L’École autrichienne à l’épreuve de la géosystémie
L’École autrichienne à l’épreuve de la géosystémie
Par Jamel BENJEMIA
/image%2F3062509%2F20261004%2Fob_d3c6b8_jbenjemiabis.jpg)
Dans un entretien publié par Le Point le 1er octobre 2026, Javier Milei livre trois références pour comprendre l’économie : Henry Hazlitt, Ludwig von Mises et Murray Rothbard. Le choix n’est pas anodin. Il dessine une filiation intellectuelle étroitement liée à l’École autrichienne, dont le président argentin revendique volontiers l’héritage. À ce triptyque, il faut ajouter Friedrich von Hayek, tant sa réflexion sur l’information dispersée, les prix et l’ordre spontané éclaire l’architecture profonde de cette pensée.
L’intérêt n’est pourtant pas de reconstituer la bibliothèque de Milei. Il est de confronter une tradition économique qui a puissamment pensé l’individu, la connaissance, le marché et la contrainte à une approche géosystémique davantage attentive aux interactions, aux conversions, aux seuils, aux rétroactions et aux goulots d’étranglement.
Non pour dresser une école contre une autre, mais pour enrichir la réflexion économique.
Car une pensée gagne moins à terrasser ses devancières qu’à découvrir ce qu’elles avaient vu, et ce que leurs instruments conceptuels ne leur permettaient pas encore d’embrasser.
Voir au-delà de la myopie immédiate
Le journaliste et essayiste Henry Hazlitt, proche de l’École autrichienne sans en être à proprement parler l’un des représentants, ouvre la marche avec L’Économie en une leçon, publié en 1946. Son principe est d’une simplicité presque trompeuse : une politique économique ne saurait être jugée uniquement à partir de ses conséquences immédiates ni du groupe qui en bénéficie directement. Il faut poursuivre ses effets dans le temps et observer leur propagation à l’ensemble de la société.
Hazlitt impose ainsi une première révolution du regard. Derrière ce qui se voit se tient tout un continent de conséquences différées, détournées ou sacrifiées.
Son intuition possède déjà quelque chose de systémique. Elle oblige à prolonger la chaîne causale au-delà de son premier maillon, là où l’observateur pressé s’arrête volontiers.
La géosystémie introduit toutefois une question supplémentaire : que se passe-t-il lorsque la conséquence revient modifier sa propre cause ?
Une réduction budgétaire peut alléger un déficit, restaurer certaines anticipations, modifier les conditions de financement et favoriser l’investissement. Mais une compression mal orientée peut aussi affaiblir une infrastructure essentielle, dégrader la productivité puis réduire, à terme, les ressources mêmes que l’on cherchait à préserver.
La subtilité consiste précisément à distinguer la réduction de la compression : la première peut retrancher le superflu ; la seconde atteindre l’organe qui permet au système de fonctionner.
Avec la rétroaction, la ligne devient boucle.
Hazlitt nous apprend à regarder au-delà de ce qui se voit. La géosystémie nous invite à regarder aussi ce qui revient.
Quand les actions s’entrechoquent
Avec Ludwig von Mises, le point de départ devient plus fondamental : l’homme agit. Dans L’Action humaine, publiée en 1949, l’économiste autrichien fait de cette proposition le socle de la praxéologie, cette science générale de l’action qui place l’intention et le choix au commencement du raisonnement économique. L’individu éprouve une insatisfaction, imagine une situation préférable et mobilise les moyens susceptibles de l’y conduire.
Cette primauté de l’acteur protège l’économie d’une tentation ancienne : transformer les hommes en particules passives d’une mécanique sociale.
Mais une difficulté surgit dès que l’on change d’échelle.
Une société n’est pas seulement composée d’individus qui agissent. Elle est également faite d’actions qui se rencontrent, se contredisent, se propagent et, parfois, s’amplifient mutuellement.
Bulles spéculatives, congestions urbaines ou ruées bancaires peuvent ainsi naître de décisions individuelles dont les interactions produisent ce que nul n’avait voulu.
C’est ici que la géosystémie élargit le champ : Ludwig von Mises part de l’action individuelle ; elle s’attache aux interactions et aux dynamiques collectives qui en procèdent.
Et l’interaction conduit à l’émergence : cette réalité nouvelle qui naît des comportements individuels sans avoir été voulue par aucun de ceux qui y participent.
L’économie cesse alors d’être seulement une addition d’actes. Elle devient également le produit de leurs rencontres.
Hayek ou l’intelligence dispersée
Friedrich von Hayek nous conduit plus loin encore et, paradoxalement, plus près de la géosystémie.
Dans son célèbre article de 1945, The Use of Knowledge in Society, il souligne que l’information indispensable à la coordination économique n’est jamais concentrée dans un seul esprit. Elle demeure fragmentée, dispersée entre des millions d’acteurs, chacun possédant une connaissance locale qu’aucun planificateur ne pourrait réunir dans sa totalité.
Le système des prix devient dès lors bien davantage qu’un mécanisme marchand : il constitue un dispositif de transmission.
La rareté d’un bien fait monter son prix. Nul besoin de savoir si le détroit d’Ormuz est bloqué, si une guerre tarifaire fait rage ou si une chaîne d’approvisionnement s’est rompue à l’autre bout du monde : le prix condense l’information et la transmet.
Hayek fait ainsi du marché une immense conversation sans interlocuteur central.
La parenté avec la géosystémie est manifeste. Nous sommes déjà dans un univers de réseaux, d’informations circulantes et de coordinations sans chef d’orchestre.
Mais une question demeure.
Que se passe-t-il lorsque le signal est juste et que, malgré tout, le système ne répond pas ?
Prenons le logement : les prix montent, signalant une offre insuffisante. Pourtant, foncier rare, crédit contraint, autorisations interminables ou infrastructures saturées peuvent empêcher la construction. Le prix a parlé, mais le système n’a pu répondre. L’information n’est pas encore la capacité.
Entre le signal et le résultat se trouvent des convertisseurs : financement, compétences, droit, énergie, infrastructures, logistique, institutions. Ce sont eux qui transforment une information économique en possibilité réelle.
Lorsqu’un de ces passages sature au point de contraindre l’ensemble, il devient un goulot d’étranglement.
Le marché peut parfaitement savoir ce qu’il faudrait faire et demeurer momentanément incapable de le faire.
Rothbard, de la contrainte à la fonction
Murray Rothbard pousse l’héritage de Ludwig von Mises vers l’une de ses formulations les plus radicales. Dans Man, Economy, and State, puis Power and Market, il part lui aussi de l’action humaine et analyse les interventions qui viennent, selon lui, altérer les échanges volontaires.
Sa vigilance envers la contrainte possède une véritable vertu intellectuelle : elle oblige à regarder derrière les intentions proclamées d’une mesure pour examiner les comportements qu’elle modifie effectivement.
Mais la géosystémie se sépare ici plus nettement de lui.
Elle ne saurait décider de la valeur économique d’un mécanisme simplement parce qu’il est public ou privé.
Elle demande d’abord : quelle fonction exerce-t-il dans l’ensemble ?
Une administration peut entraver quand une infrastructure publique libère ; une entreprise peut innover quand une oligarchie verrouille l’accès aux nouveaux entrants. La frontière ne sépare donc plus nécessairement l’État du marché, mais ce qui permet de ce qui empêche, ce qui convertit de ce qui bloque. L’analyse quitte ainsi la nature de l’acteur pour interroger sa fonction.
Une économie des passages
Les quatre auteurs dessinent ainsi une architecture que la géosystémie n’a aucune raison de récuser.
Hazlitt nous enseigne les conséquences.
Ludwig von Mises, l’action.
Hayek, la connaissance dispersée et le signal.
Rothbard, la vigilance envers la contrainte.
La géosystémie prolonge ces acquis en observant l’économie dans son mouvement : les actions interagissent, l’information circule, parvient ou non à se convertir en activité, rencontre des obstacles et produit des rétroactions qui réorganisent l’ensemble.
Car disposer de capital, de demande et de signaux de prix pertinents ne suffit pas. Toute économie possède une anatomie : banques, ports, tribunaux, réseaux, compétences, confiance ou normes sont autant de passages dont dépend la circulation de l’activité. La saturation de l’un d’eux peut alors ralentir l’ensemble du système.
Coase, l’un des grands précurseurs de la nouvelle économie institutionnelle, avait montré que les coûts de transaction peuvent entraver des échanges pourtant avantageux. La géosystémie élargit la focale : elle interroge les conditions qui permettent à l’information de devenir décision, puis à la décision de devenir production.
La vieille querelle entre davantage d’État et davantage de marché paraît alors prisonnière d’une alternative trop étroite. Une question plus féconde surgit : où est le passage ? Où est le verrou ?
Appliquée à Milei, elle modifie même le sens de la tronçonneuse. Supprimer un organisme inutile peut libérer une circulation entravée. Supprimer un maillon indispensable peut, inversement, fabriquer le goulot que l’on prétendait abolir.
Avant de couper une branche, encore faut-il s’assurer de ne pas être assis dessus.
L’École autrichienne nous aura légué une intuition essentielle : aucune intelligence centrale ne peut prétendre posséder seule la connaissance d’une société complexe.
La géosystémie y ajoute une autre exigence : une société peut disposer de l’information nécessaire et rester pourtant prisonnière de ses propres incapacités de transformation.
Le marché peut savoir. Encore faut-il que le système puisse.
/image%2F3062509%2F20200814%2Fob_68d917_jbenjemia.jpg)
Commenter cet article