Milei : la tronçonneuse ou l’élagage géosystémique ?
Milei : la tronçonneuse ou l’élagage géosystémique ?
Par Jamel BENJEMIA
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Le Président argentin Javier Milei avait annoncé la couleur pendant sa campagne électorale. Et même l’instrument. Une tronçonneuse brandie dans les meetings comme d’autres brandissent un programme, avec une force visuelle qui résumait sa doctrine : l’État argentin était trop gros, trop coûteux, trop endetté. Il fallait couper.
Invité le 21 septembre 2026 sur la chaîne française LCI par Darius Rochebin, Milei a revendiqué l’ampleur de l’opération : dix-huit ministères à son arrivée au pouvoir, ramenés à huit, et, selon le chiffre avancé durant l’entretien, près de 80 000 emplois publics supprimés.
On peut discuter la méthode. Sur le plan budgétaire et macroéconomique, les résultats sont mesurables.
En 2025, l’État fédéral argentin a dégagé un excédent primaire de 1,4 % du PIB et un léger excédent budgétaire global de 0,2 % du PIB. La dette fédérale, qui représentait 84,7 % du PIB en 2024, est descendue à 80,3 % en 2025 ; le FMI la projette à 73,2 % en 2026. Après une contraction de 1,3 % en 2024, l’économie a rebondi de 4,4 % en 2025 et le Fonds prévoit encore 3,5 % cette année. L’inflation a, elle aussi, considérablement ralenti.
Les faits sont là. La tronçonneuse a coupé.
Toute la question est de savoir si elle a toujours coupé au bon endroit.
Ce que les comptes ne comptabilisent pas
La comptabilité publique possède une vertu : elle compte. Sa faiblesse est qu’elle ne compte bien que ce qu’elle sait voir.
Supprimer une dépense inutile constitue une économie. Éliminer des doublons administratifs, simplifier les procédures, réexaminer des subventions inefficaces peut même produire un double bénéfice : moins de dépenses et davantage d’efficacité.
Mais que se passe-t-il lorsque la lame atteint l’investissement ?
Le FMI relève que l’ajustement argentin de 2024 a reposé sur une contraction de 26,9 % des dépenses primaires réelles, touchant notamment les subventions, les transferts aux provinces, les pensions et les dépenses en capital. Le programme de 2026 maintient les dépenses en capital parmi les variables susceptibles d’être ajustées pour préserver l’équilibre budgétaire, tout en prévoyant de dégager des marges pour accroître les dépenses d’infrastructure.
C’est ici que commence la lecture géosystémique.
J’appelle dette patrimoniale la charge qu’une génération reporte sur la suivante lorsqu’elle renonce à entretenir, renouveler ou construire les équipements et les capacités productives dont celle-ci aura besoin.
La dette financière s’affiche dans les comptes. La dette patrimoniale se dissimule dans les choses.
Une voie ferrée que l’on ne modernise plus, une canalisation que l’on laisse vieillir, un hôpital dont on diffère l’équipement : la dette est déjà là, silencieuse, parce qu’elle ne présente pas encore sa facture.
La Tunisie connaît cette étrange comptabilité du temps. La piscine municipale du Belvédère, familière à des générations de Tunisois, est restée abandonnée pendant plus de vingt ans. Lorsqu’il a fallu la rendre à la vie en 2024, sa réhabilitation et celle des espaces attenants ont mobilisé 18 millions de dinars. Le Génie militaire a réalisé la prouesse d’achever les travaux en quelques mois.
Mais une question demeure : combien aurait coûté un entretien régulier avant que vingt années d’abandon ne présentent leur facture ?
Le stade olympique d’El Menzah illustre, à une autre échelle, le même coût du temps. Construit en 1967, monument du patrimoine sportif tunisien, il devait être rénové pour environ 100 millions de dinars. Les travaux engagés en 2022 se sont enlisés, le premier contrat a été résilié et l’État s’oriente désormais vers une reconstruction avec l’appui de la Chine.
Voilà la dette patrimoniale devenue visible : ce que l’on croit économiser en n’entretenant pas ne disparaît pas. Cela vieillit. Puis cela revient, souvent plus cher.
La tronçonneuse et l’arbre fruitier
La métaphore de Milei mérite donc d’être retournée.
Une tronçonneuse est un excellent instrument devant un arbre mort. Beaucoup moins devant un arbre fruitier.
Couper est facile. Élaguer exige de connaître l’arbre : reconnaître la branche malade, celle qui absorbe inutilement la sève, celle qui étouffe sa voisine, mais préserver celle qui paraît chétive aujourd’hui et portera les fruits demain. Un arbre que l’on croyait épuisé peut, après un élagage judicieux, étonner par sa récolte.
C’est ce que j’appelle l’élagage géosystémique de l’État.
Il ne s’agit pas de sanctuariser l’État obèse. Une administration qui dépense davantage pour entretenir sa propre existence que pour servir la société finit par prélever la sève de l’économie qu’elle devait nourrir.
Il faut donc tailler : réduire le train de vie, supprimer les doublons, évaluer les agences publiques, numériser les procédures, combattre les rentes. Mais l’économie réalisée ne devrait pas avoir pour seule destination la contemplation satisfaite d’un déficit réduit.
Une partie des économies dégagées doit irriguer la richesse future : énergie, eau, transports, infrastructures numériques, éducation, santé, recherche.
L’élagage géosystémique ne s’arrête donc pas à la question : combien avons-nous économisé ? Il en pose une autre : qu’allons-nous produire avec cette économie ?
Quand l’économie revient présenter sa facture
L’Argentine fournit déjà quelques éléments de réponse.
La pauvreté, qui avait brutalement augmenté pendant la première phase de l’ajustement, a ensuite fortement reculé : selon l’INDEC, 28,2 % des habitants des 31 principales agglomérations vivaient sous le seuil de pauvreté au second semestre 2025. Ce résultat mérite d’être reconnu. Mais, au premier trimestre 2026, le chômage atteignait encore 7,8 % et l’indice de Gini était passé de 0,435 un an auparavant à 0,442.
L’expérience est trop récente pour devenir un verdict.
La croissance elle-même n’est pas uniforme. Le FMI souligne le dynamisme de l’investissement privé et des exportations, notamment dans l’énergie et les mines, tout en maintenant son attention sur les vulnérabilités extérieures et les risques de financement.
Une économie budgétaire n’est jamais isolée. Si une coupe provoque une perte de revenus, réduit la consommation, fragilise les entreprises, accroît le chômage puis impose des dépenses compensatoires, une partie de l’économie initiale revient par la fenêtre après être sortie par la porte.
C’est une rétroaction.
La France l’a éprouvé avec les Gilets jaunes. Une mesure conçue dans une rationalité économique et écologique s’est heurtée à une réalité sociale et territoriale mal appréciée. Rien ne dit que l’Argentine suivra le même chemin. Mais le précédent rappelle une évidence : une société n’est pas un tableau Excel.
Gouverner suppose cette fibre sociale qui permet de sentir ce que les chiffres taisent. Derrière une dépense que l’on retranche, il y a parfois un service public, un territoire, une famille, une fragilité que les moyennes statistiques finissent par rendre invisible. Un responsable politique doit savoir où couper, mais aussi jusqu’où une société peut consentir à l’effort sans que l’assainissement ne finisse par nourrir le ressentiment.
Car il existe un seuil où la question cesse d’être seulement budgétaire : elle devient une question de confiance. Et la confiance, lorsqu’elle se brise, coûte parfois beaucoup plus cher à restaurer que ce que l’on croyait avoir économisé.
La dette que l’on lègue
Reste la question essentielle : qu’est-ce que désendetter un pays ?
Diminuer la dette financière est souhaitable lorsqu’elle étouffe l’action publique. Mais si cette diminution s’obtient en reportant les investissements indispensables, le bilan change de nature : le passif financier s’améliore tandis qu’un autre, invisible encore, commence à mûrir.
La dette patrimoniale n’est donc pas un plaidoyer pour l’endettement. Elle impose une discipline supplémentaire : regarder ce que chaque dette laisse derrière elle.
Emprunter pour financer éternellement le fonctionnement courant revient à demander au futur de payer notre présent. Emprunter pour construire un équipement utile pendant cinquante ans, qui améliore la productivité et servira plusieurs générations, relève d’une autre logique. Au passif existe une dette ; à l’actif demeure un patrimoine.
D’où cette question, presque naïve, qui devrait accompagner chaque débat sur l’endettement public :
Qu’avons-nous construit avec l’argent emprunté ?
Sous la présidence de Milei, la trajectoire budgétaire de l’État argentin a été bouleversée en très peu de temps. Mais ce redressement des comptes ne suffit pas encore à raconter toute l’histoire. Celle-ci ne s’écrira pas en deux ou trois exercices comptables. Il faudra regarder l’investissement, les infrastructures, la productivité, l’emploi, la cohésion sociale et la capacité de l’Argentine à transformer son redressement en prospérité durable.
La géosystémie propose une autre boussole : retrancher ce qui consomme inutilement la richesse pour fortifier ce qui en produira demain.
Car un État ne lègue pas seulement aux générations suivantes les dettes qu’elles devront rembourser. Il leur lègue aussi les outils avec lesquels elles pourront les rembourser.
C’est toute la différence entre la tronçonneuse et le sécateur.
Couper un arbre fruitier prend quelques minutes. Le faire fructifier exige du temps, du savoir et du discernement. Mais c’est de sa prochaine récolte que vivront ceux qui viennent après nous.
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