Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Articles récents

Iran–États-Unis : un demi-siècle d’ultimatums, aucune soumission

8 Mars 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 08/03/2026 Publié dans #Articles

Iran–États-Unis : un demi-siècle d’ultimatums, aucune soumission

Par Jamel BENJEMIA

 

Entre Washington et Téhéran, l’antagonisme ne relève ni de l’accident diplomatique ni de l’incompréhension culturelle ; il procède d’une rivalité structurante où s’entrelacent pétrole, souveraineté, idéologie et équilibre régional. L’Iran occupe un verrou géographique décisif : carrefour entre Asie centrale, monde arabe et sous-continent indien, vigie sur le détroit d’Ormuz par où transite une part substantielle du pétrole mondial. Les États-Unis, puissance maritime globale, n’ont jamais pu considérer cette position comme neutre.

L’histoire moderne des relations irano-américaines révèle moins une succession de crises qu’une lente cristallisation de méfiances. Chaque épisode s’inscrit comme une couche supplémentaire dans une mémoire antagonique.

À Téhéran, l’Amérique incarne l’ingérence, la domination, la tentative récurrente d’étouffer une souveraineté jalousement revendiquée.

Cette confrontation, parfois indirecte, parfois frontale, façonne l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient depuis plus d’un demi-siècle. Pour en comprendre les ressorts, il faut remonter à la dynastie pahlavie, suivre la rupture révolutionnaire de 1979, examiner l’attitude des présidents américains successifs, puis analyser la singularité de l’ère Trump.

La dynastie pahlavie

Sous Reza Shah puis Mohammad Reza Pahlavi, l’Iran entreprend une modernisation rapide, centralisée, volontariste. L’État se laïcise, l’armée se renforce, les infrastructures se multiplient. Mais cette modernisation s’accompagne d’une dépendance croissante envers les puissances occidentales, d’abord britannique, puis américaine.

L’épisode décisif survient en 1953 : le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh, qui avait nationalisé le pétrole iranien, s’opère avec l’appui des services américains et britanniques. Cet événement marque durablement la perception iranienne des États-Unis. Washington, soucieux d’empêcher toute dérive nationaliste susceptible de déstabiliser l’approvisionnement énergétique et de favoriser l’influence soviétique, consolide le pouvoir du Shah.

Durant les années 1960-1970, l’Iran devient un pilier de la stratégie américaine dans le Golfe. Il achète massivement des armes américaines, assure une fonction de gendarme régional et s’intègre dans la stratégie d’endiguement de l’Union soviétique. Pourtant, cette prospérité pétrolière nourrit des inégalités criantes. L’autoritarisme du régime, appuyé par la SAVAK, redoutable police politique du Shah, alimente un profond ressentiment social et religieux. L’alliance stratégique se révèle donc paradoxale : extérieurement solide, intérieurement fragile. Elle prépare l’explosion de 1979.

La Révolution iranienne

La Révolution islamique de 1979 ne constitue pas seulement un changement de régime ; elle inaugure un changement de paradigme. Le Shah s’effondre ; l’ayatollah Rouhollah Khomeini, revenu d’exil depuis Neauphle-le-Château, en France, où il avait orchestré les derniers mois de la mobilisation révolutionnaire, rentre triomphalement à Téhéran le 1er février 1979, et l’Iran devient une République islamique fondée sur le principe du gouvernement du juriste-théologien (Wilayat al-Faqih), forme singulière de théocratie où la loi divine prévaut sur la volonté des hommes.

Survenue le 4 novembre 1979, la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran, qui se prolonge durant 444 jours, scelle la rupture définitive entre l’Iran révolutionnaire et les États-Unis.

La guerre Iran-Irak (1980-1988) renforce l’isolement de Téhéran. Washington soutient indirectement Bagdad afin d’empêcher l’exportation du modèle révolutionnaire iranien. La République islamique développe alors une stratégie asymétrique : soutien à des acteurs non étatiques, construction d’un réseau d’influence régional, accent mis sur la dissuasion balistique.

Le clivage s’enracine dans l’idéologie. Là où Washington invoque stabilité et libre circulation énergétique, Téhéran brandit souveraineté, résistance et refus de l’hégémonie. Ce duel discursif devient structurant. L’Iran cesse d’être un allié stratégique pour devenir un adversaire systémique.

Les présidents américains face à l’Iran

Depuis 1979, la politique américaine envers l’Iran oscille entre pression et ouverture contrôlée. Ronald Reagan privilégie une approche duale, mêlant fermeté publique et tentatives discrètes de contact. Bill Clinton institutionnalise la stratégie de « double endiguement », visant à contenir simultanément l’Irak et l’Iran par des sanctions économiques renforcées.

Après 2001, l’administration de George W. Bush inclut l’Iran dans « l’axe du mal », accentuant la dimension idéologique de l’affrontement. Pourtant, l’intervention en Irak modifie les équilibres régionaux au bénéfice paradoxal de Téhéran, qui accroît son influence à Bagdad.

Barack Obama adopte une approche diplomatique plus audacieuse. L’accord de 2015 (JCPOA : Joint Comprehensive Plan of Action, ou Plan d’action global commun) encadre le programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions. Il s’agit d’un pari stratégique : intégrer l’Iran dans un cadre négocié plutôt que le pousser à l’escalade.

Joe Biden tente de réactiver cet équilibre, mis à mal lors du premier mandat de Donald Trump, mais la méfiance accumulée, les avancées techniques iraniennes et les tensions régionales rendent difficile toute restauration pleine et entière de l’accord. Ainsi, la ligne américaine demeure traversée par un dilemme constant : contenir sans provoquer l’embrasement.

Trump et l’obsession iranienne

Avec Donald Trump, la politique américaine prend un tour plus frontal. En 2018, il retire unilatéralement les États-Unis du JCPOA et lance une stratégie de « pression maximale » : rétablissement de sanctions extraterritoriales, asphyxie financière, isolement diplomatique.

L’objectif affiché consiste à contraindre l’Iran à renégocier un accord plus strict, incluant le programme balistique et l’influence régionale. En janvier 2020, l’élimination du général Qassem Soleimani marque un tournant. Pour Washington, il s’agit d’un acte de dissuasion. Pour Téhéran, d’une agression directe.

La posture de Donald Trump s’inscrit dans un registre où la rhétorique nationaliste se conjugue à l’affirmation de la puissance. Dans son discours, l’Iran finit par incarner moins un adversaire circonstanciel qu’un défi symbolique lancé à l’autorité américaine. Cette focalisation ne relève pas d’un épisode isolé de sa trajectoire politique ; elle révèle au contraire une vision constante des rapports internationaux, où la crédibilité stratégique et l’affirmation de la force priment sur les prudences du multilatéralisme.

Dans ce climat, la relation entre Washington et Téhéran se tend progressivement jusqu’à atteindre un point de tension extrême. Menaces explicites et calculs de puissance s’y entremêlent, dessinant un équilibre précaire où la dissuasion mutuelle tient lieu de garde-fou, là où la confiance a depuis longtemps cessé d’exister.

L’endurance persane et la logique du sacrifice

La culture stratégique persane, façonnée par des siècles d’invasions, de résistances et de résilience, valorise l’endurance plus que la concession rapide.

Les sanctions, loin de provoquer l’effondrement attendu par certains stratèges occidentaux, ont consolidé un discours de résistance. Le pouvoir iranien mobilise un imaginaire sacrificiel profondément enraciné dans la tradition chiite, où la mort n’est pas une fin redoutée mais une forme de fidélité au principe.

Ainsi, face aux injonctions extérieures, l’Iran se tient debout. Il négocie parfois, temporise souvent, mais ne s’agenouille guère. Dans cette dialectique de force et d’honneur, la peur de la mort pèse moins que la peur de l’humiliation. C’est là peut-être la clé d’une relation qui, depuis plus d’un demi-siècle, ne cesse de défier les calculs rationnels des chancelleries occidentales.

À Moscou, la lecture de cette confrontation est sans ambiguïté. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a averti que la pression militaire exercée contre l’Iran pourrait produire l’effet inverse de celui recherché : pousser Téhéran vers la possession de l’arme nucléaire. Dès lors, l’arme atomique pourrait apparaître, aux yeux de certains dirigeants iraniens, comme l’ultime garantie de survie nationale, la clef froide de la dissuasion.

Dans ce climat d’endurcissement, certaines voix issues du cœur du pouvoir iranien laissent déjà entrevoir une rupture avec l’époque des compromis. L’un des prétendants pressentis à la succession du Guide suprême aurait résumé cette inflexion par une formule sans détour : « Celui qui était habilité à négocier est mort. Nous, nous sommes prêts au combat. »

Ces mots condensent peut-être l’instant historique qui s’ouvre. Car l’Iran ne raisonne pas seulement en termes de puissance, mais aussi de dignité et de résistance. Dans l’imaginaire politique persan, plier sous la contrainte équivaut à perdre l’honneur. Or un pays façonné par des siècles d’épreuves n’abandonne pas aisément ce qu’il considère comme son droit souverain.

Face aux ultimatums répétés, l’Iran n’oppose pas seulement une stratégie : il oppose une mémoire, celle d’un peuple pour qui mourir debout vaut mieux que vivre à genoux.

Lire la suite

De l’hégémonie à la fragmentation globale

1 Mars 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le TEMPS 01/03/2026 Publié dans #Articles

De l’hégémonie à la fragmentation globale

Par Jamel BENJEMIA

 

L’hégémonie fut longtemps conçue comme un antidote fonctionnel à l’anarchie internationale. Dans un système dépourvu d’autorité centrale, la concentration de la puissance entre les mains d’un acteur dominant apparaissait comme une solution imparfaite mais rationnelle : elle offrait la stabilité par la hiérarchie, la prévisibilité par la contrainte, l’ordre par la centralisation de la force. L’hégémon, en assumant le coût de la puissance, devait en discipliner les effets centrifuges.

En 2026, cette architecture ne s’est pas effondrée par défaut de puissance, mais par transformation de son usage. L’hégémonie ne disparaît pas : elle se reconfigure. Là où elle produisait des règles, elle privilégie désormais l’injonction ; là où elle stabilisait par le cadre, elle gouverne par le rapport de force. Ce glissement est décisif, car il inverse la fonction même de la domination.

Le monde n’entre donc pas dans la fragmentation par vacance de l’autorité, mais par excès de puissance exercée sans horizon normatif partagé. L’ordre international ne vacille pas sous l’assaut de forces extérieures, mais sous la métamorphose de son pilier central. De l’hégémonie à la fragmentation globale, la trajectoire n’est plus une hypothèse académique : elle est devenue la réalité structurante des relations internationales.

Ce constat, désormais formulé avec gravité dans les cénacles occidentaux, à l’image de la Conférence de Munich sur la sécurité, résonne avec une acuité particulière hors de l’axe euro-atlantique. Cette année, une phrase a suffi à fissurer le décor feutré. Lorsque Friedrich Merz a déclaré que l’ordre international fondé sur le droit et les règles se trouvait au bord de l’effondrement, les Tunisiens auraient sobrement commenté : Sahha Ennoum ( bon réveil), Monsieur le chancelier. Car ce que l’Europe découvre avec stupeur, le Sud global l’expérimente depuis longtemps.

L’hégémon comme principe d’ordre

Dans la grammaire classique des relations internationales, l’hégémonie remplissait une fonction disciplinaire. La puissance dominante assumait le coût de la stabilité en échange de la préservation d’un système conforme à ses intérêts. Les règles n’étaient jamais neutres, mais elles étaient intelligibles, relativement constantes — donc praticables. Cette prévisibilité constituait le véritable bien public de l’ordre international.

Après la Guerre froide, les États-Unis ont incarné ce rôle. Sécurité maritime, stabilité monétaire, architecture institutionnelle multilatérale : l’ordre libéral reposait sur une hiérarchie assumée, tempérée par un récit universaliste. Pour de nombreux pays africains, cet ordre demeurait asymétrique, parfois contraignant, souvent frustrant, mais il offrait un cadre. La dépendance se négociait, l’arbitrage restait possible.

Toutefois, cette architecture reposait sur une condition essentielle : que l’hégémon croie lui-même à la valeur stratégique de l’ordre qu’il imposait. Lorsque la puissance dominante cesse de considérer les règles comme un multiplicateur de puissance et les perçoit comme un carcan, l’ordre devient mécaniquement instable.

De la garantie à la coercition

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a rendu explicite une évolution plus profonde. L’hégémonie américaine n’est plus exercée comme une responsabilité systémique, mais comme un instrument transactionnel. Alliances conditionnelles, pressions tarifaires, sanctions extraterritoriales : la logique contractuelle se substitue à la logique de règles.

Cette mutation a un effet corrosif. Elle transforme la hiérarchie en instabilité permanente. Lorsque l’accès au marché, à la sécurité ou à la reconnaissance dépend d’un rapport de force mouvant, aucun acteur rationnel ne peut durablement s’en remettre à l’ordre existant. La fragmentation devient alors une stratégie défensive.

Mais une stratégie défensive n’a jamais produit d’ordre durable. Dans ce paysage, l’Europe illustre une ambiguïté structurelle. Présente économiquement, normative dans le discours, mais stratégiquement fragmentée, elle reste confrontée à la vieille question d’Henry Kissinger : « quel est son numéro de téléphone ? ». Faute d’unité décisionnelle claire, elle subit plus qu’elle ne structure, commente plus qu’elle n’ordonne.

Pour les pays africains, la leçon est limpide : la règle n’est plus un abri, mais une variable.

L’Afrique face à la rivalité systémique

La rivalité sino-américaine structure désormais l’ensemble du champ stratégique mondial. Mais l’Afrique n’en est ni un simple théâtre périphérique ni un enjeu secondaire. Ressources critiques, dynamique démographique, positions géographiques, poids diplomatique : le continent concentre des leviers majeurs dans un monde fragmenté.

Sous l’impulsion de Xi Jinping, la Chine propose une relation délibérément distincte : partenariats bilatéraux, investissements massifs, discours de respect de la souveraineté. Pékin ne promet pas un ordre universel, mais une coopération pragmatique. Cette approche séduit moins par idéologie que par contraste : là où l’hégémon occidental conditionne, la Chine négocie.

Face à cette configuration, de nombreux États africains refusent le choix binaire. Ils multiplient les partenaires, jouent des rivalités, cherchent à reconquérir une autonomie stratégique longtemps confisquée. La fragmentation mondiale ouvre ainsi des marges de manœuvre inédites, mais instables.

Du non-alignement à la souveraineté fragmentée

Ce contexte favorise la résurgence d’un non-alignement revisité. Non plus idéologique, mais stratégique. Les États africains ne cherchent pas à se soustraire au système international, mais à y survivre sans s’y dissoudre.

La fragmentation se traduit par une souveraineté composite : partenariats sécuritaires multiples, dépendances technologiques croisées, arbitrages permanents. Ce n’est pas une émancipation totale, mais une adaptation lucide.

C’est ici que l’Union africaine peut devenir la clé de voûte du nouvel équilibre africain. Encore imparfaite, encore contrainte, elle demeure le seul cadre capable de transformer la dispersion en cohérence, et la fragmentation subie en stratégie collective. À condition d’être renforcée, elle peut devenir non un contre-hégémon, mais un stabilisateur régional crédible.

Car là où un hégémon ordonnateur imposait des lignes claires, la fragmentation impose une diplomatie du funambule.

La démission de l’hégémon bienveillant

L’hégémonie ne se mesurait pas uniquement à la supériorité militaire ou économique. Elle se jouait aussi dans la capacité à transformer la force en légitimité. En soutenant les biens publics globaux et les grandes institutions, de l’Organisation des Nations unies à l’UNESCO, l’hégémon donnait à sa domination une fonction ordonnatrice.

Lorsque cette vocation est dénigrée, relativisée ou instrumentalisée, l’hégémon abdique son rôle stabilisateur. Il ne disparaît pas : il devient perturbateur. La force, privée de légitimité, ne structure plus, elle fragmente.

La fragmentation globale n’est donc pas née d’un vide de leadership, mais d’un renoncement stratégique. L’histoire retiendra peut-être que le monde ne s’est pas désagrégé faute de puissance, mais faute d’une puissance disposée à assumer le prix politique, institutionnel et symbolique de l’ordre qu’elle prétendait incarner.

L’hégémon ferait pourtant bien de se souvenir que les empires ne tombent pas toujours sous les coups de leurs rivaux, mais souvent par mauvaise lecture du monde qui les entoure. L’Empire ottoman ne s’est pas effondré faute de puissance militaire, mais parce qu’il a progressivement transformé ses partenaires en sujets fiscaux, ses routes commerciales en barrières, et ses périphéries en marges suspectes. À force de taxes, de contrôles et de défiance, il a confondu autorité et fermeture, ordre et asphyxie.

En sommant aujourd’hui ses alliés comme ses concurrents de droits de douane, en traitant des économies interdépendantes comme des passagers clandestins du système mondial, l’hégémon contemporain ne sécurise pas l’ordre : il en rompt les mécanismes vitaux. Il ferme la porte de la coopération pour ouvrir celle d’une bataille commerciale généralisée qui ne produit ni vainqueur durable ni prospérité partagée. Dans un monde structuré par les chaînes de valeur, la guerre économique n’est pas une démonstration de force, c’est une autolésion stratégique.

Car l’histoire est implacable avec les puissances qui confondent domination et isolement. Un hégémon peut imposer des taxes, mais il ne peut pas taxer la confiance. Il peut dresser des barrières, mais il ne peut pas contraindre la coopération. Et lorsqu’un système cesse d’être perçu comme un espace commun pour devenir un poste de contrôle, il ne tarde jamais à se fragmenter.

Les empires ne meurent pas quand ils perdent leur puissance, mais quand ils perdent leur capacité à faire monde.

C’est peut-être là, plus que dans l’équilibre des forces, que se joue aujourd’hui l’avenir de l’ordre international.

Rien n’indique que ce monde fragmenté soit plus juste ; tout indique qu’il est plus incertain.

L’ordre ancien était inégal, mais lisible. Le monde fragmenté se veut plus libre, mais il est souvent plus opaque. Et l’opacité, en politique internationale, est parfois plus dangereuse que l’injustice.

Lire la suite

Le logiciel nu ou la fin des mastodontes numériques

22 Février 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le TEMPS 22/02/2026 Publié dans #Articles

Le logiciel nu ou la fin des mastodontes numériques

Par Jamel BENJEMIA

 

Il fut un temps où le logiciel ne se contentait pas d’équiper l’entreprise : il la dominait. Il arrivait bardé de contrats, enveloppé de jargon, précédé d’une réputation d’infaillibilité. On ne le discutait pas, on l’acceptait. Comme on acceptait autrefois une loi venue d’en haut, lourde, intangible, supposée durable. Le logiciel était une architecture close, conçue ailleurs, pensée pour tous, ajustée à chacun au prix de renoncements silencieux.

Ce temps se retire.

Non dans le fracas d’une révolution proclamée, mais dans le glissement feutré des pratiques. Ce sont les marchés qui, fidèles à leur instinct plus qu’à leur clairvoyance, ont senti les premiers le relâchement. La chute du géant allemand SAP, près de 40% de sa valeur effacée depuis février 2025, selon le journal Le Monde du 18 février 2026, ne relève pas de l’humeur passagère des indices. Elle ressemble davantage à ces verdicts silencieux par lesquels l’histoire économique prend congé d’une illusion. Ce qui est ainsi sanctionné, ce n’est pas une entreprise, mais une croyance ancienne : celle d’un logiciel universel, durable par principe, supposé pouvoir compter indéfiniment sur la docilité des organisations et la lenteur du monde.

À l’âge des intelligences diffuses, l’entreprise ne veut plus de logiciels taillés pour des corps abstraits. Elle cherche des outils ajustés, réversibles, intelligibles. Ce qui se défait aujourd’hui, ce n’est pas seulement une industrie, c’est une certaine idée du pouvoir technique : vertical, centralisé, opaque. Le logiciel se dépouille. Il devient nu. Et dans cette nudité commence une autre histoire.

Le modèle de la masse

Le logiciel classique est né dans un monde qui croyait encore à la stabilité. Stabilité des marchés, des métiers, des processus. Il fallait des systèmes massifs, capables de tout embrasser, quitte à tout figer. On achetait un logiciel comme on installait une infrastructure : coûteuse, lente, réputée définitive. L’organisation s’y pliait, apprenait son langage, réorganisait ses gestes pour entrer dans la forme.

Ce modèle reposait sur une triple rareté : rareté du code, rareté des compétences, rareté du droit de modifier. Le logiciel se tenait à distance de ceux qui l’utilisaient. Il promettait l’ordre, mais au prix d’une dépossession progressive. Plus il s’étendait, plus il devenait étranger. Plus il s’alourdissait, plus il ralentissait.

La solidité s’est alors muée en inertie. Ce qui devait structurer a fini par entraver. Dans un monde devenu mouvant, fragmenté, soumis à des chocs continus, ces mastodontes numériques ont révélé leur fragilité intime : incapables de suivre le réel, sourdes aux usages, opaques aux besoins. Le logiciel industriel n’a pas été vaincu. Il a simplement cessé d’être adéquat.

L’intelligence comme déplacement

L’intelligence artificielle n’a pas attaqué le logiciel classique de front. Elle l’a contourné. Elle a déplacé le centre de gravité. Là où l’on pensait en produits finis, elle a introduit une logique de génération continue. Le logiciel n’est plus livré : il émerge. Il n’est plus figé : il apprend. Il n’est plus standard : il s’ajuste.

Ce basculement est amplifié par une révolution plus discrète encore : le No Code. Désormais, il n’est plus nécessaire de convoquer de vastes armées de programmeurs pour faire naître un outil. L’intelligence, assistée, outillée, devient accessible à ceux qui connaissent le métier, les flux, les irritations quotidiennes. Le code se retire. Le sens avance.

L’entreprise ne reçoit plus une solution extérieure : elle compose la sienne. À partir de ses données, de ses habitudes, de ses fragilités propres. Le temps long des déploiements cède la place à un temps organique, fait d’essais, de corrections, d’ajustements successifs. Le logiciel n’est plus acheté : il est engendré. Il naît au cœur même de l’organisation, parlant sa langue, épousant ses rythmes.

L’intelligence n’ajoute pas une couche. Elle allège. Elle rend le logiciel à sa fonction première : servir.

La fin des empires logiciels

Les grands éditeurs ont bâti leur puissance sur la centralisation. Une vision unique, déployée partout, au nom de l’efficacité. Ce qui faisait leur force devient leur faiblesse. Dans un monde fragmenté, instable, soumis à des ruptures permanentes, la solution universelle apparaît soudain comme une fiction coûteuse.

Longtemps, les directions informatiques ont accepté ce compromis. Elles ont traduit des besoins humains en exigences techniques, puis ces exigences en concessions successives. L’outil décidait du rythme, parfois même de l’organisation interne. Cette soumission passait pour de la rationalité.

Mais sous couvert de gouvernance algorithmique, une autre réalité s’est imposée : celle de la surveillance diffuse. Les logiciels collaboratifs, devenus omniprésents, intègrent des mécanismes de captation de données, d’analyse comportementale, de contrôle silencieux. Le scandale Pegasus n’a rien inventé ; il a seulement révélé l’ampleur du phénomène, ainsi que la lenteur des réponses judiciaires, en Tunisie comme en France.

Face à cela, il n’y a pas de révolte spectaculaire. Il y a un retrait. Les entreprises ne rompent pas : elles contournent. Elles développent à côté, puis au cœur. Les empires logiciels ne sont pas renversés ; ils sont désertés. Ainsi s’érodent les dominations qui n’ont plus prise sur le réel.

La révolution artisanale

Ce qui se joue dépasse la technique. C’est une transformation culturelle. En fabriquant ses propres outils, l’entreprise se remet à penser. Elle interroge ses flux, ses lenteurs, ses angles morts. Le logiciel cesse d’être un objet sacralisé : il devient un prolongement du raisonnement collectif.

Nous entrons dans une ère artisanale du numérique. Non par nostalgie, mais par nécessité. Le logiciel-artisan n’est ni fragile ni improvisé. Il est ajusté, évolutif, compréhensible par ceux qui l’utilisent. Grâce au No Code, l’intelligence se diffuse là où elle était confisquée. Le savoir-faire reprend ses droits sur la norme abstraite.

Cette réappropriation redonne de la lisibilité au travail. L’outil n’impose plus : il accompagne. Il ne dicte plus : il répond. L’entreprise, longtemps consommatrice de solutions, redevient un lieu de conception. Non pour se refermer, mais pour s’accorder au monde tel qu’il est : changeant, pluriel, imprévisible.

L’effacement fécond

Nous sortons d’un âge monumental. Le logiciel industriel, imposant et distant, cède la place à des formes plus modestes, plus mobiles, plus vivantes. Ce n’est pas une régression. C’est une maturité : l’acceptation que la complexité du monde ne se laisse plus enfermer dans des architectures closes.

Les entreprises qui compteront demain ne seront pas celles qui achèteront les solutions les plus vastes, mais celles qui sauront faire naître les outils les plus justes. À partir d’elles-mêmes. À partir de leurs usages réels. À partir de cette intelligence désormais disponible, diffuse, presque humble, qui ne cherche plus à dominer, mais à épouser le réel.

Le logiciel classique ne disparaît pas brutalement. Il s’efface avec dignité, comme s’effacent les formes devenues trop rigides pour contenir la vie. Dans cet effacement, quelque chose s’ouvre : un rapport plus sain à la technique, moins sacralisé, plus conscient, libéré de l’illusion de l’éternité mécanique.

Le logiciel nu n’est pas un logiciel appauvri. Il est un logiciel rendu à l’essentiel. Et dans cette nudité retrouvée, l’entreprise cesse d’être dominée par ses outils pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une source.

Car, comme l’écrivait Paul Valéry, « ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau ». Le logiciel aussi a longtemps cru que sa profondeur résidait dans son épaisseur. Il découvre aujourd’hui que sa véritable intelligence tient à sa capacité à rester au contact, sensible aux usages, attentif aux gestes, ouvert au vivant. Ce n’est plus la masse qui fonde la puissance, mais la justesse. Et dans ce déplacement silencieux, ce n’est pas seulement une technologie qui change de forme, c’est une manière d’habiter le monde qui se réapprend.

Le logiciel nu ou la fin des mastodontes numériques
Lire la suite

La fin de New Start ou l’abandon de la retenue nucléaire

15 Février 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 15/02/2026 Publié dans #Articles

La fin de New Start ou l’abandon de la retenue nucléaire

Par Jamel BENJEMIA

                            

 

New Start n’était ni une idylle diplomatique, ni un renoncement héroïque aux armes ultimes. Il constituait une grammaire stratégique, sobre et rigoureuse, par laquelle deux puissances rivales acceptaient de conjuguer la peur au futur plutôt qu’au conditionnel.

savoir, donc mesurer, car mesurer, c’est contenir.

Dans cet espace froid, presque ascétique, la stabilité naissait non de la confiance, trop fragile, mais de la lisibilité, plus austère et plus durable. On ne désarmait pas l’adversaire, on le rendait intelligible, et cette intelligibilité, pareille à une lumière clinique, empêchait l’imagination stratégique de sombrer dans le délire.

Désormais, cette lumière pâlit. Avec l’effacement de New Start le 5 février 2026, ce n’est pas l’équilibre nucléaire qui s’effondre d’un bloc, mais le cadre mental qui permettait de distinguer la menace réelle de la menace supposée.

Chaque arsenal devient une énigme, chaque modernisation une phrase à double sens, chaque silence un sous-entendu chargé de soupçons. Le brouillard ne dissout pas la rationalité, il la durcit. On planifie à partir du pire, non plus comme hypothèse extrême, mais comme norme implicite. L’angoisse cesse d’être un excès, elle devient méthode.

S’efface alors, sans proclamation ni funérailles, une morale tacite de la dissuasion. Longtemps, la puissance absolue avait admis qu’elle devait se tempérer elle-même, comme si l’arme ultime exigeait en retour une pudeur civilisationnelle. Menacer sans nier l’existence de l’autre, observer sans franchir l’irréparable : telle était la liturgie silencieuse des adversaires responsables. Aujourd’hui, cette retenue se dissout dans une indifférence calculée, comme si l’histoire, lasse des garde-fous, consentait à une pente rapide où l’efficacité stratégique l’emporte sur la sagesse politique.

Exiger la non-prolifération, refuser la limitation

Le paradoxe est désormais frontal : réclamer la non-prolifération tout en sanctuarisant ses propres arsenaux. Les grandes puissances invoquent la stabilité tout en consolidant leurs capacités, persuadées d’agir avec mesure. Mais la somme de ces prudences proclamées produit une imprudence collective, dissolvant la prévisibilité qu’elles prétendent préserver.

Il ne s’agit pas d’un choc des civilisations, mais d’un choc des rationalités stratégiques. Les puissances historiques voient dans leur supériorité nucléaire le socle ultime de l’ordre mondial ; les puissances montantes y lisent une volonté de figer la hiérarchie du monde, donc une négation implicite de leur sécurité. Entre ces lectures antagonistes, le droit international vacille, partagé entre universalité proclamée et asymétrie vécue.

Dès lors, chaque ogive devient un argument, chaque doctrine un message adressé à l’adversaire. On n’accumule plus seulement de la puissance, mais des signaux stratégiques. La prolifération cesse d’apparaître comme une déviance idéologique ; elle devient traduction d’un sentiment d’exclusion des garanties réelles et, symétriquement, d’une peur diffuse de perdre la centralité historique de la dissuasion. La méfiance s’installe comme langue commune.

La prolifération comme logique défensive

Il faut dissiper une illusion rassurante : la prolifération nucléaire relève moins d’une pulsion de puissance que d’une logique défensive. Lorsque les garants de l’ordre desserrent les contraintes qu’ils s’imposaient, ils envoient un signal limpide, quoique tacite : la sécurité dépend désormais de la capacité individuelle à dissuader. L’arme nucléaire devient alors moins un instrument de domination qu’une assurance ultime contre l’abandon.

Se banalise ainsi une prolifération horizontale, mimétique. Chaque avancée technologique nourrit l’inquiétude du voisin, chaque zone de tension se transforme en laboratoire stratégique. Jadis confiné à un club restreint, le nucléaire devient un langage de souveraineté, signe ultime d’une indépendance que l’ordre international ne garantit plus réellement. Le danger n’est plus seulement quantitatif, il devient qualitatif : multiplication des acteurs, fragilisation des chaînes de décision, plausibilité accrue de l’erreur ou du malentendu. L’arme conçue pour geler les conflits risque d’en devenir le ferment permanent.

Dissuasion sans morale ou ordre commun

Nous sommes à une bifurcation. Soit la dissuasion poursuit sa course sans cadre moral commun, dans une opacité assumée et une supériorité revendiquée, et la stabilité nucléaire ne sera plus qu’un accident provisoire. Soit les puissances admettent une vérité stratégique élémentaire : la non-prolifération ne survit que si les arsenaux existants acceptent, eux aussi, la contrainte vérifiable.

Il ne s’agit pas de désarmement romantique, mais de cohérence entre le discours et l’exemple donné. La confiance n’est jamais un préalable, elle est le produit d’une vérification réciproque. Les traités ne sont pas des aveux de faiblesse ; ils sont des compromis lucides, ces architectures discrètes qui empêchent les passions nationales de se muer en catastrophes universelles. Le poing frappé sur la table flatte l’ego des puissants ; il n’a jamais fondé un ordre durable. Seul le compromis, souvent décrié, prévient les malheurs que l’orgueil prépare en silence.

Sans cette réciprocité, la dissuasion se réduit à un pur rapport de force, privé de morale et donc de légitimité durable. Un ordre international qui ne repose plus sur des règles partagées finit toujours par être contesté par ceux à qui il demande de se taire. L’histoire des empires le rappelle : la puissance qui exige la retenue sans accepter la contrainte creuse elle-même le sillon de son déclin.

La prolifération nucléaire n’est pas la cause première du désordre mondial ; elle en est le symptôme le plus nu, la traduction la plus implacable d’un monde incapable d’accorder sa parole à ses actes. Refuser de s’imposer des limites tout en exigeant la retenue des autres nourrit une fuite en avant où la sécurité proclamée se paie d’une insécurité croissante.

Lorsque les règles cessent d’être communes, l’histoire n’avance plus par continuité, mais par irruptions.

L’âge des révélations stratégiques

Une nouvelle ère s’esquisse : celle où la prévisibilité cesse d’être la norme et où l’effet de surprise redevient central. L’histoire nucléaire a déjà connu ces réveils abrupts où une puissance, longtemps supposée non nucléaire, surgit soudain dans la lumière stratégique, redessinant l’équilibre du monde. Ces révélations ne sont pas des accidents ; elles mûrissent dans l’ombre des laboratoires, des alliances tacites et des volontés nationales qui refusent l’exclusion de la sécurité commune.

Ce précédent agit comme une prophétie froide. Il rappelle que les trajectoires stratégiques ne se lisent ni dans les communiqués ni dans les doctrines affichées, mais dans la profondeur des intérêts vitaux. L’inattendu cesse alors d’être une anomalie ; il devient une possibilité raisonnable, presque inscrite dans la logique du système.

Dans cet horizon incertain, la surprise pourrait devenir la méthode latente de l’histoire. Si l’ordre international persiste à prescrire la vertu sans se l’appliquer, d’autres acteurs finiront par produire leurs propres révélations stratégiques, comme réponses tardives à une sécurité qu’on leur aura refusée. La dissuasion sans morale ne se referme peut-être pas encore ; elle demeure une question ouverte, suspendue à la capacité des puissances à préférer le compromis lucide au fracas des ego, et à reconnaître que la stabilité durable naît moins de la force proclamée que des limites librement consenties.

Quand la puissance refuse de se limiter tout en exigeant la retenue d’autrui, la dissuasion cesse d’être un équilibre partagé et devient un pari solitaire, suspendu moins à la paix qu’elle promet qu’à l’erreur qu’elle espère toujours ajourner.

Lire la suite

L’illusion du plein emploi à l’âge des machines intelligentes

8 Février 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 08/02/2026 Publié dans #Articles

L’illusion du plein emploi à l’âge des machines intelligentes

Par Jamel BENJEMIA

 

                                          

Nous vivons une époque paradoxale, rassurante en apparence, inquiète en profondeur. Jamais le chômage mondial n’a semblé aussi contenu, jamais pourtant le sentiment d’insécurité professionnelle n’a été aussi largement partagé. À l’échelle planétaire, le chômage s’est installé autour d’un niveau que l’on dit modéré, voisin de cinq pour cent, comme si le monde du travail avait retrouvé, après les secousses de la pandémie, un fragile point d’équilibre.

Les statistiques apaisent, les gouvernements se félicitent, les marchés saluent ce qu’ils prennent pour une normalité retrouvée.

Mais cette tranquillité chiffrée repose sur une illusion de surface. Travailler ne protège plus nécessairement, ne garantit plus une trajectoire, ne fonde plus toujours une reconnaissance. La promesse ancienne, celle qui liait l’effort à l’avenir, s’efface sans fracas, par glissement progressif, presque imperceptible.

Au cœur de cette recomposition silencieuse s’impose l’intelligence artificielle. Non comme un cataclysme annoncé, mais comme une force patiente, méthodique, qui transforme le travail sans le faire disparaître. Elle n’élimine pas massivement les emplois, elle en modifie la substance, la durée, la valeur sociale. Dès lors, la question décisive n’est plus celle du chômage, mais celle du sens : que devient le travail lorsqu’il demeure numériquement présent, mais symboliquement fragilisé ?

La fin des lignes Nord-Sud

Pendant des décennies, le chômage s’est lu comme une fracture géographique presque évidente. Au Nord, la protection sociale, l’emploi stable, la continuité des trajectoires. Au Sud, l’instabilité, l’exclusion, l’économie de survie. Cette lecture, déjà imparfaite, est désormais insuffisante. Les pays autrefois stigmatisés pour leurs taux élevés connaissent parfois des améliorations notables, tandis que les économies réputées solides découvrent une fragilité nouvelle, plus diffuse, moins visible, mais tout aussi corrosive.

L’intelligence artificielle accélère ce brouillage des repères. Dans les économies avancées, ce sont souvent des fonctions longtemps perçues comme stables – analystes, chargés de conformité, assistants juridiques, cadres de gestion – qui découvrent, sans licenciement spectaculaire, que leur rôle s’amenuise, se délite, se morcelle.

Dans de nombreux pays du Sud, à l’inverse, le chômage officiel demeure contenu, mais cette stabilité repose sur une informalité massive. L’intelligence artificielle y agit comme une force profondément ambivalente. Elle peut offrir des raccourcis technologiques, ouvrir des accès inédits à la productivité. Mais elle peut aussi verrouiller l’entrée dans les chaînes de valeur mondiales, en automatisant ailleurs ce que ces économies réalisaient à bas coût. La frontière décisive n’est donc plus entre pays riches et pays pauvres, mais entre sociétés capables d’absorber la transformation et celles qui la subissent.

Le chômage invisible et la précarité algorithmique

L’un des effets les plus insidieux de l’intelligence artificielle sur l’emploi réside précisément dans ce qu’elle ne montre pas. Elle ne produit pas immédiatement des cohortes de chômeurs, mais une multitude de travailleurs fragilisés, déplacés, reclassés dans des statuts incertains. Le chômage devient moins une absence de travail qu’une perte de qualité, de sécurité, et plus encore, de projection dans le temps.

Le travail se fragmente, se contractualise à la tâche, se mesure à la performance instantanée. L’algorithme s’impose comme un nouvel intermédiaire, évaluant, notant, distribuant les opportunités selon des critères opaques. Cette précarité algorithmique échappe souvent aux indicateurs classiques, mais elle transforme en profondeur le rapport au travail. Elle installe une économie de l’attente, de l’ajustement permanent, où l’individu devient une variable optimisable, rarement un sujet reconnu.

Dans ce contexte, le chômage, tel qu’on le mesure encore, cesse d’être l’indicateur central de la santé sociale. On peut avoir un emploi et demeurer vulnérable. Travailler sans accumuler de droits, sans sécurité, sans horizon. L’intelligence artificielle n’abolit pas le travail ; elle le rend plus instable, plus conditionnel, plus solitaire.

La jeunesse face au mur du futur

Nulle part cette transformation n’est plus visible que chez les jeunes. Ils entrent sur le marché du travail dans un monde où les règles ont changé sans être explicitement formulées. Le diplôme n’est plus une garantie, l’expérience n’est plus un rempart, et les compétences deviennent rapidement obsolètes. L’intelligence artificielle valorise l’adaptabilité plus que la maîtrise, la vitesse plus que la profondeur.

Dans de nombreuses régions, le chômage des jeunes reste structurellement élevé. Mais même là où il recule, l’inquiétude demeure. Car l’entrée dans l’emploi se fait de plus en plus tard, de plus en plus précaire, de plus en plus fragmentée. Le risque n’est pas seulement économique, il est existentiel : une génération qui travaille sans se projeter est une génération qui doute de sa place dans le monde.

Cette tension est particulièrement aiguë dans les régions où l’État a longtemps joué le rôle d’employeur de dernier ressort. Lorsque l’intelligence artificielle réduit la capacité d’absorption du secteur public et que le privé ne crée pas suffisamment d’emplois qualifiés, le chômage devient une impasse sociale. Il cesse d’être transitoire pour devenir une condition durable.

États, formation et souveraineté du travail

Face à ces mutations, les États se trouvent devant une responsabilité historique. L’intelligence artificielle n’est pas un destin, mais un choix politique encadré par des institutions. La cartographie future du chômage dépendra moins de la technologie elle-même que de la manière dont les sociétés investiront dans la formation, la protection sociale et la redistribution des gains de productivité.

Former ne suffit plus. Il faut former autrement, tout au long de la vie, en acceptant que les trajectoires professionnelles ne soient plus linéaires. Protéger ne signifie plus seulement indemniser le chômage, mais sécuriser les transitions. Gouverner, enfin, implique de poser une question devenue centrale : à quoi sert le travail dans une société où la production peut, en partie, se passer de  l’homme ?

L’intelligence artificielle oblige ainsi les États à repenser leur souveraineté sociale. Non pour freiner l’innovation, mais pour éviter que le progrès ne se traduise par une désaffiliation massive, invisible, silencieuse.

L’illusion comme choix politique

Il faudra bien, tôt ou tard, nommer les choses. Le plein emploi que l’on célèbre aujourd’hui ressemble moins à une conquête sociale qu’à un arrangement statistique. Il rassure parce qu’il additionne des situations hétérogènes, des emplois fragmentés, intermittents, parfois dénués de toute projection, et les fait entrer dans une même catégorie comptable. Le trompe-l’œil du plein emploi naît de cette confusion entretenue entre le fait de travailler et celui d’exister socialement par son travail.

À l’âge des machines intelligentes, cette illusion devient politiquement commode. Elle permet de différer les choix, d’éviter les débats de fond, de laisser croire que la technologie, livrée à elle-même, finira par produire l’équilibre que l’on n’ose plus organiser. Or l’intelligence artificielle ne décide pas du monde qu’elle façonne. Elle amplifie les orientations déjà prises, les renoncements déjà consentis, les inégalités déjà tolérées.

La véritable question n’est donc pas celle du nombre d’emplois, mais de leur signification. Une société peut afficher un chômage bas tout en produisant de la désaffiliation, de l’angoisse sociale, du déclassement silencieux. Elle peut multiplier les postes sans reconstruire le lien, sans restaurer la promesse, sans offrir de récit commun. Dans ce cas, le plein emploi cesse d’être un horizon ; il devient un trompe-l’œil.

C’est ici que le politique retrouve sa responsabilité première. Non pas lutter contre les machines, mais décider de ce que vaut encore le travail humain dans un monde où l’efficacité n’est plus rare, mais où la reconnaissance le devient. Gouverner à l’ère de l’intelligence artificielle, ce n’est pas accompagner la technologie, c’est arbitrer entre ce qui optimise et ce qui rassemble, entre ce qui produit et ce qui fait société.

Beaucoup travaillent aujourd’hui, mais peu savent encore ce que leur travail leur promet. Et lorsque celle du plein emploi se fissurera, il ne restera qu’une question, redoutablement simple.
Aurons-nous utilisé le progrès pour libérer l’homme, ou pour masquer, sous des chiffres devenus rassurants, son effacement progressif ?

Lire la suite
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 > >>