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Entre mémoire et renouveau : La quête d'une autosuffisance nourricière en Tunisie.

23 Mars 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 23/03/2025 Publié dans #Articles

Entre mémoire et renouveau : 
La quête d'une autosuffisance nourricière en Tunisie.


       Par

Jamel

BENJEMIA                                
                

                                                  

La Tunisie, terre de lumière et d’histoire, s’étire entre mer et désert, façonnée par les vents du temps et la résilience de son peuple. Depuis l’Antiquité, ce pays a su transformer les défis en opportunités, apprivoisant une nature tantôt généreuse, tantôt capricieuse. Aujourd’hui encore, face aux incertitudes climatiques et économiques, l’impératif de l’autosuffisance alimentaire résonne comme une nécessité vitale. Plus qu’un enjeu de survie, c’est une quête d’harmonie, un retour aux racines profondes de la terre nourricière.
Mais comment concilier tradition et modernité, sagesse ancestrale et innovations contemporaines ? Comment réapprendre à cultiver sans épuiser, à récolter sans dénaturer, à nourrir sans aliéner ? À travers l’histoire de l’agriculture tunisienne, de ses terres fertiles aux jardins suspendus de Djebba El Olia, ce texte explore les chemins d’une autonomie retrouvée.


La mémoire des sols et le chant des saisons
Dans chaque grain de sable des plaines du Sahel, dans chaque motte de terre des vallées de la Medjerda, repose un savoir ancestral, tissé de patience et d’ingéniosité. Depuis des millénaires, l’agriculture tunisienne s’est adaptée aux caprices du ciel, composant avec les sécheresses, les crues, et les vents brûlants du désert.
Les fellahs d’hier, véritables alchimistes, décryptaient le murmure du vent et l’absence éloquente des nuages. Ils plantaient en fonction des cycles lunaires, irriguaient avec la parcimonie d’un orfèvre dosant son or, et récoltaient en respectant le rythme sacré des saisons. De l’olivier centenaire au blé doré des plaines, chaque culture était un maillon d’une harmonie subtile entre l’homme et la nature.
Aujourd’hui, sous l’uniformisation imposée par les marchés mondialisés, ce savoir précieux menace de disparaître sous le poids de l’agriculture intensive. Pourtant, au cœur de cette tempête, certaines régions de Tunisie perpétuent l’équilibre fragile d’une agriculture durable. C’est dans cet interstice, entre préservation et innovation, que repose l’espoir d’une autosuffisance renouvelée.


Le défi de l’autonomie alimentaire
L’autosuffisance alimentaire n’est pas une utopie, mais un horizon vers lequel il faut marcher avec lucidité et détermination. La Tunisie, malgré ses richesses naturelles, dépend encore largement des importations pour nourrir sa population. Blé, sucre, huile végétale : ces denrées essentielles arrivent par bateaux, soumises aux fluctuations des marchés internationaux et aux tensions géopolitiques.
Chaque crise met en lumière cette fragilité : une sécheresse, un conflit à des milliers de kilomètres, et soudain, les prix flambent, les rayons se vident, l’angoisse s’installe. Pourtant, les solutions existent. Redonner vie aux cultures vivrières, réhabiliter les semences locales, investir dans une agriculture régénératrice, autant de voies qui permettraient de renouer avec une souveraineté alimentaire réelle.
Cette ambition se confronte à des défis majeurs : morcellement des terres, exode rural croissant, désintérêt des jeunes pour un métier jugé moins prometteur que les illusions urbaines. Comment alors inverser la tendance ? Comment redonner au métier de cultivateur ses lettres de noblesse ? La réponse pourrait bien résider dans des modèles ancestraux réadaptés aux défis contemporains.


Les jardins suspendus de Djebba El Olia : un miracle d’ingéniosité
Dans les hauteurs du gouvernorat de Béja, Djebba El Olia se dresse comme un sanctuaire vivant où l’homme et la nature dialoguent en parfaite intelligence. Ici, les montagnes ne sont pas un obstacle, mais un écrin sculpté par des siècles de patience et de savoir-faire. Les jardins suspendus, reconnus par la FAO comme un système ingénieux du patrimoine agricole mondial (SIPAM), incarnent cette alliance harmonieuse où chaque pierre posée, chaque arbre planté, chaque rigole tracée témoigne d’une résilience séculaire.
Dans ces terrasses millénaires, l’eau, ce trésor inestimable, est captée et guidée avec une minutie d’un expert. Chaque goutte devient une offrande, préservée par des murs de pierres sèches qui retiennent l’humidité et limitent l’érosion. Figuiers, oliviers, grenadiers et amandiers y prospèrent, défiant la rudesse du climat dans une danse silencieuse avec le sol.
Les agriculteurs de Djebba ne sont pas seulement des cultivateurs, ce sont des gardiens d’un héritage fragile, des passeurs de mémoire. Ils perpétuent un art agricole où le geste est sacré, où la terre n’est pas une ressource à exploiter, mais une alliée à chérir. Face aux ravages de l’agriculture intensive, ces jardins suspendus offrent une leçon précieuse : produire sans détruire, cultiver sans compromettre l’avenir.


L’eau, fil d’or de l’autonomie agricole
Si la terre est le berceau de la vie, l’eau en est le souffle vital. En Tunisie, où les précipitations sont irrégulières et les nappes phréatiques surexploitées, la gestion de l’eau est une question cruciale.
Depuis des siècles, les agriculteurs ont su tirer parti des moindres gouttes en développant des systèmes habiles. Les « jessours », ces barrages de terre construits sur les versants des collines, permettent de capter et de retenir l’eau pour irriguer les cultures. Les citernes creusées dans la roche, dénommées « Majel »,  autrefois présentes dans chaque village, assurent une réserve précieuse pour les saisons arides.
Ces savoirs d’antan, loin d’être obsolètes, se marient aujourd’hui aux innovations : goutte-à-goutte, récupération des eaux pluviales, recyclage des eaux usées, autant de leviers pour une gestion plus efficiente. Car l’eau n’est pas seulement une ressource, elle est un patrimoine à préserver, un bien commun qui ne saurait être sacrifié aux logiques marchandes.
Assurer l’autonomie agricole de la Tunisie passe par une révolution de l’eau, où chaque goutte compte et où la sagesse d’hier éclaire les choix de demain.


Réconcilier l’homme et la terre.
L’autosuffisance ne s’impose pas, elle se construit, patiemment, geste après geste, récolte après récolte. Il ne s’agit pas d’un retour nostalgique à un passé idéalisé, mais d’une réconciliation entre tradition et modernité, entre l’intelligence du passé et les innovations du futur.
L’agroécologie, la permaculture, la valorisation des savoirs locaux offrent des pistes concrètes pour repenser notre rapport à la terre. Loin des monocultures destructrices, elles prônent un modèle où la diversité est une force, où la fertilité des sols est préservée, où les agriculteurs redeviennent les architectes de leur destin.
La Tunisie possède les ressources et le savoir-faire pour réussir cette transition. Mais il faut une volonté politique forte, une mobilisation collective, un changement de regard. Il faut comprendre que l’autosuffisance n’est pas une contrainte, mais une libération, une promesse d’avenir où chaque Tunisien pourrait se nourrir de la richesse de son propre terroir.
L’autosuffisance alimentaire en Tunisie n’est ni un mirage, ni un phantasme. C’est un appel à renouer avec la terre, à retrouver la sagesse des anciens sans renier les avancées du présent. C’est un engagement, un serment fait à la terre nourricière de ne plus l’épuiser, mais de la cultiver avec respect et intelligence.
Les jardins suspendus de Djebba El Olia, témoins silencieux du génie humain, rappellent une vérité immuable : la terre ne ment pas à ceux qui la comprennent. Elle se donne à ceux qui l’aiment, elle prospère entre les mains de ceux qui l’écoutent.
Que chaque graine semée soit une promesse, que chaque récolte soit une victoire, que chaque champ cultivé soit un poème écrit en lettres de lumière sur la peau du monde. L’autosuffisance n’est pas un repli, c’est une renaissance. Et c’est en redonnant à la terre sa voix que la Tunisie retrouvera la sienne.
La terre, qui a vu naître Magon, véritable encyclopédie vivante de l'agriculture, ne peut manquer de vibrer au rythme de cette révolution agricole.

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L’eau, la vie : bâtir l’avenir hydrique de la Tunisie.

9 Mars 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 09/03/2025 Publié dans #Articles

L’eau, la vie : bâtir l’avenir hydrique de la Tunisie.            
                                     

Par

Jamel

BENJEMIA                             
                          

                                             

L’eau est bien plus qu’une ressource : elle est le souffle même de la vie. En Tunisie, pays au climat aride où les précipitations se font rares et inégales, la gestion de l’eau est devenue un défi stratégique. Or, face à l’accélération du changement climatique, à la pression démographique et à l’épuisement des nappes phréatiques, il est urgent de repenser notre modèle de gestion hydrique.
Actuellement, l’essentiel des besoins en eau potable repose sur des ressources souterraines surexploitées, menaçant ainsi leur durabilité. Pourtant, des alternatives existent : la désalinisation, le recyclage des eaux usées, la collecte des eaux de pluie ou encore l’innovation technologique à travers la condensation de l’humidité de l’air. À cela s’ajoutent des solutions d’efficacité, comme l’usage de toilettes économes ou la réutilisation des eaux domestiques pour des usages secondaires.
Longtemps, les barrages ont constitué l’épine dorsale de la gestion de l’eau en Tunisie. Mais aujourd’hui, ces infrastructures montrent leurs limites. L’envasement progressif, conséquence d’une érosion accélérée, réduit considérablement leur capacité de stockage. Selon les estimations, près d’un tiers de leur volume initial est désormais perdu. Une situation préoccupante qui met à mal l’approvisionnement en eau potable et l’irrigation agricole.
Dans les zones rurales, où l’accès à l’eau repose souvent sur de petits ouvrages hydrauliques, la situation est encore plus alarmante. Le phénomène du « tamis » – l’accumulation de sédiments dans les réservoirs – entrave le captage des eaux de pluie et accentue la dépendance aux ressources souterraines, déjà surexploitées.
Face à ces défis, une approche exclusivement basée sur l’extension des barrages ne suffit plus. Il est impératif d’explorer d’autres leviers pour garantir la sécurité hydrique du pays.

 

Désalinisation : une nécessité incontournable


Face à la raréfaction des ressources en eau douce et à l’épuisement progressif des nappes phréatiques, la désalinisation apparaît aujourd’hui comme une solution incontournable pour garantir l’approvisionnement en eau potable en Tunisie. Avec un littoral de plus de 1 300 kilomètres, le pays dispose d’un accès privilégié à l’eau de mer, une ressource abondante mais encore sous-exploitée. Certes, la désalinisation représente un défi technologique et énergétique, mais les avancées récentes permettent d’envisager son développement à grande échelle tout en maîtrisant son coût environnemental et économique.
Dans cette optique, l’optimisation des techniques de dessalement devient un enjeu central. L’osmose inverse, technologie aujourd’hui dominante, permet de produire de l’eau potable avec une efficacité accrue, réduisant ainsi la consommation énergétique et l’impact sur les écosystèmes marins. Toutefois, son déploiement massif nécessite une intégration intelligente au sein du mix énergétique national. 
Le mois dernier, l’Algérie a mis en service l’usine de dessalement Fouka 2 à Tipasa, une infrastructure capable de produire 300 000 mètres cubes d’eau potable par jour. Conçue pour s’étendre vers le large plutôt que sur les terres agricoles, elle illustre une solution pragmatique face à la raréfaction des ressources en eau.
À titre de comparaison, quatre unités de cette envergure suffiraient à couvrir les besoins en eau des 12 millions de Tunisiens, offrant ainsi une piste de réflexion pour renforcer la sécurité hydrique du pays.
Mais au-delà des aspects techniques, la désalinisation ne peut être une réponse efficace que si elle s’inscrit dans une stratégie globale de gestion de l’eau. Elle doit être accompagnée d’une modernisation des infrastructures de distribution pour limiter les pertes, qui représentent aujourd’hui un gaspillage considérable. De même, la tarification de l’eau issue du dessalement doit être pensée de manière équilibrée afin d’encourager une consommation raisonnée sans pour autant pénaliser les ménages les plus vulnérables.
Ainsi, loin d’être une solution isolée, la désalinisation doit s’intégrer dans une approche holistique de la gestion hydrique, en complément du recyclage des eaux usées et de l’optimisation des usages domestiques. C’est en combinant ces différentes solutions que la Tunisie pourra assurer son indépendance hydrique et répondre aux défis croissants posés par la sécheresse et le changement climatique.


Le recyclage et la réutilisation des eaux usées : un levier stratégique


En Tunisie, la majorité des eaux usées traitées est encore gaspillée, rejetée en mer ou dans l’environnement, au lieu d’être valorisée. Pourtant, dans des pays confrontés à un stress hydrique similaire, plus de 80 % des eaux usées sont recyclées et utilisées pour l’irrigation ou l’industrie, réduisant ainsi leur dépendance aux ressources conventionnelles.
En Tunisie, seules 5 % des eaux usées traitées sont effectivement réutilisées, un taux largement insuffisant au regard des défis hydriques du pays. L’optimisation de cette ressource représente donc une opportunité majeure pour garantir une gestion plus durable de l’eau. Pour y parvenir, plusieurs actions doivent être mises en place.
D’abord, il est essentiel de renforcer le maillage des stations d’épuration en augmentant leur capacité de traitement et en garantissant une meilleure qualité des eaux recyclées. En parallèle, des incitations fiscales pourraient encourager les secteurs agricole et industriel à privilégier ces eaux recyclées, réduisant ainsi la pression sur les ressources naturelles. Enfin, une généralisation de leur usage dans l’irrigation, l’arrosage des espaces verts ou encore le nettoyage urbain permettrait de structurer une véritable économie circulaire de l’eau, limitant le gaspillage et maximisant chaque litre disponible.

 

Mieux gérer la demande : une révolution des usages nécessaire


Au-delà de l’optimisation des ressources, une meilleure gestion de la consommation est essentielle. Actuellement, une grande partie de l’eau est gaspillée, que ce soit dans les foyers, l’agriculture ou l’industrie.
Dans le secteur domestique, la généralisation des équipements économes en eau – comme les toilettes à faible consommation ou les systèmes de récupération des eaux grises – doit être encouragée par des incitations financières. Des expériences menées à Singapour et en Espagne montrent que ces mesures peuvent réduire de 30 % la consommation des ménages.
L’agriculture, qui représente plus de 80 % de la consommation d’eau en Tunisie, doit également évoluer. L’irrigation par submersion, encore largement pratiquée, engendre des pertes colossales. Le développement de techniques plus efficientes, comme le goutte-à-goutte intelligent, pourrait considérablement améliorer le rendement hydrique. L’État doit jouer un rôle clé en soutenant ces transitions via des subventions et des formations (gestion de l’irrigation, techniques d’économie d’eau…).

 

L’innovation technologique au service de la captation de l’eau atmosphérique.


Face à la raréfaction des ressources en eau, l’innovation technologique ouvre de nouvelles perspectives. Parmi les solutions prometteuses, la captation de l’humidité de l’air pour produire de l’eau potable suscite un intérêt croissant. Déjà expérimentées par plusieurs entreprises, y compris par la start-up tunisienne Kumulus, ces technologies exploitent le principe de la condensation pour générer plusieurs litres d’eau par jour, même dans des environnements arides.
Pour la Tunisie, où certaines régions souffrent d’un accès limité à l’eau, ces dispositifs pourraient représenter une alternative précieuse, en particulier dans les zones rurales et isolées. Leur déploiement à grande échelle nécessiterait toutefois un accompagnement stratégique.
Dans cette optique, il serait judicieux d’encourager la recherche et le développement de ces systèmes afin d’améliorer leur efficacité et de réduire leurs coûts. Par ailleurs, leur intégration dans des projets d’habitat durable et de villages écologiques permettrait de tester leur viabilité à plus large échelle. 
L’objectif d’atteindre 70 % d’eau potable provenant de sources non phréatiques est ambitieux, mais nécessaire pour préserver les ressources naturelles et garantir une autonomie en eau. 
Assurer l’avenir hydrique de la Tunisie, c’est embrasser une révolution où chaque goutte compte. En conjuguant désalinisation, recyclage, innovation et sobriété, le pays peut non seulement préserver ses ressources naturelles, mais aussi bâtir un modèle de résilience exemplaire. 
Agir dès maintenant, c’est éviter qu’un manque d’eau ne devienne un frein insurmontable au développement du pays. Chaque décision prise aujourd’hui façonne l’avenir hydrique de la Tunisie. 

 

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Kairouan, l’éclat intemporel d’un savoir ancestral

2 Mars 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 02/03/2025 Publié dans #Articles

Kairouan, l’éclat intemporel

d’un savoir ancestral

           
        Par

Jamel

BENJEMIA        

Il est des cités dont l’âme vibre au rythme des siècles, où chaque pierre chuchote un secret d’antan et où le savoir se transmet, tel un héritage précieux, de génération en génération. Kairouan, perle mythique de la Tunisie, incarne cette alchimie subtile entre histoire, science et humanité. Aujourd’hui, la Cité médicale des Aghlabides se dessine à l’horizon. Avec elle, Kairouan s’apprête à renouer avec son passé glorieux, un temps où l’art de guérir dialoguait avec les sommets du savoir universel.
Depuis sa fondation en 670 par Okba Ibn Nafaa, Kairouan s’est érigée en véritable creuset d’une civilisation foisonnante. Bien plus qu’une capitale spirituelle, elle fut le berceau d’une tradition médicale d’exception. Portée par l’élan visionnaire des Aghlabides, la cité vit s’élever des établissements où le savoir se nourrissait d’expérience et s’affinait dans le creuset de la réflexion.
À l’ombre de minarets séculaires, l’hôpital aghlabide était un temple du soin et un miroir d’un temps radieux. Dès son époque, il offrait une approche holistique de la médecine. 


Ishaq Ibn Omrane fonda l’école médicale de Kairouan, dont la renommée a traversé les siècles. Ibn Omrane demeure une référence incontournable, symbole d’une rigueur scientifique qui imprègne l’ensemble de son œuvre. À la croisée de la théorie et de la pratique, il allia savoir et finesse du diagnostic. À l’instar des esprits qui marquent durablement l’histoire, il incarna l’idéal du guérisseur sage, inscrivant son héritage dans les annales de la médecine. Son traité sur la mélancolie, éclatante preuve de son érudition, demeure une référence universelle, témoin d’une pensée qui scrutait les abîmes de l’âme humaine.  

La bibliothèque de Munich conserve encore aujourd'hui le précieux manuscrit d'Ibn Omrane traduit par Constantin, gardien silencieux d'un savoir millénaire et témoin éclatant de l'héritage inaltérable de Kairouan.    


La Cité Médicale des Aghlabides : renaissance d’un héritage d’exception


Kairouan, ville de science et de foi, a abrité l’hôpital aghlabide. Plus qu’un lieu de soins, il incarnait une approche avant-gardiste de la médecine, combinant savoirs empiriques et innovations thérapeutiques. Dans le sillage de cette tradition, la Maison de la Sagesse (Beit Al Hikma), édifiée à Raqqada, véritable phare du savoir, a contribué à façonner un âge d’or où médecine, philosophie et sciences exactes dialoguaient sans entraves.


La Tunisie s’apprête aujourd’hui à franchir un nouveau cap dans son système de santé. La signature du protocole d’accord avec la Chine pour la réalisation de la Cité médicale des Aghlabides incarne cette continuité d’esprit. Ce projet ambitieux allie tradition millénaire et innovations médicales de pointe. Il offre à la médecine un nouvel élan et replace Kairouan au cœur de la dynamique mondiale. 
À l’instar de la légendaire bibliothèque d’Alexandrie, qui rayonna à travers les âges comme un sanctuaire du savoir universel, la Cité médicale des Aghlabides a l’opportunité de s’inscrire dans l’histoire comme une merveille emblématique du monde arabe. Notre vœu le plus ardent est de voir les nations arabes unir leurs forces autour de ce projet visionnaire. Ce projet ne se limite pas à l’édification d’un centre de soin et de recherche. Il ambitionne bien plus : rallumer la flamme d’un héritage grandiose, où science et sagesse s’entrelacent en un éclat intemporel. En soutenant cette initiative, elles ne font pas qu’investir dans des infrastructures modernes ; elles réaffirment leur rôle de gardiennes d’un patrimoine dont la lumière, hier éclipsée, peut aujourd’hui rayonner de nouveau. C’est un pont tendu entre passé et avenir, une empreinte indélébile laissée sur le grand livre de l’histoire, un legs dont l’influence dépassera les frontières et les époques.

Trois leviers pour un renouveau scientifique et médical


La Cité Médicale des Aghlabides ne se limite pas à un projet d’infrastructure : elle incarne une ambition plus vaste, celle de replacer le monde arabe au cœur de l’innovation scientifique et médicale. Son rayonnement repose sur trois piliers stratégiques, véritables moteurs d’une transformation durable :
1.    Un sanctuaire du savoir et de la transmission
Bien plus qu’un centre de formation, la Cité Médicale se veut un foyer d’excellence, attirant chercheurs et étudiants du monde arabe, d’Afrique, d’Asie et de l’Europe. En renouant avec l’héritage des écoles aghlabides, elle proposera un enseignement d’avant-garde où la médecine traditionnelle et les dernières avancées scientifiques s’entrelacent. Chaque praticien formé ici portera en lui un savoir qui transcende les époques, contribuant ainsi à une renaissance médicale et intellectuelle.
2.    Un bastion contre les défis sanitaires de la région
Face aux maladies chroniques et aux enjeux de santé publique qui affectent les sociétés arabes et africaines, la Cité Médicale ambitionne de devenir un pôle de recherche et de traitement de référence. En développant des solutions adaptées aux réalités locales, elle renforcera l’indépendance sanitaire de la région et participera à l’édification d’un système de soins autonome et innovant.
3.    Un carrefour d’innovation et de coopération internationale
La Cité Médicale des Aghlabides s’appuiera sur les synergies entre l’expertise locale et les technologies de pointe pour devenir un modèle d’innovation au service du progrès. En mettant en réseau les savoirs, elle favorisera des échanges scientifiques d’envergure, démontrant que le monde arabe, en investissant dans la connaissance et la recherche, peut façonner son propre avenir et rayonner bien au-delà de ses frontières.


Un héritage qui inspire l’avenir


Kairouan, ville au passé lumineux, s’apprête à écrire un nouveau chapitre de son histoire. Jadis foyer d’une révolution scientifique, elle se dresse aujourd’hui pour offrir à l’Afrique et au monde un modèle inédit de progrès. La Cité Médicale des Aghlabides, en intégrant la splendeur de l’hôpital aghlabide et l’éclat intemporel de la Maison de la Sagesse, prolonge un rêve ancien où médecine, savoir et innovation se conjuguent pour panser les blessures du monde.
Chaque recoin de Kairouan, chaque ruelle chargée de mémoire, fredonne la mélodie d’un avenir radieux. Ce projet ambitieux promet de transformer la ville en un phare du progrès, une oasis de savoir et de guérison au cœur du Maghreb. 
La Cité Médicale des Aghlabides aspire à devenir le pilier d’une autonomie sanitaire et scientifique durable. Elle témoigne de la conviction profonde que le savoir et l’innovation, lorsqu’ils sont portés par une vision ambitieuse et un engagement collectif, peuvent façonner un avenir plus éclairé.
L’intelligence artificielle ouvre des perspectives inédites en médecine. Elle optimise la personnalisation des soins, accélère la découverte de nouveaux médicaments et révolutionne la recherche sur des pathologies spécifiques à l’Afrique, comme la drépanocytose. 
Tout comme les érudits de Beit Al Hikma déchiffraient les mystères du corps humain, l’intelligence artificielle, héritière moderne de cette soif de connaissance, ouvre aujourd’hui les portes d’une médecine de demain. Mais au-delà des prouesses technologiques, c’est avant tout l’esprit de transmission et d’innovation qui perdure, reliant les savants d’hier aux chercheurs d’aujourd’hui. 
Des mosaïques aghlabides à la lumière des écrans modernes, Kairouan poursuit son inlassable quête du savoir. À la croisée de la mémoire et du renouveau, Kairouan ne se contente pas d’évoquer un passé révolu. Elle le ranime, le façonne à nouveau et l’offre en héritage à ceux qui, encore, osent rêver d’un monde où science et humanité s’unissent en un même souffle.
Kairouan, écho intemporel des pierres et des âmes, murmure aux étoiles que le savoir est une flamme inextinguible, un fil d’or tissé au gré des âges, resplendissant dans l’éclat d’un rêve souverain.

 

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La prochaine guerre sera « dronesque ».

23 Février 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 23/02/2025 Publié dans #Articles

La prochaine guerre sera « dronesque ».                                   
            
 Par

Jamel

BENJEMIA    

Le fracas des blindés s’éloigne, le pas cadencé des bataillons s’efface, le rugissement des chasseurs supersoniques s’étiole. Le champ de bataille mue, se dématérialise, s’élève dans un ciel saturé d’ombres mouvantes. La guerre se réinvente. Elle n’est plus une symphonie d’acier et de chair, mais un ballet d’entités furtives, autonomes, insaisissables. La prochaine guerre évoquera un champ des opérations digne de « Star Wars ».
Elle surgira en essaims, en vagues silencieuses, en éclats d’intelligence algorithmique. Plus de front défini, plus de lignes de démarcation claires : l’ennemi ne sera plus un soldat en uniforme, mais une myriade de machines rapides, adaptatives, impitoyables. Le champ de bataille ne sera plus un espace physique, mais un réseau invisible de connexions, de décisions instantanées, d’attaques anticipées. L’affrontement ne se jouera plus à la force brute mais à la vitesse du calcul, à l’agilité du logiciel, à la ruse des algorithmes.
La supériorité militaire ne reposera plus sur la puissance des chars ou la sophistication des missiles, mais sur la maîtrise des essaims de drones, la programmation des intelligences artificielles et la capacité à dicter le tempo des batailles à venir.

Le drone : nouvelle unité de puissance militaire

Les guerres en Ukraine et à Gaza l’ont démontré : l’avantage technologique se mesure désormais en rapidité d’adaptation, en coût de production et en intelligence distribuée. Pendant que les bureaucraties occidentales peinent à approuver des budgets et des projets d’armement étalés sur des décennies, des pays comme la Turquie, l’Iran, la Russie et la Chine testent, adaptent et produisent des vagues de drones low-cost en quelques semaines.
Le Pentagone en est conscient : à quoi bon des chasseurs furtifs à 100 millions de dollars si des essaims de drones kamikazes à 5 000 dollars peuvent les submerger ?
 L’armée américaine commence à peine à internaliser ce bouleversement, mais son modèle reste fortement dépendant de quelques géants de la défense, rendant son adaptation plus lente face à l’agilité des start-ups.

L’industrie militaire face à une révolution technologique

L’ironie est que les plus grands bouleversements de la guerre futuriste ne viennent pas des arsenaux militaires traditionnels, mais des start-ups. Anduril, Palantir, Helsing… ces entreprises n’ont pas attendu les appels d’offres du Pentagone pour développer des IA militaires capables d’analyser un champ de bataille en temps réel, d’optimiser des frappes ou de coordonner des attaques automatisées.
Elon Musk, toujours en quête de disruption, pourrait jouer un rôle central dans cette transformation. Avec SpaceX, il a déjà montré comment briser le monopole des géants de l’aérospatial. Pourrait-il faire de même avec l’armement ? Son influence est devenue si forte qu’une rumeur grandissante évoque une ingérence directe du Département de l’Efficacité Gouvernementale (Department of Government Efficiency (DOGE)), une initiative qui pourrait remodeler la relation entre l’armée américaine et ses fournisseurs.
Mais que se passe-t-il si cette révolution échappe aux mains des États pour tomber sous l’emprise d’intérêts privés ? Si, au lieu d’une avancée maîtrisée, elle se transforme en un affrontement sans merci entre les artisans du futur et les gardiens du passé ? Dans cette lutte, les colosses d’hier, alourdis par leur propre inertie, risquent de voir leurs fondations s’effriter, tandis que de nouveaux titans surgissent des brumes du progrès. Et ceux qui régnaient en maîtres deviendront les nains d’un monde qu’ils n’auront pas su dompter.

Vers un champ de bataille sans humains ?

Ce que la guerre par les drones inaugure, c’est un nouveau type de conflit, où les humains deviennent des opérateurs à distance, voire des spectateurs. Une guerre d’algorithmes, où l’intelligence artificielle apprend, s’adapte et attaque plus vite que tout stratège militaire ne pourrait le faire.
Dans cette guerre, ce n’est plus la nation la plus puissante qui l’emporte, mais celle qui maîtrise le mieux la production de masse et l’optimisation logicielle. Le futur ne s’attarde pas. Il file, insaisissable, porté par ceux qui osent embrasser l’audace technologique. Et déjà, à l’horizon, d’autres puissances surgissent, promptes à saisir ce que les empires vieillissants laissent échapper entre leurs doigts tremblants. Les guerres récentes prouvent qu’une armée agile et technophile peut défier une superpuissance en adoptant rapidement l’innovation.
Les armées qui ne saisiront pas cette mutation risquent de voir leur arsenal devenir obsolète face aux nouvelles formes de combat, où la distinction entre technologie et nature s’efface. Cette hybridation entre technologie et nature n’est plus une simple spéculation : elle façonne déjà la prochaine génération de machines de guerre. Ceux qui ne l’ont pas encore compris sont déjà en retard sur la prochaine guerre.

Le drone de demain : furtif, intelligent, régénératif

Si l’évolution actuelle se poursuit sans entraves, voici à quoi pourrait ressembler le drone de demain. Il ne sera plus une machine, mais une ombre insaisissable, une présence fluide entre le vivant et l’inerte. Revêtu d’un polymère biomimétique, il épousera la silhouette des oiseaux, vibrant au rythme des courants d’air, disparaissant dans le ballet des nuées. Son corps, fait d’une matière caméléon, captera les reflets du ciel, s’adaptant aux lueurs changeantes du jour et aux ténèbres lunaires. L’ennemi ne verra qu’un vol anodin, ignorant que derrière cette apparente innocence sommeille une intelligence distribuée, un réseau conscient de chaque battement d’ailes artificielles.
À la lumière du jour, il renaît. Son enveloppe capte l’énergie solaire avec une voracité organique, des cellules photovoltaïques tissées dans sa structure absorbant chaque photon, convertissant l’invisible en puissance renouvelée. Il ne se pose jamais, ne connaît ni la fatigue ni l’obsolescence. Lorsqu’il est blessé, son revêtement polymérique s’autorépare, ses fibres nanométriques se régénèrent comme une chair synthétique, refermant les plaies infligées par le feu ou l’acier.
Mais son véritable pouvoir réside dans son chant silencieux, un langage d’ondes indomptables. Il ne parle pas, il résonne. Il capte, redirige, infiltre. Face aux murs de brouillage et aux silences forcés, il danse sur le spectre radioélectrique, saute de fréquence en fréquence, trouve dans les échos du monde une porte dérobée vers la communication. Il s’adapte, évolue et défie les structures mêmes de la guerre électronique, mettant en échec ces dômes d’acier. Chaque drone est un nœud, un battement, un fragment d’une conscience dispersée mais unie, un essaim d’intelligences furtives où la technologie s’efface dans le vivant.
Si les machines rigides dominent encore le présent, l’avenir appartient de plus en plus aux spectres ailés, furtifs et autonomes.

Une guerre inspirée par l’histoire et la mythologie

Dans un conflit asymétrique ou face à des cibles conventionnelles, un essaim de drones pourrait surpasser une armée humaine en vitesse, coordination et précision. Cependant, dans des combats prolongés et face à des adversaires technologiquement avancés, la guerre purement par les drones reste vulnérable aux contre-mesures électroniques et aux stratégies imprévues. L’avenir des conflits réside sans doute dans une hybridation homme-machine, où soldats et drones agiraient en complémentarité.
Le ciel n’a jamais été neutre. Depuis les temps immémoriaux, il a été le théâtre d’interventions invisibles, de forces transcendantes que l’homme ne fait qu’imiter. Dans la sourate « Al-Fîl » (L'éléphant), le Coran raconte comment une armée d’oiseaux, « les Abâbîl », a défendu la Mecque en précipitant sur l’ennemi des projectiles destructeurs. Il n’est pas étonnant que l’un des drones iraniens porte ce nom, écho d’une mémoire millénaire où l’invisible frappe avec précision. Les Palestiniens, eux, ont choisi un autre symbole : le nom de Zouari, le concepteur tunisien assassiné par le Mossad. Ainsi, l’histoire et la mythologie se rejoignent dans l’ombre des drones, et le ciel, autrefois domaine des dieux et des oiseaux, devient le théâtre d’une nouvelle ère de guerre, où les machines volantes écrivent leur propre légende.

 

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Dompter l’inflation sans briser l’élan économique.

16 Février 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 16/02/2025 Publié dans #Articles

Dompter l’inflation sans briser l’élan économique.                                   
            
    Par

Jamel

BENJEMIA        

L’inflation, ce spectre qui hante les nations, s’impose comme l’un des défis économiques les plus redoutables de notre époque. Lorsqu’elle s’emballe, elle érode le pouvoir d’achat, sape la confiance des agents économiques et menace la stabilité sociale. À l’inverse, une politique trop rigoureuse de désinflation, en freinant brutalement l’activité, peut conduire à un ralentissement économique délétère. L’équilibre est d’autant plus difficile à trouver que les dynamiques inflationnistes varient selon les contextes : résultant tantôt d’une demande excessive, tantôt d’une flambée des coûts ou de déséquilibres monétaires structurels. La réponse ne saurait dès lors se limiter à une stricte orthodoxie monétaire. Si le relèvement des taux d’intérêt demeure un outil central, il ne saurait constituer une panacée. Face à une inflation importée ou alimentée par des rigidités structurelles, d’autres leviers doivent être actionnés : maîtrise des circuits de formation des prix, régulation des distorsions du marché du travail et soutien aux secteurs productifs. C’est dans cette articulation subtile entre ajustements monétaires, politiques budgétaires ciblées et réformes structurelles que réside la clé d’une stabilisation efficace des prix, sans compromettre la dynamique économique. Dès lors, comment contenir l’inflation sans étouffer la croissance ? Ce dilemme, au cœur des débats économiques actuels, reflète la complexité d’un phénomène aux multiples visages. C’est cette problématique que nous explorerons.


Identifier les sources réelles de l’inflation
La première étape d’une stratégie efficace réside dans la compréhension fine des mécanismes inflationnistes. Classiquement, l’inflation est attribuée à deux grandes forces : une demande excessive alimentée par une politique monétaire accommodante et une inflation importée due à la flambée des coûts des matières premières et des biens intermédiaires. Toutefois, dans des économies comme celle de la Tunisie, un facteur majeur est souvent sous-estimé : l’augmentation rapide de la masse monétaire en circulation.
En février 2025, la Tunisie a enregistré un volume record de billets et monnaies en circulation (BMC), atteignant près de 23 milliards de dinars, soit une progression de 7,8 % en un an. Cette explosion monétaire, en partie alimentée par un secteur informel pesant près de 37 % du PIB, s’explique par une défiance croissante envers le système bancaire. La mise en place de la nouvelle réglementation sur l’utilisation des chèques a accentué le phénomène en favorisant le recours au numéraire. Lorsque la masse monétaire enfle plus rapidement que la production réelle, c’est comme si l’on versait trop d’eau dans un moulin à débit limité : la machine s’emballe, créant une montée inexorable des prix.
Une politique anti-inflation efficace dépasse le resserrement monétaire : moderniser la finance, intégrer le secteur informel et mieux piloter la création monétaire sont essentiels.


Ajuster la politique monétaire sans étouffer l’investissement
L’arme traditionnelle des banques centrales contre l’inflation reste le relèvement des taux directeurs. En augmentant le coût du crédit, elles freinent la consommation et l’investissement, réduisant ainsi la pression sur les prix. Toutefois, cet outil peut s’avérer contre-productif dans des économies où l’accès au financement est déjà restreint.
En Tunisie, la hausse du taux du marché monétaire (TMM) imposée par la Banque centrale s’est traduite par un ralentissement marqué du crédit aux entreprises, fragilisant un tissu économique largement composé de PME. Un resserrement excessif du crédit freine l’initiative privée et renforce le secteur informel. En limitant l’investissement, il aggrave paradoxalement les tensions inflationnistes. Il convient donc d’adopter une approche plus équilibrée : privilégier une régulation fine du crédit en ciblant les secteurs à fort effet multiplicateur sur la croissance, tout en explorant des instruments alternatifs tels que des lignes de financement dédiées aux projets d’innovation et de transition énergétique. La stabilité monétaire ne doit pas être une fin en soi, mais un moyen au service d’un développement économique durable.


Rééquilibrer la lutte contre l’inflation 
L’approche conventionnelle de la lutte contre l’inflation repose souvent sur la réduction de la demande globale. Pourtant, cette vision ignore un levier essentiel : l’offre. Plutôt que de contenir l’inflation par un ralentissement économique, il convient d’agir en amont en stimulant la production et en maîtrisant les chaînes d’approvisionnement.
Un élément central de cette dynamique est la politique énergétique. Dans un monde marqué par la volatilité des prix des matières premières, sécuriser les approvisionnements en énergie et encourager la transition vers des sources renouvelables peut significativement réduire l’impact des chocs exogènes sur l’inflation. De même, le développement d’une industrie locale plus compétitive et la diversification des sources d’importation permettraient d’atténuer la dépendance aux fluctuations des marchés internationaux.
Par ailleurs, l’amélioration de la logistique et la modernisation des infrastructures de transport réduiraient les coûts intermédiaires pesant sur les prix finaux. L’État doit ainsi assumer un rôle plus actif dans la régulation des marchés en veillant à fluidifier les échanges et à limiter les rentes abusives qui alimentent une inflation décorrélée des fondamentaux économiques.


Préserver le pouvoir d’achat sans nourrir l’inflation
La préservation du pouvoir d’achat est au cœur de toute politique économique crédible. Or, l’erreur fréquente consiste à répondre aux tensions inflationnistes par des hausses généralisées des salaires, créant un effet de second tour où l’augmentation du revenu disponible stimule la demande, nourrissant ainsi la spirale inflationniste.
Une alternative plus vertueuse réside dans l’indexation ciblée des rémunérations, adaptée aux secteurs les plus exposés, combinée à une politique volontariste en matière de prix régulés. Les subventions, souvent décriées pour leur coût budgétaire, peuvent être redéployées de manière plus efficiente en ciblant les produits de première nécessité et en favorisant l’accès aux biens de base plutôt qu’en maintenant des aides généralisées.
Un levier souvent négligé est la fiscalité. Réduire la pression fiscale sur les classes moyennes tout en luttant contre l’évasion fiscale permettrait de redonner du pouvoir d’achat sans alourdir l’endettement public. La stabilité sociale passe par un équilibre subtil entre revalorisation salariale et maîtrise des coûts structurels de la vie quotidienne.


Une nouvelle gouvernance : dépasser les solutions binaires
Les débats économiques sont souvent polarisés entre partisans d’une austérité rigoureuse et défenseurs d’une politique expansionniste. Pourtant, ces approches binaires montrent leurs limites. L’enjeu n’est pas de choisir entre croissance et stabilité, mais d’inventer une nouvelle gouvernance capable de concilier les deux.
Cette gouvernance doit s’appuyer sur une approche intégrée, combinant une politique monétaire agile, une régulation des marchés efficace et un cadre budgétaire flexible. La coordination entre les différentes institutions – banque centrale, gouvernement, acteurs économiques – devient essentielle pour éviter les décisions en silo, souvent inefficaces voire contradictoires.
Enfin, la réussite d’une telle stratégie repose sur un facteur fondamental : la confiance. L’incertitude et la volatilité sont des amplificateurs d’inflation. Un cadre institutionnel stable, des décisions économiques cohérentes et une communication transparente sont les meilleurs remparts contre les anticipations inflationnistes incontrôlées.
Lutter contre l’inflation sans casser la dynamique économique exige une approche équilibrée, loin des dogmes rigides et des réponses simplistes. Loin de se résumer à une simple hausse des taux, la solution passe par une révision en profondeur des mécanismes de régulation monétaire, une relance ciblée de l’offre et une gouvernance économique fondée sur la coordination et la prévisibilité.
La Tunisie, comme bien d’autres économies émergentes, est confrontée à un dilemme : contenir l’inflation tout en maintenant un cap de croissance soutenable. Ce défi ne se relèvera ni par un interventionnisme excessif ni par un laissez-faire aveugle, mais par une approche pragmatique, ancrée dans les réalités structurelles du pays. Dompter l’inflation, c’est refuser d’arbitrer entre croissance et stabilité. C’est bâtir une économie où la rigueur monétaire sert l’ambition productive et où chaque décision alimente la confiance collective.

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