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L’ordre mondial ou la puissance sans conscience

1 Novembre 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA. Journal Le Temps 01/11/2026 Publié dans #Articles

L’ordre mondial ou la puissance sans conscience

Par Jamel BENJEMIA

Il arrive qu’une confidence éclaire davantage l’histoire qu’un traité de stratégie. Selon le récit du journaliste égyptien Mohamed Hassanein Heikal, Einstein lui confiait que la puissance humaine avait devancé l’éveil de la conscience : les muscles avaient grandi avant la pensée. Il ajoutait qu’aucune question touchant à l’être humain ne pouvait être abandonnée à un général sans que son cœur s’y refusât. On aurait tort de n’entendre là que la délicatesse d’un savant. Cette inquiétude portait sur notre aptitude à survivre à nos propres moyens. Que devient une civilisation capable de presque tout, lorsqu’elle peine à déterminer ce qu’elle doit s’interdire ?

L’histoire de la diplomatie offre à cette question des réponses parfois cruelles. En 1973, Henry Kissinger et le négociateur nord-vietnamien Lê Đức Thọ se voient conjointement décerner le prix Nobel de la paix pour les négociations du cessez-le-feu au Vietnam. Le second refuse la distinction, invoquant la poursuite des combats au Sud-Vietnam. Ce refus ne suffit pas à départager toutes les responsabilités de la guerre. Il rappelle cependant qu’une paix peut être récompensée avant d’être vécue. Entre l’accord célébré et la sécurité retrouvée subsiste une distance que les cérémonies parcourent plus vite que les peuples.

Nous retrouvons cette distance dans les promesses du monde multipolaire. Les puissances émergentes revendiquent leur place, les anciennes défendent leurs prérogatives, les pays longtemps subordonnés cherchent à reconquérir une liberté de décision. Ce mouvement porte une espérance légitime. Mais aucune loi de l’histoire ne garantit que la dispersion de la puissance entraîne son adoucissement. Un privilège peut changer de détenteur sans devenir moins exorbitant.

L’Occident a contribué à rendre suspect l’universalisme dont il se réclamait, chaque fois que ses alliances ont déterminé la sévérité de ses principes. Il serait pourtant dangereux de répondre à cette faillite par une indulgence inverse. Les peuples méritent mieux qu’une alternance dans l’impunité. Toute puissance qui réclame justice doit pouvoir répondre de celle qu’elle pratique.

Le Sud global à l’épreuve de ses promesses

Les promesses du Sud global méritent d’être examinées à la lumière d’une vieille leçon : un rééquilibrage entre puissances peut laisser des peuples entiers à l’écart de ses bénéfices.

En 1971, Kissinger se rend secrètement à Pékin, préparant le rapprochement sino-américain. Le Pakistan du général Yahya Khan sert d’intermédiaire. Cette ouverture contribuera à modifier l’équilibre de la guerre froide. La même année, au Pakistan oriental, futur Bangladesh, une vingtaine de membres de la mission américaine dénoncent la répression et s’insurgent contre le silence de Washington. Le 6 avril 1971, leur protestation prend la forme d’un télégramme transmis depuis Dacca avec l’appui du consul général Archer Blood : ils y dénoncent la faillite morale d’une politique qui ménage un pouvoir allié au mépris des atrocités commises.

Deux réalités occupent ainsi le même moment historique : une porte s’ouvre entre grandes puissances, tandis que des hommes cherchent à faire entendre le sort de ceux que leurs calculs relèguent au second plan.

Reconnaître la portée d’une percée diplomatique n’oblige pas à consentir aux silences qui l’accompagnent. Le drame commence lorsque l’intelligence stratégique se persuade que sa hauteur de vue l’autorise à ne plus regarder ceux qui vivent en contrebas.

Cette leçon concerne aussi le « Sud global ». Une mémoire des subordinations rapproche ses membres ; leur position économique les sépare souvent. Le créancier et le débiteur peuvent dénoncer la même hiérarchie sans souhaiter la même redistribution. La blessure historique donne une raison de se rejoindre, mais aucune assurance de bien agir ensemble. La solidarité acquiert une consistance lorsqu’elle oblige celui qui aurait les moyens de s’en dispenser.

Il faut donc suivre l’investissement jusque dans ce qu’il laisse après son passage. Des compétences demeurent-elles ? Les entreprises locales grandissent-elles ? Le pays pourra-t-il, demain, négocier dans de meilleures conditions ? Un capital peut exploiter une terre sans jamais féconder l’économie qui l’accueille. La coopération mérite son nom lorsqu’elle augmente la liberté du partenaire, y compris sa liberté de refuser le prochain contrat.

L’élargissement des BRICS doit être examiné avec cette exigence. Une coalition insatisfaite peut peser sur l’ordre existant ; sa capacité à en proposer un autre dépend des contraintes que ses membres accepteront entre eux. L’instant décisif viendra lorsqu’un petit pourra opposer une objection au plus puissant sans craindre d’en payer seul le prix.

La multipolarité ouvre des possibilités de négociation. Encore faut-il posséder une administration capable de les saisir, une économie qui supporte un désaccord, des ressources permettant d’attendre. Faute de quoi, la diversification diplomatique disperse simplement les clés de la souveraineté. On change plus aisément d’interlocuteur que de condition.

Les peuples dans l’angle mort de la puissance

Revenons au télégramme de Dacca. Dans une conversation conservée par les archives américaines, le secrétaire d’État William Rogers s’irrite de cette protestation auprès de Kissinger ; celui-ci s’inquiète notamment qu’elle parvienne au sénateur Edward Kennedy.

Cette scène administrative, presque banale dans sa forme, laisse entrevoir un mécanisme redoutable : une alerte morale peut être traitée comme un problème de communication.

Les auteurs du télégramme appartenaient pourtant à l’appareil qu’ils contestaient. Leur protestation rappelle qu’aucun État ne se réduit à la politique de ses dirigeants. Dans ses institutions mêmes peuvent subsister des fidélités plus exigeantes : celle des fonctionnaires aux faits, des diplomates à leur responsabilité, des citoyens à une certaine idée de leur pays.

Voilà pourquoi la critique de la puissance doit rester attentive aux personnes. Elle manquerait son objet si elle remplaçait les peuples par des blocs également coupables ou également vertueux. De l’Ukraine à Gaza, les histoires diffèrent, les responsabilités doivent être établies, les contextes compris. Mais aucune de ces distinctions ne diminue la valeur d’une vie civile. Une conscience qui demande d’abord de quel côté se trouve un enfant avant de s’émouvoir de sa mort a déjà accepté la logique qu’elle prétend juger.

Les pertes humaines excèdent d’ailleurs le décompte des victimes. Une guerre détruit aussi des transmissions : le savoir d’un artisan disparu, l’apprentissage interrompu d’un élève, la confiance sans laquelle une famille n’ose plus envisager demain. Les cartes montrent des territoires ; elles peinent à représenter cette substance patiemment accumulée qui permet d’y vivre. Une ville peut être reconstruite sans retrouver aussitôt la société qu’elle abritait.

Prendre les peuples au sérieux exige enfin de leur reconnaître le droit de discuter les sacrifices accomplis en leur nom. Un dirigeant peut tenir tête à l’étranger tout en refusant d’écouter ses concitoyens. L’indépendance extérieure devient alors une grandeur dont la population assume les charges sans partager la maîtrise. La souveraineté s’accomplit lorsque ceux qui en supportent les conséquences peuvent aussi en orienter l’exercice.

Gouverner la force, donner corps à la conscience

La réserve d’Einstein envers les généraux appelle néanmoins une discussion. Une population agressée ne se défend pas avec la seule pureté de ses intentions. La force peut protéger ; elle peut même rendre possible la négociation. Il faut précisément, pour cette raison, la soumettre à une autorité capable de lui assigner une fin et de lui imposer un terme. Une victoire militaire laisse toujours ouverte la question de la vie qui lui succédera.

La conscience ne saurait donc dépendre de la bienveillance supposée des gouvernants. Elle a besoin de procédures, de témoins protégés, d’une presse libre, de juges auxquels le plus faible puisse accéder. Une institution révèle sa valeur lorsqu’elle protège quelqu’un dont la cause n’apporte aucun bénéfice à ceux qui décident. Sans cette possibilité, le droit demeure une hospitalité réservée aux invités de la puissance.

Kissinger nous oblige à considérer ce que la diplomatie peut obtenir ; Archer Blood et ses collègues nous rappellent les sacrifices humains qu’elle peut accepter pour y parvenir. La responsabilité politique se mesure à la manière dont elle affronte cette tension : négocier avec le monde tel qu’il est, tout en répondant du prix que ses arrangements font payer aux autres.

Le prochain ordre mondial se jugera là. Ses puissances accepteront-elles une décision défavorable, reconnaîtront-elles un tort, protégeront-elles un adversaire contre une injustice ? Leur retenue donnera davantage de crédit à leurs promesses que l’étendue de leurs alliances.

Einstein avait entrevu le péril d’une humanité débordée par ses muscles. Il nous appartient de donner à sa conscience autre chose qu’une voix plaintive au bord des catastrophes. Le jour où le plus faible pourra compter sur une règle malgré la volonté du plus fort, quelque chose aura changé dans l’ordre du monde. Le regard géosystémique invite à en comprendre la nécessité : les liens que la puissance défait chez les autres appartiennent aussi au monde qui la fait vivre. Il faudra donc regarder les cartes sans oublier ceux qu’elles ne montrent pas.

 

 

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