Le dernier tabou à l'épreuve de l'intelligence artificielle
Le dernier tabou à l'épreuve de l'intelligence artificielle
Par Jamel BENJEMIA
/image%2F3062509%2F20260802%2Fob_6e3673_jbenjemia.jpg)
Le 6 août 1945, Hiroshima ne révéla pas seulement une arme nouvelle. La ville japonaise devint le miroir noir dans lequel l’humanité aperçut, pour la première fois, la possibilité de sa propre fin. Trois jours plus tard, Nagasaki ôta à l’effroi son caractère d’hypothèse. Désormais, la civilisation possédait le moyen de s’abolir elle-même.
Depuis lors, une paix singulière s’est installée, moins fondée sur la confiance que sur la retenue. Les arsenaux ont grandi, les rivalités se sont multipliées, les crises ont parfois conduit le monde jusqu’au bord du gouffre ; pourtant, le seuil nucléaire n’a plus été franchi. Les stratèges ont nommé cette abstention le « tabou nucléaire ». L’expression est froide. La réalité, elle, relève presque du sacré : les hommes ont conservé la conscience qu’il existe des victoires dont aucun survivant ne pourrait se glorifier.
Or cette digue morale entre aujourd’hui dans une zone de tempête. La guerre en Ukraine a rendu à l’atome sa place dans le vocabulaire des menaces. L’affrontement américano-iranien se déploie au nom de l’objectif officiellement affiché d’empêcher Téhéran d’accéder à l’arme nucléaire. À cette géopolitique déjà explosive s’ajoute une révolution plus silencieuse : l’intelligence artificielle pénètre les centres de commandement, accélère l’analyse, prétend réduire l’incertitude et, surtout, comprime le temps laissé au doute.
La question n’est donc plus seulement de savoir qui possède la bombe, mais qui, de l’homme ou du calcul, gouvernera l’instant où il faudra choisir de ne pas l’utiliser.
La victoire invisible de la retenue
Les grandes conquêtes de l’humanité ne sont pas toujours celles que l’on grave dans le marbre. Certaines se mesurent à l’abîme évité. Depuis 1945, le monde a connu des guerres, des invasions, des génocides et des crises où la raison semblait s’être retirée. Pourtant, l’arme atomique n’a plus été employée. Cette abstention, fragile et jamais garantie, demeure peut-être la victoire morale la plus considérable de notre temps.
La dissuasion en explique une part : chacun renonce à frapper parce qu’il sait qu’il périra avec son ennemi. Mais le tabou nucléaire va plus loin que cette arithmétique de la peur. Il trace une frontière intérieure. Au-delà d’un certain degré de destruction, la guerre cesse d’être un instrument politique pour devenir une profanation de l’avenir.
La crise de Cuba l’a montré : le monde fut sauvé non par l’infaillibilité des systèmes, mais par la faculté humaine de ralentir, d’écouter, de douter. Quelques hommes refusèrent alors de confondre fermeté et aveuglement. Cette hésitation, que les doctrines militaires méprisent parfois, fut une forme supérieure de courage.
Le tabou nucléaire repose donc sur une mémoire : celle d’Hiroshima, ce tombeau ouvert dans la conscience universelle. Tant qu’elle demeure vivante, la puissance peut consentir à sa propre limite. Mais lorsqu’une époque admire la vitesse davantage que le jugement, la retenue devient vulnérable.
Le retour de l’atome dans un monde sans boussole
On avait cru, après la chute de l’Union soviétique, que l’atome rejoindrait le musée des terreurs anciennes. La mondialisation devait adoucir les rivalités. Cette confiance n’aura duré qu’une génération. La géographie a repris ses droits, avec ses détroits, ses frontières, ses ressources rares et ses vieilles blessures.
Le dossier iranien condense cette nouvelle époque. Les États-Unis et Israël affirment vouloir empêcher Téhéran de franchir le seuil militaire. L’Iran revendique un programme nucléaire civil et rappelle avoir privilégié la voie diplomatique : l’accord de Vienne fut conclu en 2015 sous Barack Obama, puis un mémorandum fut signé le 17 juin 2026, Donald Trump apposant sa signature à Versailles. Washington s’est retiré du premier en 2018 ; quant au second, les événements n’auront mis que quelques semaines à en révéler la précarité. Comment exiger de Téhéran le respect absolu de sa parole lorsque l’Amérique traite la sienne comme révocable au gré des circonstances ?
Pendant ce temps, la Corée du Nord perfectionne son arsenal, l’Inde et le Pakistan vivent sous une dissuasion réciproque, la Chine accroît ses capacités, la Russie rappelle les siennes et les États-Unis rénovent leur triade. L’atome n’a pas disparu ; il a changé de décor.
Ce retour devient vertigineux au moment précis où l’intelligence artificielle transforme la guerre.
Mais le plus troublant demeure cette géométrie variable du droit international : ce qui est toléré chez les uns devient proscrit chez les autres. À la fin des années 1960, le physicien tunisien Béchir Torki conçut un projet pionnier de centrale nucléaire civile associant production d'électricité et dessalement de l'eau de mer afin d'accompagner le développement du Sud tunisien. Ce projet, finalement abandonné dans un contexte de fortes réticences américaines, présentait des similitudes saisissantes avec le programme de développement nucléaire et de dessalement envisagé quelques années plus tard dans le Néguev israélien. L'Histoire n'a jamais établi l'existence d'un lien de filiation entre les deux projets ; elle révèle en revanche une constante plus dérangeante : certains États peuvent explorer l'atome au nom du développement, tandis que d'autres se voient contester jusqu'au droit d'en concevoir l'ambition.
Quand la machine confisque l’hésitation
Toutes les révolutions militaires ont accru la portée des armes. L’intelligence artificielle, elle, modifie la durée de la décision. Satellites, drones, capteurs, écoutes, cyberdéfenses : une masse presque inhumaine de données converge vers des systèmes capables de repérer une anomalie, de bâtir des scénarios et de recommander une riposte avant que l’esprit humain ait ordonné les faits.
Le danger le plus crédible n’est pas celui d’un robot devenu souverain, qui déclencherait seul l’apocalypse. Il est plus discret, donc plus redoutable. Il commence le jour où le responsable politique ne décide plus vraiment, mais ratifie une solution présentée comme l’aboutissement de millions de simulations. Comment contredire une machine qui prétend avoir comparé tous les possibles ? Comment douter lorsque chaque seconde devient un risque ?
À cet instant, la responsabilité ne disparaît pas ; elle se dilue. L’homme demeure juridiquement maître, mais devient psychologiquement captif du calcul. La machine n’ordonne pas : elle rend le refus presque coupable.
Or le tabou nucléaire s’est construit sur ce que l’algorithme ignore : la conscience de l’irréparable. Une intelligence artificielle peut mesurer les destructions, estimer les pertes, prévoir l’effondrement d’un réseau. Elle ne connaîtra jamais le silence d’une ville anéantie, ni le remords d’avoir condamné des enfants innocents.
Si la politique devient la continuation de l’algorithme sous les apparences d’une décision humaine, la guerre aura changé de maître sans que personne n’ose le reconnaître.
Le secret de Polichinelle et le nouvel âge de la responsabilité
La non-prolifération a longtemps reposé sur deux murailles. La première était matérielle : matières fissiles, installations industrielles, vecteurs et infrastructures de production. La seconde était intellectuelle : un savoir fragmenté, complexe, jalousement conservé par les États et quelques scientifiques privilégiés.
L’intelligence artificielle ne supprime pas la barrière matérielle : elle ne fournit ni l’uranium enrichi ni les installations nécessaires. Elle fragilise cependant la muraille intellectuelle, rapproche des savoirs dispersés, accélère les calculs et réduit le coût de modélisations autrefois réservées à des équipes hautement spécialisées. Le savoir nucléaire n’est plus le sanctuaire impénétrable qu’il fut autrefois ; le véritable secret réside désormais dans la chaîne industrielle clandestine capable de le convertir en arme. Dès lors, des puissances que l’on croyait durablement éloignées du seuil pourraient s’en approcher dans le silence, et réserver au monde de redoutables surprises.
L’enjeu n’est pas de brider l’intelligence artificielle, mais de lui assigner une place : qu’elle éclaire sans commander, alerte sans conclure, conseille sans acquérir le prestige d’un oracle. Une civilisation qui délègue aux machines la décision de survivre renonce déjà à sa souveraineté morale.
Désormais, la maîtrise du savoir comptera moins que la capacité d’en répondre devant l’humanité.
Rendre le veto à l’humanité
Depuis Hiroshima, l’humanité n’a pas été protégée par la bonté des arsenaux, mais par les instants de lucidité où des dirigeants refusèrent l’escalade.
L’intelligence artificielle nous place devant une épreuve comparable. Elle peut devenir l’accélérateur suprême de la confrontation ou le plus puissant instrument de prévention jamais conçu. Mais la technique n’a pas de morale propre. Elle reflétera la force de nos institutions ou amplifiera leurs faiblesses.
Or l’ordre international demeure prisonnier de 1945. Le Conseil de sécurité perpétue l’iniquité d’un droit de veto réservé à cinq puissances. Ce privilège paralysant contredit l’idée même de communauté internationale. Puisque l’anéantissement nucléaire ne connaît ni frontières ni souverainetés, aucun État ne devrait pouvoir, par son seul veto, soustraire sa conduite au jugement de la communauté humaine.
Il faut donc refonder les Nations unies en révisant la Charte : lorsqu’un veto bloque une résolution concernant une menace, une agression caractérisée ou un crime de masse, un vote des trois quarts de l’Assemblée générale devrait pouvoir le lever. La réforme paraît presque impossible, puisqu’elle suppose l’assentiment de ceux qu’elle dessaisirait. Mais l’Histoire commence souvent par déclarer nécessaire ce que les puissances jugeaient impossible.
Car lorsque le savoir circule presque à la vitesse de la lumière, la paix ne peut plus être protégée par le secret. Elle ne peut l’être que par le droit, la coopération et une gouvernance digne de l’intelligence que nous avons créée.
Une civilisation ne se mesure pas à la puissance des armes qu’elle invente, mais à la sagesse avec laquelle elle renonce à les utiliser. Le véritable monopole du XXIᵉ siècle ne sera plus celui de la connaissance. Il sera celui de la responsabilité.
/image%2F3062509%2F20200814%2Fob_68d917_jbenjemia.jpg)
Commenter cet article