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Fukuyama et l’État : Anatomie d’une illusion

7 Septembre 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 07/09/2025 Publié dans #Articles

Fukuyama et l’État :

 Anatomie d’une illusion

Par Jamel BENJEMIA

 

                                                    

Qu’est-ce qu’un État ? Parfois une forteresse dressée contre le chaos, parfois une tente qui claque au vent et se déchire. Entre les deux, un espace instable où les hommes cherchent à respirer. Francis Fukuyama, dans « State Building : gouvernance et ordre du monde au XXIᵉ siècle », croit pouvoir en tracer les fondations comme un architecte sûr de son compas. Mais l’État n’est pas une géométrie : il est un récit en chantier, une cicatrice qui parle. Hobbes le rêvait monstre protecteur, Weber le décrivait machine rationnelle. Et l’Occident, au tournant du XXIᵉ siècle, a voulu exporté la démocratie comme un projet messianique, une greffe imposée à des corps rétifs, un cadeau empoisonné, un colonialisme sous un habit neuf . Chaque fois, le même constat : l’État ne se laisse pas dompter. Fukuyama rêve d’institutions solides, mais oublie qu’aucune pierre ne tient sans des épaules robustes pour la porter.  Il proclame un ordre universel, mais les sociétés ne sont pas dupes. L’État n’est pas un édifice, mais une respiration commune. Alors une question monte, obstinée : peut-on vraiment construire l’État comme on bâtit une route, ou n’est-il qu’un mirage mouvant, né de la peur et de l’espérance mêlées ?

L’universel en trompe-l’œil

Fukuyama avance comme si l’histoire suivait une seule piste, un sentier balisé menant inévitablement à l’État moderne. Mais les civilisations n’avancent pas toutes dans la même direction : certaines bifurquent, d’autres se croisent, d’autres encore s’égarent. La Chine inventa très tôt une bureaucratie ramifiée quand l’Europe trébuchait encore dans la féodalité. L’Afrique dut composer avec des frontières tracées à la règle par les colonisateurs. Le monde arabe balance entre la nostalgie des empires et la persistance de l’esprit tribal. Or Fukuyama ramène ces diversités à une trajectoire unique, comme si l’État n’était qu’une équation dont il possédait la solution.

Il cite l’ère Meiji au Japon comme miracle institutionnel, mais tait les révoltes paysannes, et les humiliations infligées à la société traditionnelle. Il transforme l’histoire en parabole édifiante, en récit moralisateur.

L’État, chez Fukuyama, s’élève comme une bâtisse théorique, mais ses pierres sonnent creux, car il a oublié les « mains sales » dont parlait Sartre, plongées dans le cambouis du pouvoir. Car bâtir un État n’est pas un exercice d’architecture intellectuelle : c’est un travail d’ombres et de sueurs, un compromis toujours imparfait entre l’idéal et la boue, entre l’ordre rêvé et le désordre vécu.

La force et son aveuglement

« Un État doit être fort », répète Fukuyama, « sinon il s’effrite.» Formule séduisante, mais l’histoire enseigne que la force est un poison autant qu’un remède. La force protège parfois, mais le plus souvent elle écrase. Machiavel l’avait compris : gouverner, c’est user de la ruse et de la crainte, non se draper d’une neutralité illusoire. Fukuyama frôle ce dilemme, mais n’ose jamais l’empoigner.

En parlant de l’Amérique latine, il réduit des décennies de dictatures et de guérillas à un simple « déficit institutionnel », en gommant l’immixtion et l’impérialisme américains. La bureaucratie prussienne qu’il admire fut aussi matrice d’un autoritarisme pesant, instrument de discipline plus que de justice.

L’État fort, ou « l’État Léviathan », devient un État borgne : il voit l’ordre mais pas l’injustice, il mesure l’efficacité mais ignore la légitimité. Camus l’avait rappelé dans « L’Homme révolté » : « Le pouvoir sans justice est la révolte des esclaves en attente. »

Les limites introuvables

Fukuyama admet qu’un État trop fort bascule dans la tyrannie et qu’un État trop faible s’effondre. Sa réponse : l’équilibre, l’État limité. Mais cette évidence ressemble à un truisme. Qui, aujourd’hui, oserait réclamer la dictature à visage découvert, ou l’anarchie brute ? Personne sans doute. Mais l’essentiel n’est pas là : c’est l’incarnation qui déraille, la formule qui se perd dans la chair des peuples.

Il cite la séparation des pouvoirs, l’État de droit, les contre-pouvoirs. Mais il oublie ce qu’Alexis de Tocqueville avait perçu en observant l’Amérique : l’implication citoyenne du monde associatif, la vitalité de la société civile, ces forces invisibles qui tiennent un peuple debout en dehors du droit écrit. Fukuyama ne voit pas que les limites de l’État ne sont pas seulement constitutionnelles, mais sociales, culturelles, et symboliques.

En Afrique subsaharienne, il déplore la faiblesse administrative, mais ne dit rien de la résilience des structures coutumières et bénévoles. En Inde, il loue la démocratie, mais tait la force des castes et des communautés qui organisent le quotidien. Lors de la transition post-apartheid, l’Afrique du Sud a montré que la Constitution, si brillante soit-elle, reste lettre morte sans processus de vérité et de réconciliation.

Limiter l’État, c’est aussi l’enraciner dans une mémoire partagée. Ignorer cela, c’est confondre l’écrit et le vécu.

L’ombre portée de l’Occident

Sous la clarté polie de ses phrases, une ombre s’avance, tenace : celle d’un Occident convaincu d’être encore le centre du monde. Fukuyama convoque Hobbes, Tocqueville, Weber, mais fait silence sur Ibn Khaldoun, sur Césaire, sur Fanon, ces voix qui savaient lire dans les sédiments du pouvoir, les cycles de la servitude et les cicatrices de l’histoire coloniale. Dans ses pages, l’Asie n’est qu’une bureaucratie ramifiée, l’Afrique une suite de promesses avortées, le monde arabe une chronique d’échecs annoncés.
Il cite, en exemple éclatant, l’Allemagne reconstruite, mais passe sous silence la tutelle américaine qui l’a couvée, l’occupation militaire et le Plan Marshall sans lesquels l’édifice se serait écroulé. Ce cas particulier devient, sous sa plume, un modèle universel. Comme si les nations renaissaient par magie, hors de tout rapport de force, hors des mains puissantes qui les relèvent ou des cordons ombilicaux qui les tiennent. Fanon, dans « Les Damnés de la terre », l’avait vu : l’État postcolonial porte toujours le masque du colon, même repeint à neuf. En refusant de voir ces marques, Fukuyama transforme la géopolitique en dessin d’arpenteur, comme si l’histoire n’était pas une réminiscence blessée, mais un chantier réduit à des lignes droites bien ciselées.

Or un État ne flotte jamais seul : il est troué d’influences, d’empiètements. Certaines visibles, d’autres rampantes, presque honteuses. Les effacer du récit, c’est s’inventer un monde cousu main, une fiction rassurante qui ment.

L’illusion disséquée

Le paradoxe saute aux yeux : un livre éclatant et bancal, hardi et frileux. Fukuyama rêvait de plans architecturaux universels ; il n’offre qu’une maquette friable. Son mérite : poser la question. Son défaut : croire à une réponse unique.
Un État n’est pas une abstraction. C’est un socle de matière vive, faite de luttes et de sacrifices. Flaubert l’avait dit : « La bêtise consiste à vouloir conclure. » Fukuyama conclut trop vite, comme si la politique se réduisait aux institutions. Mais l’ordre fuit toujours. C’est dans cette fuite, dans ce suspens, que la vérité politique se cache : inachevée, obstinée et rebelle.

L’État, héritage et devenir

On aurait tort de balayer d’un revers de main le livre de Fukuyama. Ses faiblesses mêmes obligent à penser : qu’est-ce qui fait tenir les peuples ? L’État fut une réponse. Toujours délicate, jamais définitive. Arendt l’avait vu dans « Condition de l’homme moderne » : la politique n’est pas mécanique. C’est un espace commun, une scène partagée. Fukuyama récite les institutions. Mais il oublie l’imprévisible, le pardon, l’espérance. Valéry le rappelait : « Les civilisations sont mortelles. » Les États le sont aussi. Ils survivent par la confiance, pas par la force.
Voilà l’angle mort. Gouverner n’est pas une ingénierie. C’est une alchimie. L’État se construit dans la rue autant que dans les institutions, dans la chair des peuples autant que dans les traités. Il échoue à le dire. Son silence même en souligne l’urgence. Car l’État n’est pas un décret. C’est un désordre apprivoisé un instant, toujours prêt à s’échapper, tenu par des hommes qui refusent de plier aux peurs ou aux ingérences. Il demeure frêle, vibrant, suspendu à ce rien qui sépare l’ordre de la chienlit.

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