Inflation : ce que les chiffres mesurent, ce que les ménages anticipent
Inflation : ce que les chiffres mesurent, ce que les ménages anticipent
Par Jamel BENJEMIA
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Il arrive que l’économie se laisse mieux comprendre au bord d’une poêle. Tomates, poivrons, oignons, œufs et huile : dans la chakchouka, chaque ingrédient a son prix, chaque famille ses arbitrages. Une question traverse alors les foyers tunisiens : combien faut-il désormais dépenser pour servir le même repas ?
L’inflation se glisse dans le panier allégé, l’achat différé, la portion réduite. L’Institut national de la statistique (INS) en mesure le mouvement ; les ménages en portent la charge et en gardent la mémoire. À force de hausses, le lendemain lui-même devient plus cher dans les esprits.
Entre les prix relevés et les dépenses redoutées se joue une part de la confiance économique. Un indice chakchouka, associé à une enquête sur les anticipations, permettrait de suivre ce passage : comment le prix du repas d’aujourd’hui façonne l’idée que l’on se fait de demain.
Une moyenne nationale, des budgets singuliers
Selon le communiqué de l’INS publié le 5 octobre 2026, l’inflation atteint 5,6 % en septembre 2026, après 5,4 % en août. Les prix de l’alimentation et des boissons progressent de 8,4 % sur un an ; ceux des légumes frais, de 12,9 %. Les prix des huiles alimentaires reculent, en revanche, de 4,1 %. La diversité de ces mouvements compte autant que leur moyenne. Les prix des produits alimentaires augmentent de 9,4 % lorsqu’ils sont libres, contre 0,2 % lorsqu’ils sont encadrés.
Pour les foyers dont l’alimentation absorbe une grande part du revenu, la hausse des produits essentiels pèse davantage que ne le suggère la moyenne nationale.
Le sentiment inflationniste se forme au contact des prix que l’on rencontre le plus souvent et des dépenses auxquelles on échappe le moins. Il porte aussi la mémoire des renoncements. Une hausse moins rapide peut ainsi laisser entière la difficulté de vivre : le revenu reste engagé dans les nécessités, la dépense imprévue menace l’équilibre du mois. Pour le ménage, l’amélioration commence lorsqu’une marge de choix réapparaît. La désinflation peut précéder ce desserrement du budget ; cet intervalle mérite lui aussi d’être observé.
Le lendemain porte la mémoire des hausses
Une étude publiée par la Banque des règlements internationaux (BRI) en septembre 2025 apporte un éclairage précieux. L’enquête, menée au printemps dans 31 économies auprès d’environ mille personnes par pays, relève des anticipations d’inflation supérieures aux taux observés et aux prévisions professionnelles. L’alimentation et l’énergie influencent particulièrement les réponses. Les personnes percevant une hausse passée plus forte anticipent également davantage d’inflation. Cette association suggère une persistance du souvenir inflationniste, sans démontrer à elle seule une causalité. La Tunisie ne figure pas dans l’échantillon.
Nous pouvons néanmoins reprendre les questions de cette enquête pour examiner notre propre situation. Quels achats orientent le jugement des Tunisiens ? Quel avenir envisagent-ils pour leurs revenus ? Quel degré de confiance accordent-ils à leurs prévisions ?
Paul Hubert et Rose Portier, dans une analyse publiée par la Banque de France le 2 octobre 2026, montrent l’intérêt de mesurer cette incertitude. À partir d’enquêtes européennes et américaines, ils constatent que, chez les ménages, une incertitude déclarée plus élevée reste associée à des erreurs de prévision plus importantes, même après prise en compte des différences individuelles et du contexte. Le lien est particulièrement marqué lorsque l’inflation est surestimée.
Une enquête tunisienne devrait recueillir le taux d’inflation jugé le plus probable, une fourchette de valeurs possibles et le degré de confiance du répondant. Son suivi permettrait de comparer les attentes aux évolutions ultérieures. On obtiendrait alors une information plus précise qu’une appréciation générale sur la cherté de la vie.
Un indice chakchouka
L’indice Big Mac de The Economist, né d’une intuition journalistique teintée d’humour, s’est progressivement imposé comme un repère pour comparer le pouvoir d’achat des monnaies et éclairer leur valorisation relative.
Un indice chakchouka poursuivrait une ambition différente : suivre le coût d’un repas de référence en Tunisie. L’indice général des prix réunit des dépenses aussi diverses que l’alimentation, le logement, la santé ou le transport. Cet éclectisme méthodologique, entendu ici comme la réunion de consommations très diverses dans une mesure commune, repose sur des pondérations dont la portée reste souvent peu lisible pour le citoyen.
La crédibilité de l’indice chakchouka reposerait sur des règles publiques et constantes : une recette pour quatre personnes, des quantités précises et des qualités comparables. Une famille peut contenir sa dépense en réduisant les portions ou en changeant d’ingrédients. Son budget paraît alors résister, au prix d’un repas transformé. La recette constante permettrait de mesurer ce qu’il faut débourser pour préserver le même contenu ; l’enquête documenterait les ajustements effectivement pratiqués par les ménages.
Chaque région disposerait d’un indice établi sur une même période de référence, selon un protocole commun. Les coûts en dinars permettraient de comparer les territoires ; les indices suivraient leurs évolutions respectives. Leur fiabilité exigerait des relevés locaux réguliers, que les moyennes nationales ne sauraient remplacer.
Les ingrédients formeraient le cœur de l’indicateur. Le pain et l’énergie de cuisson pourraient constituer un complément distinct, calculé selon des hypothèses constantes.
Chaque publication présenterait, par région, le coût en dinars, sa variation mensuelle et son évolution annuelle. Ces données permettraient de suivre les poussées locales des prix. La comparaison avec le même mois de l’année précédente aiderait à distinguer les mouvements saisonniers habituels des hausses plus persistantes. Rapporté à un revenu régional de référence documenté, le coût éclairerait aussi l’accessibilité du repas.
Les écarts régionaux ouvriraient une question économique : pourquoi une même recette se renchérit-elle davantage dans un territoire que dans un autre ? Ils inviteraient à examiner les récoltes, les coûts de transport, les conditions de stockage et l’organisation de la distribution. L’indice signalerait les divergences ; leur explication demanderait des investigations complémentaires. Cet indicateur éclairerait une composante de la dépense alimentaire, en complément de l’indice général des prix.
Relier les prix, les contraintes et la confiance
Les mécanismes propres à l’économie tunisienne éclairent cette proposition.
Hager Ben Romdhane et Mehdi Bellalouna, chercheurs de la Banque centrale de Tunisie (BCT), ont présenté en 2023 des travaux analysant les interactions entre politiques monétaire et budgétaire à l’aide d’un modèle d’équilibre général dynamique et stochastique (DSGE : Dynamic Stochastic General Equilibrium). Ce modèle simule l’évolution de l’économie dans le temps en intégrant des chocs aléatoires. Il distingue les ménages qui peuvent étaler leurs dépenses grâce à leur épargne ou au crédit de ceux dont la consommation dépend directement du revenu disponible. Il différencie également consommation publique, transferts et investissement. Les simulations éclairent les conséquences possibles des politiques économiques selon les hypothèses retenues ; elles ne constituent pas une mesure des anticipations actuelles des ménages tunisiens.
La lecture géosystémique suit ces transmissions. Une récolte insuffisante, un transport plus coûteux ou une distribution entravée peuvent renchérir un ingrédient. Si la difficulté se répète, elle peut modifier les habitudes d’achat et nourrir les prévisions du ménage. Le choc initial peut alors se prolonger dans les décisions quotidiennes. L’enquête permettrait d’examiner ces passages, plutôt que de les présumer.
L’indice chakchouka fournirait un point d’observation. Une enquête demanderait parallèlement combien les ménages pensent que ce repas coûtera dans douze mois. Il faudrait distinguer cette prévision alimentaire de leur anticipation d’inflation générale, puis suivre les deux. Nous pourrions examiner comment l’expérience d’un achat concret s’articule avec le jugement porté sur l’ensemble de l’économie.
Cette démarche aurait aussi une portée publique. Expliquer une variation à partir de ses ingrédients, rendre visibles les différences régionales et reconnaître les incertitudes donneraient aux institutions un langage plus proche de l’expérience quotidienne.
Les données de l’INS permettraient de situer le mouvement général ; le repas de référence rendrait une partie de ce mouvement palpable ; l’enquête donnerait une voix aux attentes, avec leurs hésitations et leur diversité.
Un dispositif pilote permettrait d’éprouver cette méthode sur quelques territoires, avant d’envisager son extension.
Le prix Nobel d’économie décerné en 2026 à Robert E. Hall et Michael Woodford rappelle combien les décisions des ménages et des entreprises, nourries de leurs anticipations, façonnent les grands mouvements de l’économie.
À leur échelle, l’indice chakchouka et l’enquête associée prolongeraient cette attention au quotidien : observer le prix d’un repas, comprendre les arbitrages qu’il impose et recueillir les attentes qu’il nourrit.
La confiance commence lorsque chacun peut comprendre ce qui est mesuré et reconnaître ce qu’il vit. Dans une poêle de chakchouka se rencontrent une récolte, un circuit de distribution, un revenu et une attente. Toute une économie arrive à table.
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