L’argent sait parfaitement partir.
Le droit apprend encore à le faire revenir.
La dette que personne ne comptabilise
La CNUCED estime que les pays en développement auraient besoin de milliers de milliards de dollars d’investissements supplémentaires chaque année pour atteindre les objectifs de développement durable. Or l’augmentation du coût de leur endettement réduit précisément les ressources disponibles pour les financer.
Nos instruments comptables enregistrent avec une admirable précision la dette contractée. Ils décrivent beaucoup moins bien le patrimoine que l’on renonce à constituer pour la rembourser.
Il manque peut-être à notre vocabulaire économique une notion capable de saisir cette déperdition : une dette patrimoniale. Elle ajouterait aux obligations financières transmises le patrimoine qu’une génération laisse se dégrader ou renonce à constituer.
Cette notion change le jugement porté sur l’endettement. Léguer cent milliards de dette avec des infrastructures modernes, une population bien formée et un appareil productif capable de créer de la richesse n’équivaut pas à transmettre les mêmes cent milliards avec des réseaux épuisés, une école affaiblie et des entreprises vieillissantes.
Le montant est identique.
L’héritage ne l’est pas.
Ceux qui paieront deux fois
Il serait facile d’achever cette démonstration par un appel à l’effacement des dettes. Ce serait manquer le sujet. Le crédit repose sur la confiance ; supprimer arbitrairement les créances détruirait l’instrument dont les économies ont besoin pour investir.
Faire du remboursement une vertu absolue conduit pourtant à l’excès inverse. La responsabilité budgétaire se mesure aussi à ce qui demeure dans le pays une fois les échéances acquittées.
La soutenabilité devrait intégrer cette dimension patrimoniale. Un État qui rembourse en laissant dépérir son capital productif transmet une économie moins capable de produire les revenus nécessaires à ses engagements futurs.
Une nation n’est durablement solvable que si, après avoir payé, elle peut encore former ses enfants, entretenir son patrimoine et préparer les richesses qui nourriront le prochain cycle d’expansion.
À côté des obligations soigneusement inscrites dans les comptes s’accumule ainsi une dette sans marché, sans coupon, sans agence de notation. Elle apparaît beaucoup plus tard, lorsque vient le temps de découvrir ce qu’une génération a réellement laissé à la suivante.
Et certaines générations découvrent alors qu’elles héritent deux fois : des dettes à payer et de ce qui manque pour les payer.
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