Plaidoyer pour une fiscalité de l’équité
Plaidoyer pour une fiscalité de l’équité
Par Jamel BENJEMIA
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Septembre revient comme un cérémonial immuable : des deux rives de la Méditerranée, les villes s’éveillent au même rite budgétaire. À Paris comme à Tunis, le calendrier politique se cale sur la mesure froide des chiffres ; l’automne devient saison des équations et des arbitrages, celle où chaque ligne de dépense se charge d’une portée morale. C’est le mois où les lois de finances cessent d’être de simples documents techniques pour se muer en actes de gouvernement, pesant sur l’avenir des nations.
En France, l’épreuve a déjà tranché : le gouvernement Bayrou s’est effondré, pour avoir manqué ce que Giscard appelait « le bon choix ». Il avait préféré des coupes budgétaires d’une ampleur inédite, 43,8 milliards d’euros, jugées iniques et socialement aveugles par les parlementaires français.
En Tunisie, le projet de budget se plie aux orientations du Président Kaïs Saïed, qui a exigé que les piliers sociaux, santé, éducation, soutien aux régions, demeurent audacieux.
Dans ce double contexte, la proposition de Gabriel Zucman, soutenue par sept prix Nobel d’économie, apparaît moins comme un manifeste idéologique que comme une planche de salut, offrant aux États une marge de manœuvre budgétaire : prélever 2 % du patrimoine des ultra-fortunés, c’est consolider les fondations pour éviter que l’édifice social s’effondre.
À peine 1 800 personnes en France, l’équivalent d’un village, tiennent entre leurs mains près de mille milliards d’euros, et une taxe de 2 % rapporterait près de 20 milliards d’euros par an, dix fois l’Impôt sur la Fortune Immobilière (IFI). En Tunisie, le paysage est plus restreint mais tout aussi concentré : quelque 8 000 personnes se partagent une fortune globale estimée à 16 milliards de dollars, soit 48 milliards de dinars au taux de change de trois dinars pour un dollar.
Une taxe de 2 % sur cette assiette générerait près d’un milliard de dinars par an, soit l’équivalent d’un quart du budget du ministère tunisien de la Santé (4 milliards de dinars) : assez pour désendetter partiellement l’État, moderniser des hôpitaux et rouvrir l’horizon des régions délaissées.
Ce chiffre, pour la Tunisie, paraît encore sous-évalué et masque l’ampleur réelle de la concentration de la richesse. La fréquence de la double nationalité et l’expatriation de nombreux détenteurs de patrimoine obscurcissent davantage l’évaluation, au point que le dernier Wealth Africa Report peine encore à cerner avec précision le cas tunisien.
L’exil fiscal, fable réchauffée
Les adversaires de cette taxe brandissent l’épouvantail de l’exil fiscal. Pourtant, les capitaux ne sont pas des moineaux qu’un coup de sifflet suffirait à disperser. Ils demeurent là où règne la stabilité juridique, où fonctionnent des infrastructures fiables, où prospèrent des marchés dynamiques, et où se perfectionne une main-d’œuvre formée. L’expérience internationale est claire : la Norvège, l’Espagne, mais aussi l’Argentine lors de sa contribution exceptionnelle post-Covid, ont mis en place des prélèvements ciblés sans voir leur appareil productif se volatiliser. L’attractivité d’une nation repose moins sur son taux marginal d’imposition que sur la confiance qu’elle inspire. Une société juste, où chacun se sent partie prenante, attire davantage les investisseurs qu’un pays où les fractures sociales menacent chaque scrutin de basculer dans l’embrasement.
L’État protecteur
On caricature l’État en mastodonte budgétaire aux pieds d’argile, prodigue pour ses citoyens et avare pour l’intérêt commun. Sa mission première n’est pas de conserver les rentes, mais de garantir la paix civile, d’arroser les racines plutôt que d’engraisser les branches mortes. Injecter l’argent public dans l’éducation, la santé, les infrastructures, c’est nourrir la sève qui empêche l’arbre social de se dessécher. Keynes l’avait vu : « À long terme, nous serons tous morts », mais à court terme, il faut créer l’emploi, soutenir la demande et muscler l’appareil productif.
En France, près de 120 milliards d’euros se perdent chaque année dans un maquis d’agences et de commissions au nom si fleuri qu’elles semblent rédigées par un poète de la bureaucratie : Haut-Conseil à tout, Observatoire de rien, Comité Théodule de la concertation éternelle, Mission permanente sur l’éphémère, Conseil supérieur de l’attente patiente. Chacune créée pour recaser un ami, offrir un siège capitonné à un haut fonctionnaire lassé du terrain, ou donner l’illusion que l’étude est en cours, comme si la paperasse suffisait à gouverner.
En Tunisie, on a nommé en 2016, un PDG pour le métro léger de Sfax. Il est parti à la retraite et le projet n’a pas vu le jour. Les gabegies existent : agences sans objet, comités consultatifs sans mandat clair, doublons administratifs. Certaines méritent d’être sabrées sans état d’âme ; d’autres peuvent être repensées, fusionnées, redéployées. L’enjeu n’est pas de tout raser, mais de réallouer au cas par cas.
Les Gilets jaunes en France, surgis le 17 novembre 2018, ont battu le pavé tout au long de 2019. La révolte du pain en Tunisie, en décembre 1983 et janvier 1984, n’était pas un caprice populaire mais une secousse tellurique. Des sismographes, oui, mais qui annoncent l’éruption plutôt que de la contenir. Quand la justice sociale s’efface, la rue devient un cratère, la colère y bouillonne et finit par jaillir. Les gouvernants qui s’aveuglent croient acheter la paix en différant la réponse ; ils ne font que repousser l’heure où le sol se fendra. Une fiscalité équitable, loin d’être un luxe idéologique, agit comme une digue : elle canalise la lave avant qu’elle n’embrase la cité entière. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, l’a démontré : les inégalités extrêmes fragilisent la demande globale, freinent la croissance et minent la démocratie. Samir Amin l’avait prévenu bien avant : « dans le système mondial tel qu’il fonctionne, les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent ».
La réalité budgétaire
Au XIVe siècle, Ibn Khaldoun écrivait : « La justice est le fondement de toute civilisation ». Ce n’était pas une sentence abstraite ; il parlait aussi de la justice sociale. Cette maxime mériterait d’être gravée en lettres d’or au fronton de tous les ministères des Finances, rappel quotidien de ce que signifie gouverner. L’impôt sur les grandes fortunes n’est pas une invention punitive : c’est une traduction moderne de cette sagesse millénaire.
On accuse la taxe Zucman de 2 % d’être un artifice politique. Mais le vrai tour de passe-passe est ailleurs : dans l’optimisation fiscale qui permet à certains milliardaires de contribuer à hauteur de 0,2 % de leur fortune, bien moins que l’enseignant ou l’ouvrier. Restaurer un plancher équitable, c’est rappeler que la solidarité n’est pas un supplément d’âme.
Taxer n’est pas confisquer. Taxer, c’est transformer une fraction de la richesse privée en biens publics, en écoles qui tiennent debout, en hôpitaux qui soignent, en infrastructures qui relient. C’est garantir, pour reprendre l’image d’Ibn Khaldoun, que la cité ne se vide pas de sa substance. Une société où les élites économiques contribuent à la mesure de leur puissance n’humilie pas la réussite, elle l’intègre dans un récit commun.
L’équité comme pacte de stabilité
Il est temps de dépasser l’ancienne querelle entre libéralisme intégral et étatisme paralysant. La fiscalité du XXIe siècle doit être intelligente, prévisible, transparente : récompenser l’innovation, freiner la rente, protéger le risque productif, décourager la spéculation stérile. Elle doit rappeler que la fortune se construit sur des routes, des lois, des écoles financées par l’effort commun.
Taxer les grandes fortunes à 2 %, que ce soit à Paris ou à Tunis, c’est acheter la paix sociale à bon prix. Là où l’injustice prospère, le chaos n’est jamais loin. Là où la redistribution s’exerce avec équité, le corps social respire. Aux nations de se souvenir que l’économie n’est pas une mécanique aveugle : elle est la science des équilibres humains. Et de cet équilibre dépend la survie du tissu social, qu’il s’agisse de l’Europe ou du Maghreb, de métropoles saturées ou de régions délaissées. Combien de temps les nations oseront-elles retarder ce rendez-vous avec l’équité, avant que le tissu ne se déchire tout entier et qu’aucune main ne puisse plus le raccommoder ?
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