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Réconcilier la Tunisie avec son territoire

26 Juillet 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 26/07/2026 Publié dans #Articles

Réconcilier la Tunisie avec son territoire

Par Jamel BENJEMIA

 

La nature ne se venge jamais ; elle se retire.

Elle déserte d’abord les rivières que l’on empoisonne, puis les poissons qui disparaissent sans fracas, les arbres dont la sève s’épuise, les oiseaux qui détournent leurs migrations et, finalement, les hommes eux-mêmes, lorsqu’ils découvrent qu’aucune prospérité ne peut durablement s’enraciner dans une terre que l’on a cessé de respecter.

Le déclin écologique n’arrive pas toujours sous la forme spectaculaire d’une catastrophe. Il s’insinue dans les habitudes, s’installe dans les silences administratifs, se banalise derrière les murs des usines et les décharges improvisées. Il progresse avec la patience de l’eau qui creuse la pierre, jusqu’au jour où le paysage familier ne nous reconnaît plus.

Slimane et Gabès incarnent aujourd’hui deux visages d’une même inquiétude nationale.

À Slimane, les eaux usées, les déchets, la prolifération des moustiques et une urbanisation mal maîtrisée fragilisent un territoire pourtant riche de son potentiel agricole, maritime et humain. À Gabès, le phosphogypse a ouvert, depuis des décennies, une blessure profonde entre l’industrie, la mer et la population, faisant de tout un littoral le témoin d’un développement qui a trop longtemps dissimulé le coût de ses cicatrices.

À première vue, ces villes semblent raconter des histoires différentes. En réalité, elles composent un seul récit : celui d’un pays qui ne pourra réconcilier son développement avec son avenir qu’en faisant de l’écologie non plus une politique sectorielle, mais la respiration même de son projet national.

L’écologie, autre nom de la souveraineté

Longtemps, l’environnement fut relégué au rang de préoccupation secondaire, comme si l’économie pouvait prospérer sur une terre épuisée. Cette illusion appartient désormais au passé.

Une rivière polluée renchérit l’eau potable ; un sol dégradé affaiblit la sécurité alimentaire ; une plage souillée éloigne les visiteurs ; une usine mal contrôlée privatise ses bénéfices et reporte ses dommages sur la santé publique. La nature présente toujours sa facture, mais elle l’adresse souvent aux générations suivantes.

La richesse d’un pays ne se mesure donc pas seulement à ses routes, à ses barrages ou à ses réserves de change. Elle réside aussi dans la pureté de son air, la fertilité de ses terres, la disponibilité de son eau et la confiance que les citoyens accordent à leur propre territoire.

Protéger l’environnement, c’est défendre la santé, l’agriculture, le tourisme, l’emploi et la cohésion sociale. C’est surtout préserver la liberté d’une nation à décider de son avenir. Car un pays qui ne maîtrise plus son eau, ses sols ni son alimentation abandonne peu à peu une part de sa souveraineté.

Penser nationalement, agir territorialement

Adopté à Rio en 1992, l’Agenda 21 portait une intuition toujours féconde : l’écologie ne se gouverne pas seulement depuis les capitales. Elle exige la participation des communes, des citoyens, des entreprises, des associations et des chercheurs, au plus près des territoires.

La Tunisie gagnerait à en retrouver l’esprit : inscrire l’environnement dans chaque décision, rapprocher l’action publique du terrain et soumettre les promesses à l’épreuve du réel.

Car Slimane ne se sauvera pas depuis un bureau de Tunis, pas plus que Gabès ne guérira sous l’effet de commissions éloignées de son rivage. Chaque région possède ses blessures, ses ressources et ses équilibres propres. À l’État de fixer le cap, les normes et les financements ; aux territoires de donner chair à l’action.

Des agendas écologiques locaux pourraient ainsi dresser un diagnostic public, définir des priorités, répartir les responsabilités et établir un calendrier lisible.

La démocratie écologique commence lorsque chacun sait ce qui pollue, qui doit agir, dans quel délai et avec quels moyens.

Passer de la réparation à la prévention

La Tunisie intervient trop souvent lorsque le mal est déjà visible : poissons morts, plages fermées, moustiques envahissants, odeurs insoutenables. Gouverner ainsi revient à attendre la fièvre avant de chercher la cause.

Le temps est venu de faire de l’écologie une politique d’anticipation.

Capteurs, satellites, drones et outils numériques permettent désormais de surveiller l’air, les nappes, les oueds et le littoral avant que la pollution ne devienne irréversible. Mais une alerte sans suite, une étude sans effet et une norme sans contrôle ne sont que les parures technologiques de l’inaction.

Une plateforme nationale de vigilance environnementale devrait donc rendre les données publiques et déclencher automatiquement des inspections, des mises en conformité et, lorsque cela s’impose, des réparations.

La prévention doit aussi précéder chaque projet industriel, urbain, agricole ou touristique. L’étude d’impact ne peut plus servir de caution tardive à une décision déjà prise.

Le progrès ne consiste pas seulement à mieux réparer les dégâts. Il consiste à les empêcher de naître.

Réparer les blessures industrielles

Les nations lucides savent faire de leurs blessures des laboratoires.

Gabès porte depuis trop longtemps le poids du phosphogypse. Cette réalité exige d’abord la vérité, puis la réparation. Mais elle peut aussi devenir le point de départ d’une reconquête industrielle.

La ville pourrait s’imposer comme un pôle méditerranéen de dépollution, de chimie verte, de recyclage et de restauration des littoraux. Le territoire meurtri par l’ancien modèle deviendrait ainsi l’avant-garde du suivant.

Cette mutation devrait associer chercheurs, universités, entreprises, ingénieurs et partenaires internationaux. Il ne s’agit pas de sacrifier l’emploi au nom de l’écologie, mais d’organiser une transition juste : moderniser les procédés, réduire les rejets, former les salariés et faire naître de nouveaux métiers.

Demain, dépolluer les sols, restaurer la mer et valoriser les déchets constitueront des savoir-faire aussi précieux que les machines que l’on exporte aujourd’hui.

Gabès peut en offrir la preuve : lorsque la volonté politique rejoint l’intelligence, une blessure industrielle peut devenir une richesse d’avenir.

Faire de l’écologie une culture nationale

Aucune loi ne remplacera la conscience collective ; mais aucune conscience ne résiste longtemps lorsque l’incivisme demeure impuni et que les services publics renoncent.

Une plage reste propre lorsque l’État assume sa tâche, que les entreprises réduisent leurs déchets et que chaque citoyen reconnaît dans le rivage une part de son héritage. La responsabilité doit être partagée, jamais abandonnée.

On ne peut exiger le tri sans organiser la collecte, prêcher l’économie de l’eau en laissant fuir les réseaux, ni célébrer le littoral tout en tolérant les rejets clandestins.

Cette culture commence à l’école et s’accomplit dans les gestes quotidiens : réparer, réutiliser, économiser, préserver. Car une nation se révèle autant dans la propreté de ses rues que dans la majesté de ses monuments.

De la promesse à la méthode

La Tunisie concentre, sur un territoire resserré, une diversité rare : mer, montagnes, forêts, steppes, oasis et désert. Ce patrimoine n’est pas seulement une beauté à préserver ; il peut devenir une force économique, scientifique et sociale.

Encore faut-il passer des initiatives dispersées à un véritable Pacte écologique tunisien.

Ce Pacte ne saurait être une déclaration de plus. Il devrait lier l’État, les régions, les entreprises, les chercheurs, les agriculteurs, les associations et les citoyens autour de quelques exigences simples : dire la vérité sur les pollutions, cartographier les risques, fixer des objectifs locaux, garantir les financements, accompagner les reconversions et mesurer publiquement les résultats.

Chaque ministère devrait porter une obligation environnementale précise. Tout grand projet d’infrastructure devrait restaurer autant qu’il construit. Chaque investissement devrait être jugé non seulement sur son rendement, mais sur l’empreinte qu’il laisse au territoire.

Alors, l’écologie cesserait d’être un secteur administratif. Elle deviendrait une méthode de gouvernement.

Rendre la Tunisie à ceux qui viendront

Réconcilier la Tunisie avec son territoire ne signifie ni idéaliser la nature ni renoncer au progrès. Cela signifie choisir un développement qui ne détruise pas les conditions de sa propre durée.

Il ne s’agit plus d’opposer l’usine à la mer, l’emploi à la santé ou la ville à la campagne, mais d’inventer une prospérité qui cesse d’hypothéquer l’avenir pour soulager le présent.

Le Pacte écologique devrait porter cette exigence : aucune région ne sera sacrifiée, aucun citoyen ne devra choisir entre son travail et la santé de ses enfants, aucune richesse ne sera tenue pour légitime si elle appauvrit la terre qui l’a produite.

Un pays n’appartient jamais tout à fait à une génération. Il lui est confié.

La nôtre devra donc répondre à cette question simple : avons-nous seulement habité la Tunisie, ou avons-nous su la transmettre ?

La véritable prospérité se mesurera à ceci : dans cinquante ans, nos enfants pourront encore reconnaître la Tunisie dans la mer, les oasis, les collines et les villes que nous leur aurons confiées.

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