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D’un monde compté à un monde raconté : De la corbeille à Facebook

5 Janvier 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 05/01/2025 Publié dans #Articles

D’un monde compté à un monde raconté :
De la corbeille à Facebook                                     
            
  Par

Jamel

BENJEMIA                                
                
                                     

« La politique de la France ne se fait pas à la corbeille. » Ainsi s’exprimait l’ancien Président français, le général de Gaulle, refusant de céder aux caprices des marchés financiers, gardiens invisibles mais omniprésents d’un ordre strictement calculé. Des décennies plus tard, le Président tunisien, Kaïs Saïed martèle à son tour une autre mise en garde lucide : « L’État ne se gère pas par Facebook. »  Ces deux réflexions, séparées par le temps mais unies dans leur essence, dessinent un pont entre deux âges : celui d’un univers compté, structuré par les chiffres et les flux, et celui d’un univers raconté, modelé par des récits numériques et des illusions partagées.
Dans le premier univers, les décisions étaient mesurées, soumises aux lois de la gravité économique, inscrites dans les marges des budgets et les indices des places boursières. L’ordre semblait rigide mais compréhensible, porté par une rationalité visible. Dans le second, les récits se substituent aux faits et les vérités se déforment au gré des algorithmes. L’arène du pouvoir se déplace dans des espaces numériques où les émotions surpassent la raison.
Entre ces deux mondes, le basculement est vertigineux. Là où de Gaulle voyait dans la corbeille un levier à surveiller, Saïed, lui, désigne Facebook comme une ombre insaisissable, amplifiant les désirs et les rancunes des foules. Ce n’est plus l’argent qui gouverne seul, mais l’émotion, multipliée à l’infini par des algorithmes aveugles.
Comprendre cette transition, du compté au raconté, n’est pas seulement un exercice académique : c’est une nécessité vitale. Car dans ce récit en perpétuelle réécriture, il nous appartient de discerner ce qui éclaire de ce qui trompe, ce qui construit de ce qui détruit.

De la corbeille aux mirages des marchés
Autrefois, la corbeille, sous les lustres tamisés des Bourses d’antan, était le cœur battant des nations économiques. On y échangeait des promesses et des risques, dans un ballet orchestré par des règles visibles, presque cérémoniales. L’argent y circulait comme un fluide vital, mais contenu dans les veines robustes des institutions. 
Aujourd’hui, cette scène feutrée a cédé sa place à une arène numérique, dématérialisée, où les flux financiers s’échappent comme des grains de sable entre les doigts des États. Les marchés sont devenus des déserts mouvants, balayés par des vents capricieux nommés algorithmes. En un instant, des milliards changent de main, et les nations, tels des caravaniers hésitants, tâtonnent dans une tempête qu’elles ne contrôlent plus.
La financiarisation moderne n’a pas seulement effacé les frontières physiques de l’économie ; elle a dématérialisé le pouvoir. Là où il résidait autrefois dans les capitales et les institutions, il s’est dilué dans des flux insaisissables, traversant continents et fuseaux horaires à la vitesse de la lumière. 
Le danger n’est plus seulement l’effondrement, mais l’effacement des nations elles-mêmes, devenues des spectres incapables de rivaliser avec des forces supranationales. Si la corbeille, autrefois un lieu tangible et animé, possédait un visage bien visible, elle s’est transformée en une ombre furtive, semblable à ces écrans d’aéroport où défilent sans fin des destinations anonymes. Tout est désormais numérique : les échanges se dissolvent dans l’éclat éphémère des pixels. Le trader, jadis figure centrale et charismatique, cède sa place à des algorithmes muets, orchestrant en coulisse une danse de chiffres à une vitesse que l’œil humain ne peut plus suivre.
Et dans ce nouveau paradigme, les États doivent réapprendre à se tenir debout, à ériger des bastions contre les mirages numériques des marchés, afin que la souveraineté, loin de n’être qu’un souvenir, redevienne une réalité tangible.

Facebook, l’écho des ombres

Les réseaux sociaux, Facebook en tête, sont devenus les nouveaux carrefours où s’échangent les illusions et les certitudes, les vérités morcelées et les mensonges éclatants. Ce ne sont plus des agoras ouvertes, mais des labyrinthes d’échos, véritables laboratoires de potins et de commérages. Là où la place publique rassemblait jadis les foules, Facebook communique à travers un mur, transformant les dialogues en monologues amplifiés, jusqu’à ce que la cacophonie devienne la norme.

Ce pouvoir, aussi insaisissable qu’omniprésent, agit comme une rivière souterraine charriant des rancunes et des fantasmes, plutôt que des idées. Sous l’apparente liberté d’expression, une orchestration algorithmique privilégie l’émotion brute à la réflexion profonde. 
Plus insidieusement encore, Facebook est devenu un champ de bataille pour les faussaires de l’opinion. Chaque rumeur virale est une arme, chaque mensonge partagé un poison lent, inoculé dans le corps social jusqu’à paralyser la conscience collective.
Pour les gouvernants, le défi est colossal. Comment administrer lorsque la réalité elle-même vacille sous le poids des illusions numériques ? Comment reconstruire une souveraineté dans un monde où le citoyen perdu dans les méandres d’informations contradictoires, devient l’acteur et la victime de sa propre confusion ?
Facebook, ce miroir noir ne reflète pas ce que nous sommes, mais ce que nous craignons de devenir. Si les États ne parviennent pas à déchiffrer ses codes, le pouvoir leur échappera, tel un sable insaisissable qui glisse entre leurs doigts.


Vers une refondation de la gouvernance

Face à ces vents contraires, l’État, tel un navire balloté par des courants invisibles, doit se réinventer pour ne pas sombrer. Il ne s’agit pas de renier le progrès, mais d’apprendre à l’apprivoiser.
Il faut d’abord repenser les fondations mêmes de l’État, trop souvent fissurées par des promesses vides et des compromis corrosifs. L’administration, parfois comparée à une machine grippée, doit devenir un organisme vivant, souple et réactif, capable de répondre avec diligence aux aspirations d’un peuple qui refuse la passivité. Les lois, semblables à des voiles fatiguées, alourdies parfois par des scories scélérates, doivent être retissées avec un fil nouveau, plus proche des réalités sociales et des besoins économiques. C’est dans cette transformation que réside l’espoir d’un État capable de naviguer avec assurance, même dans les eaux les plus agitées.
Si Facebook se présente comme l’agora moderne, il ne doit pas devenir une place livrée aux mercenaires de la désinformation. Une régulation s’impose, subtile mais ferme, comme un jardinier qui taille les branches sans tuer l’arbre. Les algorithmes, ces nouvelles divinités invisibles, doivent être révélés à la lumière de la transparence et domptés pour qu’ils servent le collectif plutôt que les intérêts d’une poignée de manipulateurs.
Enfin, c’est dans la force du peuple que l’État trouvera son salut. Les citoyens, souvent réduits au silence par le bruit des polémiques et des slogans, doivent redevenir les maîtres d’œuvre de la refondation de la cité. La souveraineté n’est pas une flamme éteinte : elle sommeille, prête à être ravivée dans le cœur des patriotes.

Démystifier pour éclairer

Les forces qui dominent aujourd’hui – de Facebook à Twitter, et bien au-delà – se parent des habits séduisants de la vérité, mais cette vérité est fallacieuse, drapée dans des mensonges finement tissés. Sous couvert de nous informer, ces plateformes nous enrôlent, non pas comme citoyens éclairés, mais comme des soldats d’un combat qui n’est pas le nôtre. Chaque publication virale, chaque « tendance » amplifiée, est un appel à une mobilisation aveugle, à des causes dont les vertus sont plus proclamées qu’éprouvées.
Face à cette mécanique astucieuse, l’éducation, dans son sens le plus noble, reste notre arme la plus puissante pour démystifier ces forces occultes. Elle nous apprend à discerner l’essentiel du superflu, à résister aux manipulations, et à poser les bonnes questions. Car un esprit éveillé ne se laisse pas piéger par les slogans ni emporter par le vent des polémiques stériles.
Démystifier, c’est éclairer. Et éclairer, c’est le premier pas vers la liberté. Rejetons les vérités prêtes à consommer et exigeons la nuance. Car sans le courage de douter, aucune vérité ne saurait être sincère.
Ainsi, choisissons la plume plutôt que l’éclair, la réflexion plutôt que l’instinct, car un esprit libre ne s’emballe pas devant l’image tapageuse ni s’agenouille devant un récit trop parfait. Il explore, questionne et préfère le sentier escarpé des idées aux raccourcis séduisants des évidences, sachant que dans le clair-obscur que l’on distingue les contours du vrai.

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La « destruction créatrice » : Au creuset des ruines, la forge des renaissances.                                    

22 Décembre 2024 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 22/12/2024 Publié dans #Articles

La « destruction créatrice » :

Au creuset des ruines, la forge des renaissances.                                    
            
     Par

Jamel

BENJEMIA                                
                
                     

Il est des révolutions qui éclatent dans le fracas des machines. À l’inverse, d’autres, plus insidieuses, avancent à pas feutrés, mues par le bal silencieux des algorithmes. À l’aube du siècle vert et du règne de l’intelligence artificielle, une double métamorphose s’amorce. Tandis que les lignes de code réécrivent le lexique du travail, les lueurs du solaire et le souffle de l’hydrogène abattent les vieilles charpentes industrielles. Ce bouleversement ne se limite pas à poser des briques neuves sur des fondations érodées, il en refond la matière au cœur de la transformation. Ainsi s’incarne, au fil de ces ruptures, le dessein schumpétérien de la « destruction créatrice ».

Mais chaque forge exige son tribut. Là où naissent les promesses d’efficacité et de durabilité se perdent des savoir-faire séculaires et des métiers jadis florissants. Là où surgissent les méga-usines de batteries électriques et les hubs de l’intelligence artificielle, se creusent en miroir des friches territoriales et des asymétries de pouvoir. Le progrès se fait combat : la « destruction créatrice » d’aujourd’hui reste-t-elle fidèle à sa promesse d’hier ? Ou bien court-elle le risque de devenir une destruction sans lendemain, sèche et brutale si elle n’est pas guidée par une gouvernance éclairée ?
Entre l’élan de l’espérance et le poids de la rupture, se joue une bataille cruciale : celle de savoir si le futur qui s’ouvre sera, au fond, créateur ou non.

Comprendre la « destruction créatrice »

Pour mieux saisir le sens profond de ce tourbillon de ruptures, il convient d’abord de revenir à l’essence même du concept forgé par Joseph Schumpeter. La « destruction créatrice » ne se contente pas de secouer l’ancien monde : elle le renverse pour instaurer un ordre inédit. Ce prisme projette une lumière crue et implacable sur les bouleversements en cours sous l’effet conjugué de l’Intelligence Artificielle (IA) et de la transition énergétique.

Là où l’IA automatise la décision et simule l’imprévisible, les énergies vertes refondent l’architecture énergétique des économies mondiales. Ce double mouvement incarne l’essence même de la « destruction créatrice ». Il abat les métiers routiniers, ensevelit des savoir-faire techniques et emporte des filières entières dans le vent de l’obsolescence. Toute fin porte en elle la promesse d’un commencement. De nouveaux métiers émergent, tels que les experts en mégadonnées, les éthiciens de l’intelligence artificielle, les ingénieurs de l’hydrogène ou les techniciens du recyclage des panneaux solaires.
Ainsi, ce cycle, à la fois inexorable et fécond, redessine les contours d’un avenir où chaque ruine devient la graine d’un renouveau, tel un sol fertile des forêts calcinées où germent de jeunes pousses.
Pourtant, Schumpeter lui-même n’avait pu prévoir la fulgurance des bouleversements contemporains. Là où les anciennes révolutions industrielles s’étiraient sur des décennies, l’IA et la transition verte forcent les entreprises à se réinventer en un éclair. La course est d’autant plus âpre pour les travailleurs, dont les compétences s’érodent plus rapidement qu’ils ne peuvent les renouveler. Il ne s’agit plus de tourner une page, mais de changer tout le livre. C’est un saut d’époque, et non un simple saut de chapitre.
Ces ruptures ne se limitent pas au champ économique. Elles touchent la sphère sociale, creusent les inégalités et polarisent le marché du travail. 

Opportunités et risques

À ce stade, la question de savoir si la « destruction créatrice » actuelle sert le progrès collectif ou renforce le pouvoir de quelques acteurs dominants trouve une réponse ambivalente. Certes, l’IA et la transition énergétique ouvrent des horizons immenses, mais dans leurs sillages se cachent les embryons d’un déséquilibre. L’enjeu, dès lors, n’est pas de subir cette transformation, mais de l’orienter.
D’une part, des perspectives lumineuses se profilent. Les énergies vertes offrent la promesse d’une souveraineté énergétique recouvrée, libérant les nations de leur dépendance aux hydrocarbures importés. Les réseaux électriques intelligents (Smart Grids) transforment l’intermittence des énergies renouvelables en atout de flexibilité. L’IA optimise la maintenance prédictive, affûte la gestion des flux d’énergie et ouvre la voie à de nouveaux marchés, qu’il s’agisse de mobilités intelligentes, d’agriculture de précision ou de médecine personnalisée. Ces innovations, loin de se limiter au domaine économique, posent les fondations d’une nouvelle soutenabilité environnementale.

D’autre part, l’envers du tableau se fait plus sombre. L’IA, concentrant les profits dans les mains de quelques géants technologiques, instaure un régime de quasi-féodalité économique, où les seigneurs du numérique règnent sur des foules de précaires. La transition énergétique désosse les bastions industriels du passé, transformant certains territoires en déserts d’emploi. La promesse de reconversion se heurte au mur de la réalité, bien plus rude que les engagements initiaux ne l’avaient laissé espérer. La destruction est immédiate, la création, incertaine et différée. Ce décalage temporel amplifie la précarité et le délitement social.

À la croisée de l’économique et du politique se joue un risque fatal. Le danger, ici, est de confondre la marche et la chute, de croire qu’on avance alors qu’on vacille. Car livrer la « destruction créatrice » à la « main invisible » du marché, c’est courir le risque d’une destruction sèche où seuls les plus agiles survivent. À l’inverse, une gouvernance éclairée, capable d’orienter la transition, de la baliser par des régulations et des soutiens ciblés, peut faire de ce tumulte une symphonie. L’avenir, alors, ne serait plus le domaine réservé de quelques privilégiés, mais le bien commun d’une société en mouvement.

Vers une gouvernance éclairée

Or, si la « destruction créatrice » se veut moteur du progrès, elle ne saurait se réduire à une dynamique aveugle et incontrôlée. La question n’est plus de savoir si l’on doit accompagner cette transformation, mais comment la gouverner pour qu’elle profite au plus grand nombre.
Pour répondre à cet enjeu, trois piliers doivent structurer l’action : former, réguler, inclure.
La première exigence est celle de la formation et de la reconversion. Face à l’obsolescence rapide des compétences, il ne suffit plus de « laisser faire » mais il faut « faire savoir et faire savoir faire ». La formation continue doit s’ériger en droit imprescriptible, fil d’Ariane tissé tout au long de la vie. Elle offre à chacun la chance de s’orienter au gré des vents du changement et d’accoster sur les rivages des filières d’avenir. Les entreprises, quant à elles, doivent être tenues à un devoir de requalification active.
 Réguler les acteurs dominants, c’est poser la clé de voûte de cet édifice fragile. Les grands groupes, qui contrôlent les algorithmes et les plateformes d’intelligence artificielle, doivent être soumis à des obligations de transparence et de partage des bénéfices. Les champions de la transition énergétique ne peuvent capter seuls les rentes issues de la révolution verte. Par la fiscalité, la régulation de la concurrence ou la conditionnalité des subventions, il s’agit de soustraire le progrès à l’hégémonie de quelques-uns. 

Enfin, la gouvernance ne peut se faire sans sincérité et inclusion. Les populations, souvent exclues des décisions, doivent devenir des parties prenantes réelles des transformations. Cela suppose la fin des alibis démocratiques où les consultations ne sont que de façade. Une gouvernance sincère implique de reconnaître les coûts du changement, de les partager équitablement et de faire des citoyens des acteurs, et non des spectateurs.


Il est des feux qui consument et des feux qui éclairent.


 La « destruction créatrice » à l’ère de l’intelligence artificielle et des énergies vertes oscille entre ces deux flammes. Elle brûle les certitudes, efface les frontières du possible et délaisse des métiers, des terres et des hommes. Mais elle éclaire aussi les sentiers d’une réinvention. Entre brasier et flambeau, le choix ne peut être laissé au hasard.
L’histoire ne se souvient jamais des spectateurs, mais des faiseurs : ceux qui transforment la rupture en renaissance. Ne laissons pas l’ère de l’IA et des énergies vertes se lire comme une disparition. Faisons d’elle le roman d’une réinvention, et non l’épitaphe d’une époque révolue.
C’est à nous, acteurs de ce monde en mutation, de choisir entre une route de déclin ou de régénération, entre un avenir qui consume ou celui qui éclaire.

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Gouverner le chaos : De l’alibi démocratique à l’architecture de convergences.

15 Décembre 2024 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 15/12/2024 Publié dans #Articles

Gouverner le chaos :
De l’alibi démocratique à l’architecture de convergences.                                    
            
Par

Jamel

BENJEMIA                                
                
                                               

Le monde vacille au bord de l’indécision. Face au chaos grandissant, l’ancienne grammaire de la gouvernance internationale ne suffit plus. Les crises ne s’enchaînent pas, elles s’entrelacent. Elles tissent une toile d’incertitudes où chaque fil tendu — qu’il soit climatique, sanitaire, économique ou géopolitique — fait vibrer l’ensemble. Cet enchevêtrement n’a rien d’un décor figé ; il est mouvant, réactif, imprévisible. Un battement d’ailes au Sahel, et l’écho se fait sentir à Wall Street.
Ce frémissement global exige une réponse à la hauteur de l’époque. Or, la gouvernance actuelle, héritée de l’après-guerre, ressemble à un langage oublié, parlé par des institutions qui peinent à se faire entendre dans le tumulte des nations en repli. Des tours de verre se lèvent, mais les idées peinent à y trouver un abri.
Jean Pisani-Ferry, économiste français, et George Papaconstantinou, ancien ministre grec, exposent dans leur ouvrage « les nouvelles règles de jeu : comment éviter le chaos planétaire », publié aux éditions du Seuil le 18 octobre 2024, une vision audacieuse de la gouvernance mondiale. Leur approche repose sur la nécessité de réinventer les mécanismes de coopération internationale, en s’appuyant sur quatre piliers essentiels : l’intégration des expertises scientifiques, la contrainte politique, le contrôle des engagements et le financement durable des actions collectives. Cette refonte vise à renforcer l’efficacité et la crédibilité des institutions face aux défis globaux.
Pourtant cette transformation ne se fera pas sans heurts. Elle implique un partage du pouvoir entre les grandes puissances et les pays du Sud global, et surtout, une remise en question des pratiques actuelles, où les droits humains et la démocratie sont souvent instrumentalisés pour des objectifs géopolitiques inavoués.


Le décalage entre les défis globaux et la gouvernance mondiale

La gouvernance internationale, en retard d’une guerre, se contente trop souvent de réagir au lieu de prévenir. Ce décalage temporel s’explique par la lenteur des négociations diplomatiques, les compromis laborieux entre puissances rivales et l’incapacité des institutions à anticiper les chocs. Or, dans un monde où les crises se propagent à la vitesse des algorithmes, il est illusoire de croire que des structures bureaucratiques figées dans le marbre de l’après-guerre puissent affronter les dynamiques fulgurantes du XXIe siècle. Ce temps suspendu de la décision internationale est devenu l’ennemi principal de la stabilité mondiale.
La crise du Covid-19 en est une illustration emblématique. Malgré le consensus scientifique sur la nécessité d’une réponse mondiale, les États se sont précipités pour sécuriser des vaccins, souvent au détriment des pays les plus vulnérables. Ce manque de coordination et de solidarité montre que les mécanismes de gouvernance actuels ne suffisent plus. Pisani-Ferry et Papaconstantinou insistent sur la nécessité de substituer la réaction à l’anticipation, en favorisant une coopération véritablement globale, et non plus fragmentée par des intérêts nationaux.


Une nouvelle architecture pour la gouvernance mondiale


Face aux défis complexes du XXIe siècle, l’architecture de la gouvernance mondiale doit être réinventée. Plus question de superposer des institutions cloisonnées. Il s’agit désormais de concevoir une architecture de convergences, où chaque pilier- science, contrainte politique, contrôle des engagements, financement pérenne- s’entrelace avec les autres. L’image n’est plus celle d’un édifice en silos, mais celle d’un système rhizomatique, où les flux circulent librement d’un axe à l’autre.
La centralisation de l’expertise scientifique ne doit plus se limiter à la production de rapports consultatifs. À l’image du rôle du GIEC dans la lutte contre le réchauffement climatique, l’expertise scientifique doit devenir prescriptive. Elle ne peut plus être une voix parmi d’autres, mais doit devenir une boussole normative, éclairant des choix où l’irréversibilité des décisions (biodiversité, santé publique) impose une action rapide.
Les négociations internationales actuelles, trop souvent figées dans des engagements déclaratoires, ont montré leurs limites. Les conférences internationales (COP) illustrent cette « liturgie des engagements ajournés ». Pour rompre avec cette logique, il est nécessaire d’introduire des accords juridiquement contraignants. Des modèles inspirés des régulations bancaires (comme le Comité de Bâle) pourraient servir de référence : des obligations de résultats, des sanctions en cas de non-respect et une surveillance continue.
Le contrôle des engagements est le garde-fou de la crédibilité. Sans suivi ni vérification, les engagements restent des promesses vides. Ce contrôle doit s’appuyer sur des institutions indépendantes, capables d’auditer et de rendre accessibles les écarts entre les promesses et les réalisations. Des outils inspirés des agences de notation climatique pourraient jouer ce rôle, instaurant une nouvelle culture de la « redevabilité ».
Enfin, aucune réforme ne peut se faire sans des moyens financiers à la hauteur des ambitions. Les actions collectives (transition énergétique, résilience sanitaire) butent trop souvent sur l’argument du « manque de moyens ». Pour briser cette barrière, il devient crucial de mettre en place des mécanismes de financement globaux, alimentés par des contributions obligatoires des États, des taxes sur les transactions numériques ou encore des prélèvements sur les émissions de CO2. Ce financement pérenne doit rompre avec la logique du « chacun pour soi », instaurant un fonds solidaire d’envergure mondiale.


De l’alibi démocratique à la sincérité des pratiques mondiales


Les interventions internationales se drapent souvent dans le noble manteau de la démocratie et des droits humains. Mais, sous la toge des valeurs universelles, se cachent des stratégies d’influence. Ce double langage, où l’on prône des principes tout en poursuivant des objectifs de puissance, érode la crédibilité des institutions. Les peuples ne sont plus dupes. Ils savent que les grands idéaux exportés servent souvent de chevaux de Troie géostratégiques.
La guerre en Syrie en est un exemple frappant. Présentée au départ comme un soulèvement populaire contre un régime dictatorial, elle est devenue un échiquier où se croisent les ambitions des grandes puissances. La Syrie est la pièce sacrifiée d’un jeu plus vaste, où se négocient des positions sur l’Ukraine et l’Iran.
Ce constat dépasse de loin le cas syrien. En Afghanistan, en Libye, en Irak ou en Afrique subsaharienne, la rhétorique humanitaire a souvent dissimulé des stratégies de domination. Ce déclin de la crédibilité est le tribut de l’hypocrisie, un coût politique que les institutions internationales ne peuvent plus se permettre de payer. 

 

Vers une gouvernance mondiale sincère et radicale


Les défis du XXIe siècle ne tolèrent plus les demi-mesures. Le changement climatique, les inégalités criantes, les crises migratoires exigent des réponses solides et cohérentes. La sincérité devient le moteur de la légitimité internationale. Il ne s’agit pas de réformer, mais de refonder.
Chaque hypocrisie dévoilée érode l’autorité des institutions, chaque engagement non tenu l’achève. Les peuples, dans un monde ultra-connecté, voient, jugent et se souviennent. Le temps où l’on sous-estimait l’intelligence collective des populations est révolu. Seule une gouvernance sincère, où l’alibi démocratique cède la place à une politique assumée, peut restaurer la légitimité des institutions.
Le changement ne viendra pas d’en haut. Ce ne sera ni un don des puissants ni une faveur des institutions. Il surgira des crises et des révoltes silencieuses des peuples. Cette loi d’airain, selon laquelle les institutions ne changent qu’au pied du mur, s’impose aujourd’hui.

D’une contrainte imposée à un horizon partagé


Les nouvelles normes de gouvernance mondiale ne devront plus être un « fardeau à évacuer », ni le « voyageur clandestin » des puissants, mais « l’horizon ouvert » où chaque peuple, maître de son destin, forge son avenir. Seule une gouvernance plus juste, plus efficace et plus respectée pourra rendre aux institutions internationales la force d’action nécessaire.
À l’ère des interdépendances radicales, gouverner le chaos, ce n’est plus le contenir, mais en faire le levier d’une harmonie inédite.
L’architecture de convergences doit reposer sur des fondements plus profonds : la sincérité des engagements, la crédibilité des acteurs et la volonté authentique de bâtir un monde meilleur.

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L’économie à l’épreuve du réel : Toute chose n’étant pas égale par ailleurs.

8 Décembre 2024 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS Publié dans #Articles

L’économie à l’épreuve du réel :
Toute chose n’étant pas égale par ailleurs.  
                                 
            
 Par

Jamel

BENJEMIA                                
                    
                               

Juchée sur les échafaudages fragiles du raisonnement humain, l’économie s’est, depuis ses origines, dotée d’outils méthodologiques visant à apprivoiser la complexité du réel. Parmi eux, le « ceteris paribus », cette formule latine signifiant « toutes choses étant égales par ailleurs », s’est imposée en pierre angulaire de la pensée économique.
En isolant certaines variables, le « ceteris paribus » a permis de disséquer les mécanismes sous-jacents aux marchés, facilitant l’émergence des concepts clés tels que l’offre et la demande. 
Toutefois, cette simplification, si elle éclaire certains mécanismes, devient problématique lorsqu’elle est appliquée à des systèmes dynamiques et interconnectés. Des modèles comme le multiplicateur budgétaire keynésien ou la courbe IS-LM, fondés sur des hypothèses statiques, ont souvent occulté la dynamique réelle des économies complexes. Les politiques de « Stop and Go », issues de ces visions simplifiées, illustrent les limites d’une telle approche, menant fréquemment à des résultats contradictoires et inefficaces.

Cependant, dans un monde où les interdépendances tissent des toiles de plus en plus complexes, ce postulat vacille. Jadis, un outil d’éclairage, le « ceteris paribus » devient parfois un masque d’aveuglement. Comment espérer isoler une variable dans un univers où chaque élément influe sur l’ensemble, où l’effet papillon n’a plus rien d’une simple métaphore, mais s’affirme comme une réalité tangible ?  L’économie d’aujourd’hui doit dépasser ces simplifications et embrasser la complexité qu’elle tente d’analyser, quitte à réinventer ses propres méthodes.

L’élégance trompeuse 
Le « ceteris paribus » a séduit les économistes par son élégance. En immobilisant certains paramètres, il offrait une épure conceptuelle, propice à la modélisation de relations causales. La loi de l’offre et de la demande repose sur cette hypothèse : seule la variation des prix influencerait les quantités échangées.
Pourtant, cette élégance est trompeuse. Vouloir appliquer le « ceteris paribus » au réel revient à figer le mouvement des vagues pour mieux comprendre l’océan. Une hausse du prix du pétrole, par exemple, ne se résume pas à un simple renchérissement des coûts de production : elle bouleverse les politiques énergétiques, redéfinit les équilibres géopolitiques et modifie en profondeur les comportements des ménages. L’embargo de l’OPEP de 1973 ne fut pas seulement un choc pétrolier ; il inaugura un tournant stratégique, précipitant des mutations industrielles et politiques majeures.
Les théories monétaires classiques ont abusé de cette hypothèse. La célèbre courbe de Phillips, qui établit une relation inverse entre chômage et inflation, repose sur une vision statique du monde. Mais les années 1970 ont balayé cette certitude avec l’émergence de la stagflation, cette coexistence paradoxale d’une inflation élevée et d’un chômage massif. Pour expliquer ce phénomène, il a fallu intégrer de nouvelles notions : les anticipations des agents, les chocs d’offre exogènes, et surtout les effets de second tour. Parmi eux, la spirale prix-salaires s’est transformée en une véritable course-poursuite, où chaque hausse de prix entraîne une revendication salariale, nourrissant ainsi l’inflation dans une boucle sans fin.


L’interdépendance des variables 
Aujourd’hui, l’économie est un réseau dense d’interactions où rien ne peut être isolé. La pandémie de COVID-19 en est une démonstration éclatante. Ce choc sanitaire, exogène à l’économie à première vue, a déclenché une cascade d’effets : chaînes d’approvisionnement désorganisées, effondrement de certains secteurs, envolée des dettes publiques et révisions stratégiques à l’échelle mondiale. À chaque étape, de nouvelles variables apparaissent, rendant toute simplification illusoire.


Les marchés financiers illustrent également cette interdépendance généralisée. La crise de 2008, née des subprimes aux États-Unis, s’est rapidement propagée à l’ensemble du secteur bancaire mondial. Ce que le « ceteris paribus » ne peut saisir, c’est cette contagion systémique, accentuée aujourd’hui par les algorithmes de trading. Réagissant en temps réel à une multitude de signaux, ces outils amplifient la volatilité et rendent les marchés plus imprévisibles que jamais.


Les crises contemporaines offrent de nouvelles preuves des limites des modèles économiques traditionnels. Le conflit au Moyen-Orient illustre l’imbrication complexe des dynamiques politiques, sociales et économiques, peu ou mal appréhendées par les modèles linéaires. Simultanément, les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine redéfinissent non seulement les chaînes d’approvisionnement, mais aussi les rapports de force géopolitiques et technologiques, bousculant des paradigmes établis et entraînant des reconfigurations profondes dans les alliances internationales, avec l’avènement des BRICS, qui remettent en cause l’hégémonie traditionnelle et redessinent les contours de l’ordre mondial. 


L’invasion de l’Ukraine, elle aussi, a révélé les failles des modèles classiques, incapables d’anticiper des effets domino d’une telle ampleur. Loin des simples ajustements de marché, l’envolée des prix de l’énergie et des denrées alimentaires a bouleversé les équilibres géopolitiques et exacerbé les tensions sociales. Ce choc a illustré la nécessité de repenser nos outils pour intégrer les risques systémiques et les interdépendances globales.


L’élasticité-prix : un concept à réviser
L’élasticité-prix, fondée sur l’idée d’une réponse linéaire et prévisible de l’offre ou de la demande, montre aujourd’hui ses limites.
Par exemple, la demande en énergie dépend autant de facteurs géopolitiques et écologiques que des prix. De même, l’offre agricole est influencée par des aléas climatiques et des pratiques commerciales, bien au-delà des simples ajustements tarifaires.
La simplicité du « ceteris paribus » masque désormais les frictions et les non-linéarités d’un monde complexe. C’est là que les modèles dynamiques prennent tout leur sens, en embrassant l’imprévisibilité plutôt que de la nier.
Les travaux de l’économie comportementale ont montré que les consommateurs ne réagissent pas toujours de manière rationnelle. Une hausse des prix peut, par exemple, provoquer des comportements de panique ou des phénomènes de substitution imprévus, amplifiant les distorsions initiales.
Récemment, certains grands groupes ont subi les conséquences de politiques de boycott liées à la guerre au Moyen-Orient. Ces campagnes, souvent reliées par les médias sociaux, illustrent le poids croissant de l’opinion publique, et révèlent des dynamiques sociales et politiques qui échappent aux cadres d’analyse économiques traditionnels. 
L’élasticité-prix rappelle que, dans un monde aussi imprévisible, le « ceteris paribus » revient à étudier un orage avec un parapluie troué.

Penser autrement
Face à ces défis, une réinvention des outils économiques s’impose. Mon modèle BASE (Behavioral, Algorithmic, Systemic et ESG) répond à cette nécessité, en associant des modèles économétriques dynamiques aux biais comportementaux, aux algorithmes et aux critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. En dépassant les simplifications traditionnelles, BASE offre une lecture multidimensionnelle des phénomènes économiques, essentielle pour anticiper les ruptures et bâtir la résilience.
L’économie contemporaine doit dépasser les simplifications héritées du passé. À l’image du débat philosophique sur la complexité et le réductionnisme, une question fondamentale se pose : faut-il simplifier pour comprendre, ou accepter l’incertitude comme une donnée essentielle ?
Dans le monde scientifique, le réductionnisme, en isolant les éléments pour en décrypter les relations causales, a longtemps dominé. Mais face à des systèmes complexes, où chaque composante influe sur l’ensemble, il s’avère insuffisant. L’approche systémique, en revanche, privilégie une vision holistique des interactions dynamiques, mettant en lumière les rétroactions, les effets domino et les non-linéarités.
L’économie, à son tour, doit embrasser cette complexité. Les outils analytiques comme les modèles VAR (Vector AutoRegression) répondent à cette nécessité. En captant les relations dynamiques entre multiples variables sans les isoler artificiellement, ces modèles révèlent des effets de propagation et des boucles rétroactives que les approches statiques ignorent. Ils permettent ainsi de mieux comprendre des crises globales, comme la pandémie de COVID-19 ou la guerre en Ukraine, en identifiant les interconnexions invisibles mais déterminantes.
Ainsi, l’économie peut redevenir un guide éclairé pour la prise de décision dans un univers marqué par des interdépendances croissantes. Car dans un monde où toute chose n’est décidément plus égale par ailleurs, prendre en compte les interactions systémiques n’est pas seulement un impératif, c’est une opportunité pour bâtir des modèles résilients et inclusifs. Plutôt que de simplifier le réel, l’économie de demain pourrait choisir de coévoluer avec lui, acceptant l’incertitude comme une richesse plutôt qu’un obstacle.
Dans ce monde où tout est de plus en plus interconnecté, les anciens modèles ne suffisent plus. Le système mondial, dans sa quête d’équilibre, montre que les règles d’hier n’ont plus cours.  « Omnia mutantur, nihil interit » — tout change, mais rien ne périt, sauf peut-être l’illusion que tout demeure inchangé ailleurs.

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L’économie en quête de sens : Une allégorie au chevet du monde.

1 Décembre 2024 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS Publié dans #Articles

L’économie en quête de sens :
Une allégorie au chevet du monde.                                    
            
Par

Jamel

BENJEMIA                    
 

Dans un salon intemporel, baigné d’une lumière douce, où se mêlent l’éclat des idées et l’ombre des désaccords, les grandes figures de la pensée économique se retrouvent. Adam Smith, Karl Marx, John Maynard Keynes, Joseph Schumpeter et bien d’autres, convoqués au-delà du temps, sont réunis pour analyser un monde en proie à des turbulences sans précédent. Guerres aux ramifications planétaires, crise climatique d’une intensité alarmante, inégalités croissantes et pauvreté endémique : tels sont les défis urgents auxquels le monde est confronté. Face à ces fléaux, chacun mobilise ses outils intellectuels, hérités de traditions et contextes divers, mais tous convergent vers un objectif commun : éclairer un avenir incertain.
Le dialogue qui s’engage transcende les siècles et les écoles de pensée. Les principes du libre-échange s’affrontent aux critiques du capitalisme, tandis que l’intervention étatique débat avec les vertus supposées du marché. Entre la foi dans l’innovation portée par Schumpeter et la quête de stabilité prônée par Fisher, des trajectoires souvent parallèles mais parfois contradictoires, s’entrelacent dans une danse d’idées. Ce débat imaginaire devient une quête multidimensionnelle visant à surmonter une crise touchant autant l’économie que l’humanité.


La foi dans le marché

Avec la gravité d’un sage, Adam Smith (1723-1790), père du libéralisme économique, ouvre le bal. Sa voix, empreinte d’une sérénité bienveillante, fait l’éloge du marché autorégulé, cette fameuse « main invisible » qui orchestre harmonieusement les intérêts individuels pour le bien commun :
 « La liberté des échanges, dit-il, est le socle sur lequel repose la prospérité des nations. En poursuivant son propre intérêt, chaque individu contribue, sans le savoir, au bien commun. »
À ses côtés, David Ricardo (1772-1823), plus austère, acquiesce. Il ajoute, d’un ton professoral : « Cependant, pour que cet équilibre perdure, les nations doivent se spécialiser en fonction de leurs avantages comparatifs spécifiques. Le commerce international, loin d’être un jeu à somme nulle, est une source de paix et d’enrichissement mutuel, à condition qu’il repose sur des règles justes. »

La critique du capitalisme

La salle, jusque-là attentive, se tend lorsque Karl Marx (1818-1883) prend la parole. Sa voix, grave et passionnée, tranche avec les discours précédents : « Cette vision est séduisante, certes, mais elle masque une réalité brutale : le capitalisme, tel qu’il existe, n’est qu’un vaste mécanisme d’exploitation. Les travailleurs, aliénés, ne récoltent pas les fruits de leur labeur. Le capital accumulé par une minorité se fait au détriment de la majorité. » Marx insiste sur la nécessité d’une révolution des rapports de production, appelant à abolir les inégalités structurelles.
Un silence pesant s’installe, rapidement brisé par John Maynard Keynes (1883-1946), dont l’approche pragmatique vient tempérer les ardeurs révolutionnaires : « Si je partage certaines de vos inquiétudes, Monsieur Marx, je crois en la capacité des institutions à corriger les excès du capitalisme sans pour autant en renverser les fondations. L’intervention de l’État, lorsqu’elle est bien calibrée, peut stimuler l’économie en temps de crise et garantir une certaine justice sociale. Même Madame Merkel, icône de l’orthodoxie budgétaire, a récemment brisé le dogme en déclarant son soutien à un assouplissement des règles encadrant la dette publique, notamment pour permettre des investissements dans des infrastructures stratégiques. Plus keynésienne qu’elle, je meurs, Monsieur Marx ! Pensons à l’avenir : un investissement massif dans l’éducation, la santé, les réseaux de transport et la transition écologique, est le levier dont nous avons besoin. »

L’innovation comme moteur du progrès

Les mots de Keynes trouvent un écho chez Joseph Schumpeter (1883-1950), qui, d’un geste vif, se lève à son tour :
 « Le progrès naît toujours du chaos, affirme-t-il. Ce que vous appelez crise, je le perçois comme une opportunité de renouveau. L’innovation détruit les anciens modèles, mais elle en crée de nouveaux, plus adaptés aux besoins contemporains. Cette destruction créatrice est le moteur du développement. Cependant, pour que cette dynamique fonctionne, nous devons encourager les entrepreneurs, les visionnaires, et ceux qui osent prendre des risques. »
D’un geste mesuré, Irving Fisher (1867-1947) intervient pour recentrer le débat : « Schumpeter a raison sur l’importance de l’innovation, mais n’oublions pas que l’instabilité financière peut réduire à néant les meilleures initiatives. La régulation des marchés, en particulier la gestion de la dette et des taux d’intérêt, est cruciale pour éviter les crises systémiques. La volatilité n’est pas seulement une conséquence du marché libre ; elle est souvent exacerbée par des comportements spéculatifs qu’il convient de contenir. »


La liberté au cœur du débat

Dans un coin de la salle, Friedrich Hayek (1899-1992) et Milton Friedman (1912-2006) échangent un regard complice avant de prendre tour à tour la parole. Hayek, d’abord, rappelle : « La liberté est le fondement de toute prospérité durable. Lorsque l’État intervient trop, il fausse les signaux du marché, créant des inefficacités qui nuisent à tous. La planification centrale est une chimère dangereuse. »  Friedman renchérit : « Laisser aux individus le soin de choisir, de créer, d’échanger librement est la clé. Les marchés libres, bien qu’imparfaits, restent le meilleur moyen de garantir la croissance et l’innovation. »
Ce discours libéral trouve un contrepoint chez Paul Samuelson (1915-2009), dont la voix posée invite à la nuance :
« Hayek et Friedman ont raison de valoriser la liberté, mais ignorer les externalités négatives serait une erreur. Le marché ne peut corriger à lui seul les déséquilibres sociaux ou environnementaux. Nous devons donc trouver un équilibre : réguler suffisamment pour éviter les dérives, tout en préservant les incitations à l’innovation. »


Une vision humaniste de l’économie

Dans un élan presque poétique, Alfred Marshall (1842-1924) prend le relais :
 « L’économie ne saurait être réduite à des chiffres et des courbes. Elle est d’abord une science humaine. Si nous voulons bâtir une société prospère, nous devons investir dans le capital humain : éducation, santé, conditions de travail. La richesse d’une nation repose autant sur ses ressources que sur le bien-être de ses citoyens. »
À mesure que les voix s’élèvent et s’entrelacent, un fil rouge apparaît : la conviction que la diversité des approches est une force. Loin de s’annuler, ces perspectives complémentaires offrent un prisme riche pour analyser et résoudre les crises contemporaines. Adam Smith et Karl Marx, malgré leurs divergences, semblent se rejoindre dans un constat implicite : l’économie est un outil, au service de l’humanité, et non l’inverse.
Keynes, d’une voix presque murmurée, conclut : « Ce n’est qu’en croisant nos idées que nous pourrons transcender les défis. Car, si je peux avoir tort seul, ensemble, nous avons la capacité d’avoir raison. »
Ainsi, le véritable remède aux maux du monde ne réside pas dans une doctrine unique, mais dans l’harmonie des idées, dans la rencontre féconde entre pragmatisme et utopie. Chaque pensée, telle une note isolée, peut sembler incomplète ; mais, lorsqu’elle s’harmonise avec d’autres dans une synchronisation subliminale, elle compose une symphonie capable d’apaiser les turbulences économiques et sociales.
Si l’économie, souvent perçue comme une science froide et distante, trouve ici une chaleur nouvelle, c’est grâce à une confiance dans l’intelligence collective et la convergence des forces vives. Car, isolé, chacun peut vaciller dans l’ombre de l’erreur, mais unis, nous avons le pouvoir d’éclairer une vérité plus vaste et d’ouvrir des sentiers inexplorés. Le monde, fragile comme une écorce fissurée par le temps, n’attend pas de pansements éphémères ni de greffons inappropriés, mais une vision renouvelée, profonde et audacieuse. De ce foisonnement d’idées, porté par des bâtisseurs éclairés, émergeront des solutions capables d’instaurer un équilibre fécond et durable.
Ainsi, bien que Monsieur Keynes ait rappelé, avec un brin d’ironie, « qu’à long terme, nous serons tous morts », il n’en demeure pas moins que le véritable fléau de notre époque réside dans les solutions à courte vue et les demi-mesures.
Ce dialogue imaginaire devient alors bien plus qu’un simple exercice intellectuel : il se mue en un appel vibrant à conjuguer savoir et volonté pour réinventer l’économie au service du bien commun.
Car l’avenir, s’il est incertain, ne peut se construire qu’en puisant dans la richesse de notre diversité intellectuelle et en osant des solutions à la hauteur des défis.

 

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