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Un budget pour tenir, des investissements pour quand ?

25 Octobre 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA. Journal Le Temps 25/10/2026 Publié dans #Articles

PLF 2027 :

Un budget pour tenir, des investissements

pour quand ?

Par Jamel BENJEMIA

Il existe une manière de préparer l’avenir qui consiste à lui demander, chaque année, de patienter. Les urgences sont nombreuses, les échéances pressantes, les ressources comptées. On reconduit les dépenses, on cherche des financements, on espère que la transformation trouvera son heure. Puis un nouvel exercice commence, avec ses contraintes anciennes et ses ambitions reconduites.

Le projet de budget tunisien pour 2027 laisse cette impression : celle d’un État qui mobilise ses forces pour traverser l’année, tandis que l’économie attend les moyens de changer de rythme. Préserver les protections sociales et assurer la continuité des services publics constituent des responsabilités essentielles. Leur financement durable dépend cependant d’une richesse qu’il faut aussi apprendre à produire davantage.

La question dépasse donc le montant du déficit. Elle porte sur l’organisation économique qui le nourrit et sur la capacité des ressources mobilisées à modifier cette organisation. Où va l’argent ? Quels obstacles rencontre-t-il ? Que reste-t-il de son passage dans les entreprises, les infrastructures et les compétences ?

La lecture géosystémique commence ici : dans la conversion du financement en capacités productives. Elle observe les flux, les goulots, les complémentarités et les effets qui se renforcent mutuellement. À cette lumière, le budget révèle une tension majeure : les obligations immédiates possèdent leurs échéances ; la transformation économique cherche encore les siennes.

 

Le passé possède ses créanciers

Avec 54,280 milliards de dinars de recettes pour 68,895 milliards de dépenses, le projet présente un déficit de 14,615 milliards. Les besoins d’emprunt atteignent 28,122 milliards, puisqu’ils doivent également couvrir les remboursements du principal de la dette et les autres opérations de trésorerie.

Sur cette enveloppe, 13,307 milliards sont destinés au remboursement du principal. Près d’un dinar emprunté sur deux (47,3 %) servira ainsi à honorer une dette antérieure. Le refinancement constitue une pratique courante des   États ; son poids mesure néanmoins l’effort nécessaire avant même de créer une capacité supplémentaire.

Le passé possède ses créanciers. L’avenir cherche encore ses investisseurs.

Les rémunérations publiques, les subventions et les intérêts réduisent les marges d’arbitrage. Derrière ces dépenses se trouvent pourtant des enseignants, des soignants, des services collectifs et des familles dont l’équilibre tient parfois à quelques dinars. Leur utilité doit être appréciée avec autant de rigueur que leur coût.

La réforme exige de connaître les usages, les bénéficiaires et les résultats. Elle suppose de distinguer une protection nécessaire d’un avantage mal ciblé, une administration indispensable d’une procédure devenue stérile. La réforme commence lorsque l’on sait où porter la lame, et pourquoi.

L’investissement, lui, se reporte plus aisément. Un traitement possède une date de versement ; un emprunt, une échéance contractuelle. Une infrastructure différée présente une facture moins visible : pertes d’eau, transports laborieux, équipements vieillissants, occasions industrielles abandonnées. Cette facture se disperse dans les coûts des entreprises et dans la fatigue des citoyens.

L’investissement se perd aussi dans les délais

Le plan de développement 2026-2030 prévoit 101,835 milliards de dinars d’investissements, dont 61,847 milliards publics. Cette dernière enveloppe représente une moyenne indicative de 12,37 milliards par an, sans préjuger du calendrier réel des projets ni de leurs différents circuits de financement.

Les crédits d’investissement budgétaires de 2026, établis à 6,463 milliards, donnent un premier ordre de grandeur du décalage. La comparaison appelle toutefois une distinction entre l’investissement public du plan et celui directement porté par le budget de l’État. Elle réclame surtout un tableau permettant de suivre leur articulation.

Les réalisations du premier semestre 2026, de 1,665 milliard, représentent seulement 25,8 % des crédits annuels. Les paiements peuvent s’accélérer au second semestre ; ce niveau soulève néanmoins une question : pourquoi les ressources inscrites tardent-elles à devenir des équipements opérationnels ?

Deux contraintes se superposent : trouver l’argent et parvenir à l’utiliser utilement.

L’investissement fonctionne comme une chaîne de conversions. Une décision devient un financement disponible, puis un marché attribué, un chantier et, enfin, un service rendu. Chaque étape peut former un goulot : étude inachevée, terrain indisponible, procédure immobilisée, coordination défaillante.

La faiblesse de l’investissement se mesure donc autant dans les délais que dans les montants. Un projet retardé coûte davantage et produit ses bénéfices plus tard. L’incertitude gagne les entreprises ; certaines diffèrent leurs décisions, d’autres choisissent ailleurs.

Une boucle défavorable s’installe : les retards affaiblissent l’activité, une activité moins dynamique limite les recettes, et des recettes insuffisantes resserrent les moyens d’investir.

Pour 2027, le taux d’investissement global visé atteint 16,4 % du PIB, contre 15,5 % attendu en 2026. Cet indicateur concerne l’ensemble de l’économie. Sa progression dépendra notamment de la complémentarité entre initiatives privées et équipements collectifs. Une entreprise peut acheter ses machines ; leur rendement dépend aussi de l’électricité, des transports et des compétences disponibles.

Les sukuk, ou l’habit neuf du financement

Le projet d’une émission de sukuk de 9 milliards de dinars apporte une nouveauté dans ce paysage contraint. Diversifier les instruments peut élargir les possibilités de financement et attirer d’autres souscripteurs.

Selon leur structure, les sukuk reposent sur des actifs, des droits d’usage ou des opérations économiques, avec des rémunérations organisées conformément aux principes de la finance islamique. Certains s’appuient sur des loyers, d’autres sur une marge commerciale ou sur les résultats d’une activité. Le partage effectif des risques dépend des contrats et des garanties.

La question décisive demeure : que financera-t-on ?

Mobiliser un actif existant pour obtenir de la trésorerie et financer une infrastructure nouvelle répondent à des besoins différents. Les deux opérations doivent être appréciées au regard de leurs coûts, de leurs engagements futurs et de leurs effets économiques.

Le Trésor peut renouveler sa garde-robe financière ; l’économie attend toujours ses vêtements de travail.

La même exigence concerne les facilités de 9,8 milliards de dinars envisagées auprès de la Banque centrale. Elles peuvent soulager une contrainte immédiate. Leurs effets dépendront notamment de l’affectation des fonds, de la réponse de la production et des conditions monétaires. Régler des fournisseurs peut remettre des entreprises en mouvement ; alimenter la demande face à une offre entravée peut accentuer les tensions sur les prix ou les importations.

Parallèlement, les emprunts intérieurs prévus atteignent 19,845 milliards de dinars. Cette sollicitation appelle une vigilance sur la place laissée au financement des entreprises. L’éviction du crédit privé dépend de la liquidité bancaire, des risques et de la demande de prêts ; elle mérite d’être mesurée.

La manière dont l’État se finance contribue déjà à façonner l’économie qu’il souhaite développer.

Donner une assise productive aux prévisions

Le scénario économique retient une croissance de 3,1 % en 2027. Il prévoit notamment une hausse de 8 % des exportations de biens et services et 4,8 milliards de dinars d’investissements directs étrangers. Ces objectifs demandent des relais concrets.

Les commandes extérieures doivent rencontrer des capacités disponibles ; les capitaux étrangers, des projets réalisables. Entre une prévision et sa réalisation se tiennent les ports, l’énergie, les autorisations, les compétences et les délais. C’est dans cette épaisseur concrète que se décide la crédibilité du scénario.

Une politique des capacités partirait des obstacles qui coûtent le plus au pays : sécuriser l’eau, fiabiliser l’énergie, améliorer la logistique, moderniser les transports, relier les formations aux besoins productifs. Ces investissements peuvent se renforcer mutuellement et accroître ensemble leur rendement.

La protection du pouvoir d’achat trouverait aussi davantage d’efficacité dans cette articulation. Soutenir le revenu entretient les débouchés ; développer l’offre nationale permet qu’une plus grande part de cette demande nourrisse la production et l’emploi dans le pays.

Le sentiment d’occasion manquée naît lorsque ces complémentarités restent dispersées dans les intentions. Les objectifs se ressemblent, les urgences persistent et les citoyens cherchent les signes du changement dans leur existence quotidienne. À force de reconduction, la politique économique risque de devenir une promesse sans calendrier.

Le débat budgétaire peut encore préciser les priorités, identifier les financements et protéger les projets décisifs. Quelques engagements pleinement préparés, assortis de responsables, d’échéances publiques et de résultats vérifiables, donneraient une consistance nouvelle à l’ambition de transformation.

La confiance se construit dans cette rencontre entre une décision et son accomplissement. Elle encourage l’entreprise à investir, le citoyen à contribuer et les compétences à se projeter dans le pays. Elle devient alors une ressource économique à part entière.

Un budget assure la continuité d’un État. Il devient un projet de pays lorsqu’il prépare les conditions qui rendront cette continuité moins précaire.

À force de demander à l’avenir de patienter, on finit par lui présenter la facture du présent.

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Inflation : ce que les chiffres mesurent, ce que les ménages anticipent

18 Octobre 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal Le Temps 18/10/2026 Publié dans #Articles

Inflation : ce que les chiffres mesurent, ce que les ménages anticipent

Par Jamel BENJEMIA

Il arrive que l’économie se laisse mieux comprendre au bord d’une poêle. Tomates, poivrons, oignons, œufs et huile : dans la chakchouka, chaque ingrédient a son prix, chaque famille ses arbitrages. Une question traverse alors les foyers tunisiens : combien faut-il désormais dépenser pour servir le même repas ?

L’inflation se glisse dans le panier allégé, l’achat différé, la portion réduite. L’Institut national de la statistique (INS) en mesure le mouvement ; les ménages en portent la charge et en gardent la mémoire. À force de hausses, le lendemain lui-même devient plus cher dans les esprits.

Entre les prix relevés et les dépenses redoutées se joue une part de la confiance économique. Un indice chakchouka, associé à une enquête sur les anticipations, permettrait de suivre ce passage : comment le prix du repas d’aujourd’hui façonne l’idée que l’on se fait de demain.

Une moyenne nationale, des budgets singuliers

Selon le communiqué de l’INS publié le 5 octobre 2026, l’inflation atteint 5,6 % en septembre 2026, après 5,4 % en août. Les prix de l’alimentation et des boissons progressent de 8,4 % sur un an ; ceux des légumes frais, de 12,9 %. Les prix des huiles alimentaires reculent, en revanche, de 4,1 %. La diversité de ces mouvements compte autant que leur moyenne. Les prix des produits alimentaires augmentent de 9,4 % lorsqu’ils sont libres, contre 0,2 % lorsqu’ils sont encadrés.

Pour les foyers dont l’alimentation absorbe une grande part du revenu, la hausse des produits essentiels pèse davantage que ne le suggère la moyenne nationale.

Le sentiment inflationniste se forme au contact des prix que l’on rencontre le plus souvent et des dépenses auxquelles on échappe le moins. Il porte aussi la mémoire des renoncements. Une hausse moins rapide peut ainsi laisser entière la difficulté de vivre : le revenu reste engagé dans les nécessités, la dépense imprévue menace l’équilibre du mois. Pour le ménage, l’amélioration commence lorsqu’une marge de choix réapparaît. La désinflation peut précéder ce desserrement du budget ; cet intervalle mérite lui aussi d’être observé.

Le lendemain porte la mémoire des hausses

Une étude publiée par la Banque des règlements internationaux (BRI) en septembre 2025 apporte un éclairage précieux. L’enquête, menée au printemps dans 31 économies auprès d’environ mille personnes par pays, relève des anticipations d’inflation supérieures aux taux observés et aux prévisions professionnelles. L’alimentation et l’énergie influencent particulièrement les réponses. Les personnes percevant une hausse passée plus forte anticipent également davantage d’inflation. Cette association suggère une persistance du souvenir inflationniste, sans démontrer à elle seule une causalité. La Tunisie ne figure pas dans l’échantillon.

Nous pouvons néanmoins reprendre les questions de cette enquête pour examiner notre propre situation. Quels achats orientent le jugement des Tunisiens ? Quel avenir envisagent-ils pour leurs revenus ? Quel degré de confiance accordent-ils à leurs prévisions ?

Paul Hubert et Rose Portier, dans une analyse publiée par la Banque de France le 2 octobre 2026, montrent l’intérêt de mesurer cette incertitude. À partir d’enquêtes européennes et américaines, ils constatent que, chez les ménages, une incertitude déclarée plus élevée reste associée à des erreurs de prévision plus importantes, même après prise en compte des différences individuelles et du contexte. Le lien est particulièrement marqué lorsque l’inflation est surestimée.

Une enquête tunisienne devrait recueillir le taux d’inflation jugé le plus probable, une fourchette de valeurs possibles et le degré de confiance du répondant. Son suivi permettrait de comparer les attentes aux évolutions ultérieures. On obtiendrait alors une information plus précise qu’une appréciation générale sur la cherté de la vie.

Un indice chakchouka

L’indice Big Mac de The Economist, né d’une intuition journalistique teintée d’humour, s’est progressivement imposé comme un repère pour comparer le pouvoir d’achat des monnaies et éclairer leur valorisation relative.

Un indice chakchouka poursuivrait une ambition différente : suivre le coût d’un repas de référence en Tunisie. L’indice général des prix réunit des dépenses aussi diverses que l’alimentation, le logement, la santé ou le transport. Cet éclectisme méthodologique, entendu ici comme la réunion de consommations très diverses dans une mesure commune, repose sur des pondérations dont la portée reste souvent peu lisible pour le citoyen.

La crédibilité de l’indice chakchouka reposerait sur des règles publiques et constantes : une recette pour quatre personnes, des quantités précises et des qualités comparables. Une famille peut contenir sa dépense en réduisant les portions ou en changeant d’ingrédients. Son budget paraît alors résister, au prix d’un repas transformé. La recette constante permettrait de mesurer ce qu’il faut débourser pour préserver le même contenu ; l’enquête documenterait les ajustements effectivement pratiqués par les ménages.

Chaque région disposerait d’un indice établi sur une même période de référence, selon un protocole commun. Les coûts en dinars permettraient de comparer les territoires ; les indices suivraient leurs évolutions respectives. Leur fiabilité exigerait des relevés locaux réguliers, que les moyennes nationales ne sauraient remplacer.

Les ingrédients formeraient le cœur de l’indicateur. Le pain et l’énergie de cuisson pourraient constituer un complément distinct, calculé selon des hypothèses constantes.

Chaque publication présenterait, par région, le coût en dinars, sa variation mensuelle et son évolution annuelle. Ces données permettraient de suivre les poussées locales des prix. La comparaison avec le même mois de l’année précédente aiderait à distinguer les mouvements saisonniers habituels des hausses plus persistantes. Rapporté à un revenu régional de référence documenté, le coût éclairerait aussi l’accessibilité du repas.

Les écarts régionaux ouvriraient une question économique : pourquoi une même recette se renchérit-elle davantage dans un territoire que dans un autre ? Ils inviteraient à examiner les récoltes, les coûts de transport, les conditions de stockage et l’organisation de la distribution. L’indice signalerait les divergences ; leur explication demanderait des investigations complémentaires. Cet indicateur éclairerait une composante de la dépense alimentaire, en complément de l’indice général des prix.

Relier les prix, les contraintes et la confiance

Les mécanismes propres à l’économie tunisienne éclairent cette proposition.

Hager Ben Romdhane et Mehdi Bellalouna, chercheurs de la Banque centrale de Tunisie (BCT), ont présenté en 2023 des travaux analysant les interactions entre politiques monétaire et budgétaire à l’aide d’un modèle d’équilibre général dynamique et stochastique (DSGE : Dynamic Stochastic General Equilibrium). Ce modèle simule l’évolution de l’économie dans le temps en intégrant des chocs aléatoires. Il distingue les ménages qui peuvent étaler leurs dépenses grâce à leur épargne ou au crédit de ceux dont la consommation dépend directement du revenu disponible. Il différencie également consommation publique, transferts et investissement. Les simulations éclairent les conséquences possibles des politiques économiques selon les hypothèses retenues ; elles ne constituent pas une mesure des anticipations actuelles des ménages tunisiens.

La lecture géosystémique suit ces transmissions. Une récolte insuffisante, un transport plus coûteux ou une distribution entravée peuvent renchérir un ingrédient. Si la difficulté se répète, elle peut modifier les habitudes d’achat et nourrir les prévisions du ménage. Le choc initial peut alors se prolonger dans les décisions quotidiennes. L’enquête permettrait d’examiner ces passages, plutôt que de les présumer.

L’indice chakchouka fournirait un point d’observation. Une enquête demanderait parallèlement combien les ménages pensent que ce repas coûtera dans douze mois. Il faudrait distinguer cette prévision alimentaire de leur anticipation d’inflation générale, puis suivre les deux. Nous pourrions examiner comment l’expérience d’un achat concret s’articule avec le jugement porté sur l’ensemble de l’économie.

Cette démarche aurait aussi une portée publique. Expliquer une variation à partir de ses ingrédients, rendre visibles les différences régionales et reconnaître les incertitudes donneraient aux institutions un langage plus proche de l’expérience quotidienne.

Les données de l’INS permettraient de situer le mouvement général ; le repas de référence rendrait une partie de ce mouvement palpable ; l’enquête donnerait une voix aux attentes, avec leurs hésitations et leur diversité.

Un dispositif pilote permettrait d’éprouver cette méthode sur quelques territoires, avant d’envisager son extension.

Le prix Nobel d’économie décerné en 2026 à Robert E. Hall et Michael Woodford rappelle combien les décisions des ménages et des entreprises, nourries de leurs anticipations, façonnent les grands mouvements de l’économie.

À leur échelle, l’indice chakchouka et l’enquête associée prolongeraient cette attention au quotidien : observer le prix d’un repas, comprendre les arbitrages qu’il impose et recueillir les attentes qu’il nourrit.

La confiance commence lorsque chacun peut comprendre ce qui est mesuré et reconnaître ce qu’il vit. Dans une poêle de chakchouka se rencontrent une récolte, un circuit de distribution, un revenu et une attente. Toute une économie arrive à table.

 

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La mondialisation ne meurt pas, elle bifurque

11 Octobre 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA. Journal Le Temps 11/10/2026

La mondialisation ne meurt pas, elle bifurque

Par Jamel BENJEMIA

 

À force d’annoncer la démondialisation, nous avions presque fini par la tenir pour argent comptant. Les frontières économiques devaient se redresser, les usines revenir au bercail, les chaînes de valeur se raccourcir et les grandes puissances retrouver cette souveraineté productive que plusieurs décennies d’ouverture commerciale auraient imprudemment dispersée. Donald Trump traduisit le discours en droits de douane ; l’Europe, plus prudemment, parla d’autonomie stratégique. Tout semblait converger vers le même horizon : le grand reflux.

Mais les chiffres ont parfois l’insolence de contrarier les récits.

Dans une chronique publiée par Le Point.fr le 19 septembre 2026, l’économiste Patrick Artus relève un paradoxe remarquable : malgré le protectionnisme américain et l’affrontement économique avec Pékin, le commerce mondial continue de progresser. Entre 2024 et 2025, les échanges de marchandises ont augmenté de 7 %, ceux de services de 8 %. Depuis 2011, ces derniers ont même progressé de 77 %, contre 35 % pour les marchandises.

La mondialisation que l’on croyait agonisante change de visage.

Peut-être avons-nous simplement regardé le mauvais indicateur. Car la globalisation des échanges ressemble moins à une mer dont on pourrait faire baisser le niveau qu’à un immense réseau hydrographique : dressez un barrage, l’eau cherche une autre pente. Elle contourne l’obstacle, creuse ailleurs son lit et fait parfois prospérer des territoires que personne n’avait imaginés sur son passage. 

 

Quand la frontière déplace le commerce

Les importations des États-Unis en provenance de Chine ont reculé de 25 % en un an. Pris isolément, le chiffre paraît confirmer la victoire du protectionnisme. Pourtant, pendant la même période, les importations américaines en provenance des pays de l’ASEAN ont progressé de 29 %, celles venant de Taïwan de 16 % et celles du Mexique de 7 %. Au total, les importations américaines continuaient d’augmenter fortement au premier semestre 2026.

Une partie des productions chinoises emprunte désormais d’autres circuits, transite par des pays tiers ou s’insère dans des chaînes de valeur recomposées. L’OCDE observe que si le poids de ces chaînes recule aux États-Unis et en Chine, il progresse ailleurs, notamment dans l’Union européenne, au Mexique, en Turquie, au Brésil, en Afrique du Sud ou au Royaume-Uni.

Ce que nous appelons démondialisation recouvre donc, pour une large part, une redistribution géographique des échanges et des chaînes de valeur.

David Ricardo avait bâti la théorie des avantages comparatifs sur une intuition devenue classique : les nations ont intérêt à se spécialiser là où leur avantage relatif est le plus important. Deux siècles plus tard, les chaînes de valeur ont rendu cette spécialisation infiniment plus complexe sans en abolir la logique.

Lorsque, comme le rappelle Artus, une heure de travail industriel coûte environ 37 dollars aux États-Unis, contre 7 en Chine et 6 au Mexique, la volonté politique rencontre une résistance autrement plus tenace qu’un discours électoral : celle des coûts.

On peut déplacer une frontière douanière d’un trait de plume. On ne déplace pas aussi facilement la structure productive d’une économie.

 

Les nouveaux carrefours

Lorsqu’un flux change de route, les territoires qu’il emprunte changent de stature. Le Mexique, adossé au marché américain, s’affirme comme l’un des passages de sa réorganisation industrielle. En Asie, l’ASEAN gagne une centralité nouvelle : plateforme productive hier, elle devient aujourd’hui une interface stratégique entre la Chine et les marchés occidentaux.

L’histoire économique asiatique semble ici nous adresser un clin d’œil. Dans les années 1930, l’économiste japonais Kaname Akamatsu avait imaginé le modèle du « vol des oies sauvages » (flying geese) pour décrire une industrialisation avançant par vagues successives, les productions se déplaçant d’une économie à l’autre à mesure que chacune remontait la chaîne de valeur. Le modèle connut une singulière postérité avec l’essor asiatique de la seconde moitié du XXe siècle. Près d’un siècle plus tard, les oies d’Akamatsu semblent reprendre leur vol ; la formation, cependant, a changé.

Le détour crée de la centralité.

Une économie mondiale ne se compose pas seulement de stocks de capitaux, de volumes échangés ou de balances commerciales. Elle est faite de flux, de goulots, de convertisseurs et de passages.

Un droit de douane constitue un goulot. Un pays capable d’accueillir une production déplacée devient un convertisseur. Une nouvelle route commerciale ouvre un passage. Puis l’ensemble rétroagit : les investissements suivent, les infrastructures s’adaptent, les compétences se déplacent et les rapports de puissance, lentement, se recomposent.

Le protectionnisme engendre ainsi un paradoxe : en cherchant à contenir l’interdépendance, il en accélère la recomposition et en complexifie les circuits. La Chine en fournit l’illustration : sous la pression des restrictions américaines, ses exportations continuaient de progresser fortement à l’été 2026.

On ferme une porte ; plusieurs fenêtres s’entrouvrent.

Tout change, précisément. Mais les itinéraires changent avant les volumes.

 

Quand l’argent change lui aussi de route

Le même mécanisme apparaît sur un terrain apparemment éloigné : celui de la dette souveraine.

Certains investisseurs japonais commencent à prendre leurs distances avec les obligations françaises. Shinji Kunibe, gérant obligataire chez Sumitomo Mitsui DS Asset Management, a ainsi indiqué avoir liquidé l’intégralité de ses positions en dette française pour réorienter principalement les fonds vers les Bunds allemands et, dans une moindre mesure, vers des obligations japonaises à court terme.

L’information mérite attention, parce qu’elle révèle un changement d’arbitrage. Les investisseurs japonais constituent depuis longtemps une source importante de financement des marchés obligataires étrangers. En juillet 2026, ils détenaient environ 23 000 milliards de yens d’obligations européennes et françaises, soit quelque 131 milliards d’euros. Or la remontée des rendements au Japon modifie leur calcul.

Pourquoi supporter à l’étranger un risque politique, budgétaire ou de change si le marché domestique redevient rémunérateur ?

La question est presque triviale. Ses conséquences le sont beaucoup moins.

Car ici encore, le capital ne disparaît pas. Il bifurque.

Ce qui quitte la dette française peut rejoindre le Bund allemand ou retourner vers les titres japonais. Exactement comme une marchandise chinoise peut emprunter le Mexique ou l’Asie du Sud-Est pour atteindre autrement son marché final.

Commerce et finance obéissent à des mécanismes différents, mais partagent une propriété essentielle : leur mobilité recherche le passage offrant le meilleur rapport entre coût, rendement, sécurité et accessibilité.

On retrouve ici, élargie aux flux internationaux, une intuition de Ronald Coase : aucune transaction ne s’effectue sans frottements ; rechercher l’information, organiser l’échange ou sécuriser un contrat comporte un coût. À ces coûts s’ajoute une variable plus difficile à comptabiliser : la confiance. Un passage moins cher peut être délaissé s’il paraît incertain ; un autre, plus coûteux, attirer les flux parce qu’il offre davantage de prévisibilité. La confiance devient alors une infrastructure invisible.

 

Les passages, tremplins vers la puissance

C’est là que l’opposition entre mondialisation et repli national atteint ses limites. Nous raisonnons trop souvent en termes binaires : ouvert ou fermé, mondial ou national, libre-échange ou protectionnisme. Or les systèmes complexes affectionnent davantage les transformations que les disparitions.

Un flux contrarié peut ralentir, se diviser, emprunter un intermédiaire ou déplacer vers un autre territoire une fonction jusque-là exercée ailleurs.

C’est ce que l’on pourrait appeler l’économie des passages.

Elle oblige à regarder ceux qui produisent, ceux qui consomment, et ceux par lesquels il faut désormais passer.

Voilà pourquoi la recomposition actuelle des flux mondiaux ouvre un espace à de nouvelles puissances intermédiaires. Mexique, Vietnam, Indonésie, Turquie : les économies capables de convertir les tensions entre grands blocs en investissements, industries, infrastructures ou capacités logistiques disposent d’une carte que la vieille géographie économique sous-estime parfois.

Cette géographie possède aussi son revers.

Un pays peut posséder une économie importante et perdre de sa centralité si les flux commencent à l’éviter. La puissance ne réside donc pas seulement dans ce que l’on possède ; elle dépend aussi de ce que l’on attire, de ce que l’on transforme et de ce que les autres acceptent de faire transiter par vous.

Et le changement de flux finit par modifier la réalité qui l’avait provoqué.

C’est toute la cruauté des boucles de rétroaction.

La globalisation redessine ainsi sa géographie. Elle entre dans une période plus fragmentée, plus politique, plus sinueuse, où la sécurité rejoint le prix dans le calcul économique et où les États tentent de reprendre la main sur des circulations longtemps considérées comme essentiellement marchandes.

Ils y parviendront parfois.

Mais ils découvriront aussi une vieille vérité : commander au mouvement est plus difficile que commander au territoire.

La véritable question n’est donc plus de savoir si nous allons vers davantage d’ouverture ou davantage de fragmentation.

Elle est de savoir par où passera désormais le monde, et quels pays sauront transformer ces passages en puissance.

On érige des obstacles ; les flux inventent des trajectoires.

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L’École autrichienne à l’épreuve de la géosystémie

4 Octobre 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA. Journal Le Temps 04/10/2026 Publié dans #Articles

L’École autrichienne à l’épreuve de la géosystémie

Par Jamel BENJEMIA

 

Dans un entretien publié par Le Point le 1er octobre 2026, Javier Milei livre trois références pour comprendre l’économie : Henry Hazlitt, Ludwig von Mises et Murray Rothbard. Le choix n’est pas anodin. Il dessine une filiation intellectuelle étroitement liée à l’École autrichienne, dont le président argentin revendique volontiers l’héritage. À ce triptyque, il faut ajouter Friedrich von Hayek, tant sa réflexion sur l’information dispersée, les prix et l’ordre spontané éclaire l’architecture profonde de cette pensée.

L’intérêt n’est pourtant pas de reconstituer la bibliothèque de Milei. Il est de confronter une tradition économique qui a puissamment pensé l’individu, la connaissance, le marché et la contrainte à une approche géosystémique davantage attentive aux interactions, aux conversions, aux seuils, aux rétroactions et aux goulots d’étranglement.

Non pour dresser une école contre une autre, mais pour enrichir la réflexion économique.

Car une pensée gagne moins à terrasser ses devancières qu’à découvrir ce qu’elles avaient vu, et ce que leurs instruments conceptuels ne leur permettaient pas encore d’embrasser.

Voir au-delà de la myopie immédiate

Le journaliste et essayiste Henry Hazlitt, proche de l’École autrichienne sans en être à proprement parler l’un des représentants, ouvre la marche avec L’Économie en une leçon, publié en 1946. Son principe est d’une simplicité presque trompeuse : une politique économique ne saurait être jugée uniquement à partir de ses conséquences immédiates ni du groupe qui en bénéficie directement. Il faut poursuivre ses effets dans le temps et observer leur propagation à l’ensemble de la société.

Hazlitt impose ainsi une première révolution du regard. Derrière ce qui se voit se tient tout un continent de conséquences différées, détournées ou sacrifiées.

Son intuition possède déjà quelque chose de systémique. Elle oblige à prolonger la chaîne causale au-delà de son premier maillon, là où l’observateur pressé s’arrête volontiers.

La géosystémie introduit toutefois une question supplémentaire : que se passe-t-il lorsque la conséquence revient modifier sa propre cause ?

Une réduction budgétaire peut alléger un déficit, restaurer certaines anticipations, modifier les conditions de financement et favoriser l’investissement. Mais une compression mal orientée peut aussi affaiblir une infrastructure essentielle, dégrader la productivité puis réduire, à terme, les ressources mêmes que l’on cherchait à préserver.

La subtilité consiste précisément à distinguer la réduction de la compression : la première peut retrancher le superflu ; la seconde atteindre l’organe qui permet au système de fonctionner.

Avec la rétroaction, la ligne devient boucle.

Hazlitt nous apprend à regarder au-delà de ce qui se voit. La géosystémie nous invite à regarder aussi ce qui revient.

Quand les actions s’entrechoquent

Avec Ludwig von Mises, le point de départ devient plus fondamental : l’homme agit. Dans L’Action humaine, publiée en 1949, l’économiste autrichien fait de cette proposition le socle de la praxéologie, cette science générale de l’action qui place l’intention et le choix au commencement du raisonnement économique. L’individu éprouve une insatisfaction, imagine une situation préférable et mobilise les moyens susceptibles de l’y conduire.

Cette primauté de l’acteur protège l’économie d’une tentation ancienne : transformer les hommes en particules passives d’une mécanique sociale.

Mais une difficulté surgit dès que l’on change d’échelle.

Une société n’est pas seulement composée d’individus qui agissent. Elle est également faite d’actions qui se rencontrent, se contredisent, se propagent et, parfois, s’amplifient mutuellement.

Bulles spéculatives, congestions urbaines ou ruées bancaires peuvent ainsi naître de décisions individuelles dont les interactions produisent ce que nul n’avait voulu.

C’est ici que la géosystémie élargit le champ : Ludwig von Mises part de l’action individuelle ; elle s’attache aux interactions et aux dynamiques collectives qui en procèdent.

Et l’interaction conduit à l’émergence : cette réalité nouvelle qui naît des comportements individuels sans avoir été voulue par aucun de ceux qui y participent.

L’économie cesse alors d’être seulement une addition d’actes. Elle devient également le produit de leurs rencontres.

Hayek ou l’intelligence dispersée

Friedrich von Hayek nous conduit plus loin encore et, paradoxalement, plus près de la géosystémie.

Dans son célèbre article de 1945, The Use of Knowledge in Society, il souligne que l’information indispensable à la coordination économique n’est jamais concentrée dans un seul esprit. Elle demeure fragmentée, dispersée entre des millions d’acteurs, chacun possédant une connaissance locale qu’aucun planificateur ne pourrait réunir dans sa totalité.

Le système des prix devient dès lors bien davantage qu’un mécanisme marchand : il constitue un dispositif de transmission.

La rareté d’un bien fait monter son prix. Nul besoin de savoir si le détroit d’Ormuz est bloqué, si une guerre tarifaire fait rage ou si une chaîne d’approvisionnement s’est rompue à l’autre bout du monde : le prix condense l’information et la transmet.

Hayek fait ainsi du marché une immense conversation sans interlocuteur central.

La parenté avec la géosystémie est manifeste. Nous sommes déjà dans un univers de réseaux, d’informations circulantes et de coordinations sans chef d’orchestre.

Mais une question demeure.

Que se passe-t-il lorsque le signal est juste et que, malgré tout, le système ne répond pas ?

Prenons le logement : les prix montent, signalant une offre insuffisante. Pourtant, foncier rare, crédit contraint, autorisations interminables ou infrastructures saturées peuvent empêcher la construction. Le prix a parlé, mais le système n’a pu répondre. L’information n’est pas encore la capacité.

Entre le signal et le résultat se trouvent des convertisseurs : financement, compétences, droit, énergie, infrastructures, logistique, institutions. Ce sont eux qui transforment une information économique en possibilité réelle.

Lorsqu’un de ces passages sature au point de contraindre l’ensemble, il devient un goulot d’étranglement.

Le marché peut parfaitement savoir ce qu’il faudrait faire et demeurer momentanément incapable de le faire.

Rothbard, de la contrainte à la fonction

Murray Rothbard pousse l’héritage de Ludwig von Mises vers l’une de ses formulations les plus radicales. Dans Man, Economy, and State, puis Power and Market, il part lui aussi de l’action humaine et analyse les interventions qui viennent, selon lui, altérer les échanges volontaires.

Sa vigilance envers la contrainte possède une véritable vertu intellectuelle : elle oblige à regarder derrière les intentions proclamées d’une mesure pour examiner les comportements qu’elle modifie effectivement.

Mais la géosystémie se sépare ici plus nettement de lui.

Elle ne saurait décider de la valeur économique d’un mécanisme simplement parce qu’il est public ou privé.

Elle demande d’abord : quelle fonction exerce-t-il dans l’ensemble ?

Une administration peut entraver quand une infrastructure publique libère ; une entreprise peut innover quand une oligarchie verrouille l’accès aux nouveaux entrants. La frontière ne sépare donc plus nécessairement l’État du marché, mais ce qui permet de ce qui empêche, ce qui convertit de ce qui bloque. L’analyse quitte ainsi la nature de l’acteur pour interroger sa fonction.

Une économie des passages

Les quatre auteurs dessinent ainsi une architecture que la géosystémie n’a aucune raison de récuser.

Hazlitt nous enseigne les conséquences.

Ludwig von Mises, l’action.

Hayek, la connaissance dispersée et le signal.

Rothbard, la vigilance envers la contrainte.

La géosystémie prolonge ces acquis en observant l’économie dans son mouvement : les actions interagissent, l’information circule, parvient ou non à se convertir en activité, rencontre des obstacles et produit des rétroactions qui réorganisent l’ensemble.

Car disposer de capital, de demande et de signaux de prix pertinents ne suffit pas. Toute économie possède une anatomie : banques, ports, tribunaux, réseaux, compétences, confiance ou normes sont autant de passages dont dépend la circulation de l’activité. La saturation de l’un d’eux peut alors ralentir l’ensemble du système.

Coase, l’un des grands précurseurs de la nouvelle économie institutionnelle, avait montré que les coûts de transaction peuvent entraver des échanges pourtant avantageux. La géosystémie élargit la focale : elle interroge les conditions qui permettent à l’information de devenir décision, puis à la décision de devenir production.

La vieille querelle entre davantage d’État et davantage de marché paraît alors prisonnière d’une alternative trop étroite. Une question plus féconde surgit : où est le passage ? Où est le verrou ?

Appliquée à Milei, elle modifie même le sens de la tronçonneuse. Supprimer un organisme inutile peut libérer une circulation entravée. Supprimer un maillon indispensable peut, inversement, fabriquer le goulot que l’on prétendait abolir.

Avant de couper une branche, encore faut-il s’assurer de ne pas être assis dessus.

L’École autrichienne nous aura légué une intuition essentielle : aucune intelligence centrale ne peut prétendre posséder seule la connaissance d’une société complexe.

La géosystémie y ajoute une autre exigence : une société peut disposer de l’information nécessaire et rester pourtant prisonnière de ses propres incapacités de transformation.

Le marché peut savoir. Encore faut-il que le système puisse.

 

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Milei : la tronçonneuse ou l’élagage géosystémique ?

27 Septembre 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA. Journal Le Temps 27/09/2026 Publié dans #Articles

Milei : la tronçonneuse ou l’élagage géosystémique ?

Par Jamel BENJEMIA

 

Le Président argentin Javier Milei avait annoncé la couleur pendant sa campagne électorale. Et même l’instrument. Une tronçonneuse brandie dans les meetings comme d’autres brandissent un programme, avec une force visuelle qui résumait sa doctrine : l’État argentin était trop gros, trop coûteux, trop endetté. Il fallait couper.

Invité le 21 septembre 2026 sur la chaîne française LCI par Darius Rochebin, Milei a revendiqué l’ampleur de l’opération : dix-huit ministères à son arrivée au pouvoir, ramenés à huit, et, selon le chiffre avancé durant l’entretien, près de 80 000 emplois publics supprimés.

On peut discuter la méthode. Sur le plan budgétaire et macroéconomique, les résultats sont mesurables.

En 2025, l’État fédéral argentin a dégagé un excédent primaire de 1,4 % du PIB et un léger excédent budgétaire global de 0,2 % du PIB. La dette fédérale, qui représentait 84,7 % du PIB en 2024, est descendue à 80,3 % en 2025 ; le FMI la projette à 73,2 % en 2026. Après une contraction de 1,3 % en 2024, l’économie a rebondi de 4,4 % en 2025 et le Fonds prévoit encore 3,5 % cette année. L’inflation a, elle aussi, considérablement ralenti.

Les faits sont là. La tronçonneuse a coupé.

Toute la question est de savoir si elle a toujours coupé au bon endroit.

Ce que les comptes ne comptabilisent pas

La comptabilité publique possède une vertu : elle compte. Sa faiblesse est qu’elle ne compte bien que ce qu’elle sait voir.

Supprimer une dépense inutile constitue une économie. Éliminer des doublons administratifs, simplifier les procédures, réexaminer des subventions inefficaces peut même produire un double bénéfice : moins de dépenses et davantage d’efficacité.

Mais que se passe-t-il lorsque la lame atteint l’investissement ?

Le FMI relève que l’ajustement argentin de 2024 a reposé sur une contraction de 26,9 % des dépenses primaires réelles, touchant notamment les subventions, les transferts aux provinces, les pensions et les dépenses en capital. Le programme de 2026 maintient les dépenses en capital parmi les variables susceptibles d’être ajustées pour préserver l’équilibre budgétaire, tout en prévoyant de dégager des marges pour accroître les dépenses d’infrastructure.

C’est ici que commence la lecture géosystémique.

J’appelle dette patrimoniale la charge qu’une génération reporte sur la suivante lorsqu’elle renonce à entretenir, renouveler ou construire les équipements et les capacités productives dont celle-ci aura besoin.

La dette financière s’affiche dans les comptes. La dette patrimoniale se dissimule dans les choses.

Une voie ferrée que l’on ne modernise plus, une canalisation que l’on laisse vieillir, un hôpital dont on diffère l’équipement : la dette est déjà là, silencieuse, parce qu’elle ne présente pas encore sa facture.

La Tunisie connaît cette étrange comptabilité du temps. La piscine municipale du Belvédère, familière à des générations de Tunisois, est restée abandonnée pendant plus de vingt ans. Lorsqu’il a fallu la rendre à la vie en 2024, sa réhabilitation et celle des espaces attenants ont mobilisé 18 millions de dinars. Le Génie militaire a réalisé la prouesse d’achever les travaux en quelques mois.

Mais une question demeure : combien aurait coûté un entretien régulier avant que vingt années d’abandon ne présentent leur facture ?

Le stade olympique d’El Menzah illustre, à une autre échelle, le même coût du temps. Construit en 1967, monument du patrimoine sportif tunisien, il devait être rénové pour environ 100 millions de dinars. Les travaux engagés en 2022 se sont enlisés, le premier contrat a été résilié et l’État s’oriente désormais vers une reconstruction avec l’appui de la Chine.

Voilà la dette patrimoniale devenue visible : ce que l’on croit économiser en n’entretenant pas ne disparaît pas. Cela vieillit. Puis cela revient, souvent plus cher.

La tronçonneuse et l’arbre fruitier

La métaphore de Milei mérite donc d’être retournée.

Une tronçonneuse est un excellent instrument devant un arbre mort. Beaucoup moins devant un arbre fruitier.

Couper est facile. Élaguer exige de connaître l’arbre : reconnaître la branche malade, celle qui absorbe inutilement la sève, celle qui étouffe sa voisine, mais préserver celle qui paraît chétive aujourd’hui et portera les fruits demain. Un arbre que l’on croyait épuisé peut, après un élagage judicieux, étonner par sa récolte.

C’est ce que j’appelle l’élagage géosystémique de l’État.

Il ne s’agit pas de sanctuariser l’État obèse. Une administration qui dépense davantage pour entretenir sa propre existence que pour servir la société finit par prélever la sève de l’économie qu’elle devait nourrir.

Il faut donc tailler : réduire le train de vie, supprimer les doublons, évaluer les agences publiques, numériser les procédures, combattre les rentes. Mais l’économie réalisée ne devrait pas avoir pour seule destination la contemplation satisfaite d’un déficit réduit.

Une partie des économies dégagées doit irriguer la richesse future : énergie, eau, transports, infrastructures numériques, éducation, santé, recherche.

L’élagage géosystémique ne s’arrête donc pas à la question : combien avons-nous économisé ? Il en pose une autre : qu’allons-nous produire avec cette économie ?

 

Quand l’économie revient présenter sa facture

L’Argentine fournit déjà quelques éléments de réponse.

La pauvreté, qui avait brutalement augmenté pendant la première phase de l’ajustement, a ensuite fortement reculé : selon l’INDEC, 28,2 % des habitants des 31 principales agglomérations vivaient sous le seuil de pauvreté au second semestre 2025. Ce résultat mérite d’être reconnu. Mais, au premier trimestre 2026, le chômage atteignait encore 7,8 % et l’indice de Gini était passé de 0,435 un an auparavant à 0,442.

L’expérience est trop récente pour devenir un verdict.

La croissance elle-même n’est pas uniforme. Le FMI souligne le dynamisme de l’investissement privé et des exportations, notamment dans l’énergie et les mines, tout en maintenant son attention sur les vulnérabilités extérieures et les risques de financement.

Une économie budgétaire n’est jamais isolée. Si une coupe provoque une perte de revenus, réduit la consommation, fragilise les entreprises, accroît le chômage puis impose des dépenses compensatoires, une partie de l’économie initiale revient par la fenêtre après être sortie par la porte.

C’est une rétroaction.

La France l’a éprouvé avec les Gilets jaunes. Une mesure conçue dans une rationalité économique et écologique s’est heurtée à une réalité sociale et territoriale mal appréciée. Rien ne dit que l’Argentine suivra le même chemin. Mais le précédent rappelle une évidence : une société n’est pas un tableau Excel.

Gouverner suppose cette fibre sociale qui permet de sentir ce que les chiffres taisent. Derrière une dépense que l’on retranche, il y a parfois un service public, un territoire, une famille, une fragilité que les moyennes statistiques finissent par rendre invisible. Un responsable politique doit savoir où couper, mais aussi jusqu’où une société peut consentir à l’effort sans que l’assainissement ne finisse par nourrir le ressentiment.

Car il existe un seuil où la question cesse d’être seulement budgétaire : elle devient une question de confiance. Et la confiance, lorsqu’elle se brise, coûte parfois beaucoup plus cher à restaurer que ce que l’on croyait avoir économisé.

 

La dette que l’on lègue

Reste la question essentielle : qu’est-ce que désendetter un pays ?

Diminuer la dette financière est souhaitable lorsqu’elle étouffe l’action publique. Mais si cette diminution s’obtient en reportant les investissements indispensables, le bilan change de nature : le passif financier s’améliore tandis qu’un autre, invisible encore, commence à mûrir.

La dette patrimoniale n’est donc pas un plaidoyer pour l’endettement. Elle impose une discipline supplémentaire : regarder ce que chaque dette laisse derrière elle.

Emprunter pour financer éternellement le fonctionnement courant revient à demander au futur de payer notre présent. Emprunter pour construire un équipement utile pendant cinquante ans, qui améliore la productivité et servira plusieurs générations, relève d’une autre logique. Au passif existe une dette ; à l’actif demeure un patrimoine.

D’où cette question, presque naïve, qui devrait accompagner chaque débat sur l’endettement public :

Qu’avons-nous construit avec l’argent emprunté ?

Sous la présidence de Milei, la trajectoire budgétaire de l’État argentin a été bouleversée en très peu de temps. Mais ce redressement des comptes ne suffit pas encore à raconter toute l’histoire. Celle-ci ne s’écrira pas en deux ou trois exercices comptables. Il faudra regarder l’investissement, les infrastructures, la productivité, l’emploi, la cohésion sociale et la capacité de l’Argentine à transformer son redressement en prospérité durable.

La géosystémie propose une autre boussole : retrancher ce qui consomme inutilement la richesse pour fortifier ce qui en produira demain.

Car un État ne lègue pas seulement aux générations suivantes les dettes qu’elles devront rembourser. Il leur lègue aussi les outils avec lesquels elles pourront les rembourser.

C’est toute la différence entre la tronçonneuse et le sécateur.

Couper un arbre fruitier prend quelques minutes. Le faire fructifier exige du temps, du savoir et du discernement. Mais c’est de sa prochaine récolte que vivront ceux qui viennent après nous.

 

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