La mondialisation ne meurt pas, elle bifurque
La mondialisation ne meurt pas, elle bifurque
Par Jamel BENJEMIA
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À force d’annoncer la démondialisation, nous avions presque fini par la tenir pour argent comptant. Les frontières économiques devaient se redresser, les usines revenir au bercail, les chaînes de valeur se raccourcir et les grandes puissances retrouver cette souveraineté productive que plusieurs décennies d’ouverture commerciale auraient imprudemment dispersée. Donald Trump traduisit le discours en droits de douane ; l’Europe, plus prudemment, parla d’autonomie stratégique. Tout semblait converger vers le même horizon : le grand reflux.
Mais les chiffres ont parfois l’insolence de contrarier les récits.
Dans une chronique publiée par Le Point.fr le 19 septembre 2026, l’économiste Patrick Artus relève un paradoxe remarquable : malgré le protectionnisme américain et l’affrontement économique avec Pékin, le commerce mondial continue de progresser. Entre 2024 et 2025, les échanges de marchandises ont augmenté de 7 %, ceux de services de 8 %. Depuis 2011, ces derniers ont même progressé de 77 %, contre 35 % pour les marchandises.
La mondialisation que l’on croyait agonisante change de visage.
Peut-être avons-nous simplement regardé le mauvais indicateur. Car la globalisation des échanges ressemble moins à une mer dont on pourrait faire baisser le niveau qu’à un immense réseau hydrographique : dressez un barrage, l’eau cherche une autre pente. Elle contourne l’obstacle, creuse ailleurs son lit et fait parfois prospérer des territoires que personne n’avait imaginés sur son passage.
Quand la frontière déplace le commerce
Les importations des États-Unis en provenance de Chine ont reculé de 25 % en un an. Pris isolément, le chiffre paraît confirmer la victoire du protectionnisme. Pourtant, pendant la même période, les importations américaines en provenance des pays de l’ASEAN ont progressé de 29 %, celles venant de Taïwan de 16 % et celles du Mexique de 7 %. Au total, les importations américaines continuaient d’augmenter fortement au premier semestre 2026.
Une partie des productions chinoises emprunte désormais d’autres circuits, transite par des pays tiers ou s’insère dans des chaînes de valeur recomposées. L’OCDE observe que si le poids de ces chaînes recule aux États-Unis et en Chine, il progresse ailleurs, notamment dans l’Union européenne, au Mexique, en Turquie, au Brésil, en Afrique du Sud ou au Royaume-Uni.
Ce que nous appelons démondialisation recouvre donc, pour une large part, une redistribution géographique des échanges et des chaînes de valeur.
David Ricardo avait bâti la théorie des avantages comparatifs sur une intuition devenue classique : les nations ont intérêt à se spécialiser là où leur avantage relatif est le plus important. Deux siècles plus tard, les chaînes de valeur ont rendu cette spécialisation infiniment plus complexe sans en abolir la logique.
Lorsque, comme le rappelle Artus, une heure de travail industriel coûte environ 37 dollars aux États-Unis, contre 7 en Chine et 6 au Mexique, la volonté politique rencontre une résistance autrement plus tenace qu’un discours électoral : celle des coûts.
On peut déplacer une frontière douanière d’un trait de plume. On ne déplace pas aussi facilement la structure productive d’une économie.
Les nouveaux carrefours
Lorsqu’un flux change de route, les territoires qu’il emprunte changent de stature. Le Mexique, adossé au marché américain, s’affirme comme l’un des passages de sa réorganisation industrielle. En Asie, l’ASEAN gagne une centralité nouvelle : plateforme productive hier, elle devient aujourd’hui une interface stratégique entre la Chine et les marchés occidentaux.
L’histoire économique asiatique semble ici nous adresser un clin d’œil. Dans les années 1930, l’économiste japonais Kaname Akamatsu avait imaginé le modèle du « vol des oies sauvages » (flying geese) pour décrire une industrialisation avançant par vagues successives, les productions se déplaçant d’une économie à l’autre à mesure que chacune remontait la chaîne de valeur. Le modèle connut une singulière postérité avec l’essor asiatique de la seconde moitié du XXe siècle. Près d’un siècle plus tard, les oies d’Akamatsu semblent reprendre leur vol ; la formation, cependant, a changé.
Le détour crée de la centralité.
Une économie mondiale ne se compose pas seulement de stocks de capitaux, de volumes échangés ou de balances commerciales. Elle est faite de flux, de goulots, de convertisseurs et de passages.
Un droit de douane constitue un goulot. Un pays capable d’accueillir une production déplacée devient un convertisseur. Une nouvelle route commerciale ouvre un passage. Puis l’ensemble rétroagit : les investissements suivent, les infrastructures s’adaptent, les compétences se déplacent et les rapports de puissance, lentement, se recomposent.
Le protectionnisme engendre ainsi un paradoxe : en cherchant à contenir l’interdépendance, il en accélère la recomposition et en complexifie les circuits. La Chine en fournit l’illustration : sous la pression des restrictions américaines, ses exportations continuaient de progresser fortement à l’été 2026.
On ferme une porte ; plusieurs fenêtres s’entrouvrent.
Tout change, précisément. Mais les itinéraires changent avant les volumes.
Quand l’argent change lui aussi de route
Le même mécanisme apparaît sur un terrain apparemment éloigné : celui de la dette souveraine.
Certains investisseurs japonais commencent à prendre leurs distances avec les obligations françaises. Shinji Kunibe, gérant obligataire chez Sumitomo Mitsui DS Asset Management, a ainsi indiqué avoir liquidé l’intégralité de ses positions en dette française pour réorienter principalement les fonds vers les Bunds allemands et, dans une moindre mesure, vers des obligations japonaises à court terme.
L’information mérite attention, parce qu’elle révèle un changement d’arbitrage. Les investisseurs japonais constituent depuis longtemps une source importante de financement des marchés obligataires étrangers. En juillet 2026, ils détenaient environ 23 000 milliards de yens d’obligations européennes et françaises, soit quelque 131 milliards d’euros. Or la remontée des rendements au Japon modifie leur calcul.
Pourquoi supporter à l’étranger un risque politique, budgétaire ou de change si le marché domestique redevient rémunérateur ?
La question est presque triviale. Ses conséquences le sont beaucoup moins.
Car ici encore, le capital ne disparaît pas. Il bifurque.
Ce qui quitte la dette française peut rejoindre le Bund allemand ou retourner vers les titres japonais. Exactement comme une marchandise chinoise peut emprunter le Mexique ou l’Asie du Sud-Est pour atteindre autrement son marché final.
Commerce et finance obéissent à des mécanismes différents, mais partagent une propriété essentielle : leur mobilité recherche le passage offrant le meilleur rapport entre coût, rendement, sécurité et accessibilité.
On retrouve ici, élargie aux flux internationaux, une intuition de Ronald Coase : aucune transaction ne s’effectue sans frottements ; rechercher l’information, organiser l’échange ou sécuriser un contrat comporte un coût. À ces coûts s’ajoute une variable plus difficile à comptabiliser : la confiance. Un passage moins cher peut être délaissé s’il paraît incertain ; un autre, plus coûteux, attirer les flux parce qu’il offre davantage de prévisibilité. La confiance devient alors une infrastructure invisible.
Les passages, tremplins vers la puissance
C’est là que l’opposition entre mondialisation et repli national atteint ses limites. Nous raisonnons trop souvent en termes binaires : ouvert ou fermé, mondial ou national, libre-échange ou protectionnisme. Or les systèmes complexes affectionnent davantage les transformations que les disparitions.
Un flux contrarié peut ralentir, se diviser, emprunter un intermédiaire ou déplacer vers un autre territoire une fonction jusque-là exercée ailleurs.
C’est ce que l’on pourrait appeler l’économie des passages.
Elle oblige à regarder ceux qui produisent, ceux qui consomment, et ceux par lesquels il faut désormais passer.
Voilà pourquoi la recomposition actuelle des flux mondiaux ouvre un espace à de nouvelles puissances intermédiaires. Mexique, Vietnam, Indonésie, Turquie : les économies capables de convertir les tensions entre grands blocs en investissements, industries, infrastructures ou capacités logistiques disposent d’une carte que la vieille géographie économique sous-estime parfois.
Cette géographie possède aussi son revers.
Un pays peut posséder une économie importante et perdre de sa centralité si les flux commencent à l’éviter. La puissance ne réside donc pas seulement dans ce que l’on possède ; elle dépend aussi de ce que l’on attire, de ce que l’on transforme et de ce que les autres acceptent de faire transiter par vous.
Et le changement de flux finit par modifier la réalité qui l’avait provoqué.
C’est toute la cruauté des boucles de rétroaction.
La globalisation redessine ainsi sa géographie. Elle entre dans une période plus fragmentée, plus politique, plus sinueuse, où la sécurité rejoint le prix dans le calcul économique et où les États tentent de reprendre la main sur des circulations longtemps considérées comme essentiellement marchandes.
Ils y parviendront parfois.
Mais ils découvriront aussi une vieille vérité : commander au mouvement est plus difficile que commander au territoire.
La véritable question n’est donc plus de savoir si nous allons vers davantage d’ouverture ou davantage de fragmentation.
Elle est de savoir par où passera désormais le monde, et quels pays sauront transformer ces passages en puissance.
On érige des obstacles ; les flux inventent des trajectoires.
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