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Un budget pour tenir, des investissements pour quand ?

25 Octobre 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA. Journal Le Temps 25/10/2026 Publié dans #Articles

PLF 2027 :

Un budget pour tenir, des investissements

pour quand ?

Par Jamel BENJEMIA

Il existe une manière de préparer l’avenir qui consiste à lui demander, chaque année, de patienter. Les urgences sont nombreuses, les échéances pressantes, les ressources comptées. On reconduit les dépenses, on cherche des financements, on espère que la transformation trouvera son heure. Puis un nouvel exercice commence, avec ses contraintes anciennes et ses ambitions reconduites.

Le projet de budget tunisien pour 2027 laisse cette impression : celle d’un État qui mobilise ses forces pour traverser l’année, tandis que l’économie attend les moyens de changer de rythme. Préserver les protections sociales et assurer la continuité des services publics constituent des responsabilités essentielles. Leur financement durable dépend cependant d’une richesse qu’il faut aussi apprendre à produire davantage.

La question dépasse donc le montant du déficit. Elle porte sur l’organisation économique qui le nourrit et sur la capacité des ressources mobilisées à modifier cette organisation. Où va l’argent ? Quels obstacles rencontre-t-il ? Que reste-t-il de son passage dans les entreprises, les infrastructures et les compétences ?

La lecture géosystémique commence ici : dans la conversion du financement en capacités productives. Elle observe les flux, les goulots, les complémentarités et les effets qui se renforcent mutuellement. À cette lumière, le budget révèle une tension majeure : les obligations immédiates possèdent leurs échéances ; la transformation économique cherche encore les siennes.

 

Le passé possède ses créanciers

Avec 54,280 milliards de dinars de recettes pour 68,895 milliards de dépenses, le projet présente un déficit de 14,615 milliards. Les besoins d’emprunt atteignent 28,122 milliards, puisqu’ils doivent également couvrir les remboursements du principal de la dette et les autres opérations de trésorerie.

Sur cette enveloppe, 13,307 milliards sont destinés au remboursement du principal. Près d’un dinar emprunté sur deux (47,3 %) servira ainsi à honorer une dette antérieure. Le refinancement constitue une pratique courante des   États ; son poids mesure néanmoins l’effort nécessaire avant même de créer une capacité supplémentaire.

Le passé possède ses créanciers. L’avenir cherche encore ses investisseurs.

Les rémunérations publiques, les subventions et les intérêts réduisent les marges d’arbitrage. Derrière ces dépenses se trouvent pourtant des enseignants, des soignants, des services collectifs et des familles dont l’équilibre tient parfois à quelques dinars. Leur utilité doit être appréciée avec autant de rigueur que leur coût.

La réforme exige de connaître les usages, les bénéficiaires et les résultats. Elle suppose de distinguer une protection nécessaire d’un avantage mal ciblé, une administration indispensable d’une procédure devenue stérile. La réforme commence lorsque l’on sait où porter la lame, et pourquoi.

L’investissement, lui, se reporte plus aisément. Un traitement possède une date de versement ; un emprunt, une échéance contractuelle. Une infrastructure différée présente une facture moins visible : pertes d’eau, transports laborieux, équipements vieillissants, occasions industrielles abandonnées. Cette facture se disperse dans les coûts des entreprises et dans la fatigue des citoyens.

L’investissement se perd aussi dans les délais

Le plan de développement 2026-2030 prévoit 101,835 milliards de dinars d’investissements, dont 61,847 milliards publics. Cette dernière enveloppe représente une moyenne indicative de 12,37 milliards par an, sans préjuger du calendrier réel des projets ni de leurs différents circuits de financement.

Les crédits d’investissement budgétaires de 2026, établis à 6,463 milliards, donnent un premier ordre de grandeur du décalage. La comparaison appelle toutefois une distinction entre l’investissement public du plan et celui directement porté par le budget de l’État. Elle réclame surtout un tableau permettant de suivre leur articulation.

Les réalisations du premier semestre 2026, de 1,665 milliard, représentent seulement 25,8 % des crédits annuels. Les paiements peuvent s’accélérer au second semestre ; ce niveau soulève néanmoins une question : pourquoi les ressources inscrites tardent-elles à devenir des équipements opérationnels ?

Deux contraintes se superposent : trouver l’argent et parvenir à l’utiliser utilement.

L’investissement fonctionne comme une chaîne de conversions. Une décision devient un financement disponible, puis un marché attribué, un chantier et, enfin, un service rendu. Chaque étape peut former un goulot : étude inachevée, terrain indisponible, procédure immobilisée, coordination défaillante.

La faiblesse de l’investissement se mesure donc autant dans les délais que dans les montants. Un projet retardé coûte davantage et produit ses bénéfices plus tard. L’incertitude gagne les entreprises ; certaines diffèrent leurs décisions, d’autres choisissent ailleurs.

Une boucle défavorable s’installe : les retards affaiblissent l’activité, une activité moins dynamique limite les recettes, et des recettes insuffisantes resserrent les moyens d’investir.

Pour 2027, le taux d’investissement global visé atteint 16,4 % du PIB, contre 15,5 % attendu en 2026. Cet indicateur concerne l’ensemble de l’économie. Sa progression dépendra notamment de la complémentarité entre initiatives privées et équipements collectifs. Une entreprise peut acheter ses machines ; leur rendement dépend aussi de l’électricité, des transports et des compétences disponibles.

Les sukuk, ou l’habit neuf du financement

Le projet d’une émission de sukuk de 9 milliards de dinars apporte une nouveauté dans ce paysage contraint. Diversifier les instruments peut élargir les possibilités de financement et attirer d’autres souscripteurs.

Selon leur structure, les sukuk reposent sur des actifs, des droits d’usage ou des opérations économiques, avec des rémunérations organisées conformément aux principes de la finance islamique. Certains s’appuient sur des loyers, d’autres sur une marge commerciale ou sur les résultats d’une activité. Le partage effectif des risques dépend des contrats et des garanties.

La question décisive demeure : que financera-t-on ?

Mobiliser un actif existant pour obtenir de la trésorerie et financer une infrastructure nouvelle répondent à des besoins différents. Les deux opérations doivent être appréciées au regard de leurs coûts, de leurs engagements futurs et de leurs effets économiques.

Le Trésor peut renouveler sa garde-robe financière ; l’économie attend toujours ses vêtements de travail.

La même exigence concerne les facilités de 9,8 milliards de dinars envisagées auprès de la Banque centrale. Elles peuvent soulager une contrainte immédiate. Leurs effets dépendront notamment de l’affectation des fonds, de la réponse de la production et des conditions monétaires. Régler des fournisseurs peut remettre des entreprises en mouvement ; alimenter la demande face à une offre entravée peut accentuer les tensions sur les prix ou les importations.

Parallèlement, les emprunts intérieurs prévus atteignent 19,845 milliards de dinars. Cette sollicitation appelle une vigilance sur la place laissée au financement des entreprises. L’éviction du crédit privé dépend de la liquidité bancaire, des risques et de la demande de prêts ; elle mérite d’être mesurée.

La manière dont l’État se finance contribue déjà à façonner l’économie qu’il souhaite développer.

Donner une assise productive aux prévisions

Le scénario économique retient une croissance de 3,1 % en 2027. Il prévoit notamment une hausse de 8 % des exportations de biens et services et 4,8 milliards de dinars d’investissements directs étrangers. Ces objectifs demandent des relais concrets.

Les commandes extérieures doivent rencontrer des capacités disponibles ; les capitaux étrangers, des projets réalisables. Entre une prévision et sa réalisation se tiennent les ports, l’énergie, les autorisations, les compétences et les délais. C’est dans cette épaisseur concrète que se décide la crédibilité du scénario.

Une politique des capacités partirait des obstacles qui coûtent le plus au pays : sécuriser l’eau, fiabiliser l’énergie, améliorer la logistique, moderniser les transports, relier les formations aux besoins productifs. Ces investissements peuvent se renforcer mutuellement et accroître ensemble leur rendement.

La protection du pouvoir d’achat trouverait aussi davantage d’efficacité dans cette articulation. Soutenir le revenu entretient les débouchés ; développer l’offre nationale permet qu’une plus grande part de cette demande nourrisse la production et l’emploi dans le pays.

Le sentiment d’occasion manquée naît lorsque ces complémentarités restent dispersées dans les intentions. Les objectifs se ressemblent, les urgences persistent et les citoyens cherchent les signes du changement dans leur existence quotidienne. À force de reconduction, la politique économique risque de devenir une promesse sans calendrier.

Le débat budgétaire peut encore préciser les priorités, identifier les financements et protéger les projets décisifs. Quelques engagements pleinement préparés, assortis de responsables, d’échéances publiques et de résultats vérifiables, donneraient une consistance nouvelle à l’ambition de transformation.

La confiance se construit dans cette rencontre entre une décision et son accomplissement. Elle encourage l’entreprise à investir, le citoyen à contribuer et les compétences à se projeter dans le pays. Elle devient alors une ressource économique à part entière.

Un budget assure la continuité d’un État. Il devient un projet de pays lorsqu’il prépare les conditions qui rendront cette continuité moins précaire.

À force de demander à l’avenir de patienter, on finit par lui présenter la facture du présent.

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