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De l’or noir aux puits algorithmiques
De l’or noir aux puits algorithmiques
Par Jamel BENJEMIA
Il y a des bascules historiques qui ne font pas de bruit. Elles ne s’annoncent ni par des révolutions spectaculaires ni par des ruptures nettes, mais par un lent déplacement du centre de gravité du monde. Le pétrole, qui a façonné le XXᵉ siècle, continue d’irriguer l’économie mondiale, mais il ne suffit plus à dire la force des nations. Quelque chose d’autre est en train de prendre le relais, sans pour autant l’abolir.
Ce quelque chose est moins visible, moins tangible. Il ne se stocke pas dans des barils, ne se transporte pas par navires-citernes, ne se négocie pas sur les mêmes marchés. Pourtant, il redessine déjà les hiérarchies : la donnée, le calcul, l’intelligence artificielle.
Désormais, les États qui comptaient hier leurs réserves pétrolières doivent désormais évaluer leur maîtrise des données, leur profondeur technologique, leur aptitude à convertir l’information en décision.
Ce passage ne signifie pas la fin du pétrole. Il marque plutôt la fin de son exclusivité. Et c’est dans cet entre-deux, encore incertain, que se joue une mue décisive : celle d’une économie de l’extraction vers une économie de l’intelligence.
Le pétrole comme matrice du XXᵉ siècle
Le pétrole n’a pas seulement alimenté des moteurs ; il a ordonné un monde. Il a déterminé des alliances, provoqué des conflits, installé des dépendances durables. Les grandes puissances ont bâti leur influence autour de l’accès à cette ressource stratégique, tandis que les États producteurs voyaient dans l’or noir non seulement une rente, mais un instrument de souveraineté.
Pour les pays producteurs, notamment au Moyen-Orient, le pétrole a représenté une opportunité historique. Il a permis une accumulation rapide de richesse, une modernisation accélérée, parfois une affirmation politique face aux anciennes dominations.
Mais cette centralité a eu son envers. Elle a souvent conduit à des économies peu diversifiées, étroitement dépendantes des revenus pétroliers. Elle a installé des équilibres internes fragiles, fondés davantage sur la redistribution que sur la production, davantage sur la rente que sur l’invention.
Aujourd’hui, cette architecture montre ses limites. Non pas parce que le pétrole disparaît, mais parce qu’il ne peut plus, à lui seul, définir le rang d’un État.
L’émergence d’une économie du calcul
L’intelligence artificielle s’inscrit dans une mutation plus vaste : celle d’une économie fondée sur la donnée, le calcul et l’anticipation.
Les entreprises dominantes ne sont plus nécessairement celles qui contrôlent des matières premières, mais celles qui possèdent les infrastructures invisibles du nouveau siècle : centres de données, réseaux, logiciels, processeurs, modèles et chaînes de calcul.
Mais derrière cette économie nouvelle se dessine une géologie plus profonde, encore mal comprise : celle des puits algorithmiques. Car l’intelligence artificielle n’est pas un bloc unique. Elle ressemble davantage à une succession de profondeurs, à des strates d’intelligence que l’on fore les unes après les autres, comme si l’humanité descendait dans un sous-sol inédit, non plus minéral, mais cognitif.
Le premier puits est celui des modèles de langage. C’est la couche inaugurale, celle où la machine apprend à lire, écrire, traduire, résumer, comparer, reformuler. Elle ne pense pas encore comme l’homme, mais elle ordonne déjà le chaos des mots. À ce niveau, l’intelligence demeure interprétative, parfois fragile, souvent dépendante, mais elle modifie déjà notre rapport au savoir. Le langage, qui fut longtemps le sanctuaire de l’humain, devient un champ de calcul.
Le deuxième puits est celui de l’IA agentique. Ici, l’intelligence artificielle ne se contente plus de répondre à une demande ; elle entre dans l’action. Elle planifie, exécute, vérifie, corrige, recommence. Dans ce passage du commentaire à l’initiative se loge une rupture discrète : l’outil cesse d’attendre passivement l’ordre humain et commence à organiser des séquences d’action.
Le troisième puits ouvre sur les systèmes multi-agents. Plusieurs intelligences artificielles dialoguent, se répartissent les tâches, confrontent leurs résultats, coopèrent comme les membres d’une organisation miniature. L’une cherche, l’autre vérifie, une troisième synthétise, une quatrième arbitre. Ce qui se dessine alors, c’est une forme rudimentaire de coordination autonome, avec ses promesses, ses angles morts, ses risques d’emballement.
Le quatrième puits est celui de l’intelligence artificielle générale, l’AGI, encore hypothétique, mais déjà poursuivie comme un Graal technologique. Elle désigne une intelligence capable d’apprendre, de raisonner et de s’adapter dans des domaines multiples, sans rester enfermée dans une tâche particulière. Son horizon fascine autant qu’il inquiète, car il ne s’agit plus seulement d’améliorer des outils, mais de créer une intelligence transversale, capable de déplacer les frontières mêmes du travail, de la connaissance et du jugement.
Enfin vient le cinquième puits, le plus vertigineux : celui de la superintelligence. Là, l’intelligence artificielle dépasserait les facultés humaines dans des domaines décisifs, qu’ils soient scientifiques, économiques, militaires ou politiques. Ce seuil n’est plus seulement technique ; il devient anthropologique.
Ces puits ne sont donc pas de simples paliers technologiques. Ils forment les nouveaux gisements de la valeur, les profondeurs inédites où se prépare la hiérarchie du siècle.
Les pays pétroliers face à une transition stratégique
Les États dont la richesse repose sur le pétrole se trouvent aujourd’hui à un moment charnière. Ils disposent encore de ressources considérables, mais savent que leur modèle ne peut demeurer immobile dans un monde où la rente ne suffit plus à garantir l’avenir.
Certains ont engagé des stratégies de diversification. Ils investissent dans les technologies, l’éducation, les infrastructures numériques. Ils cherchent à attirer des talents, à bâtir des écosystèmes d’innovation, à faire naître autour d’eux des industries moins dépendantes des cycles pétroliers. L’objectif est clair : convertir une rente héritée du sous-sol en énergie productive, en savoir-faire, en inventivité collective.
Le succès n’est pas garanti. Mais pour la première fois, ces États semblent avoir compris que la richesse de demain ne se trouvera pas uniquement sous leurs pieds. Elle naîtra de leur faculté à s’inscrire dans ces nouveaux gisements de valeur, là où la donnée devient matière première, où le calcul devient infrastructure, où l’intelligence devient souveraineté.
Vers une nouvelle configuration des rapports de force
À mesure que l’intelligence artificielle se diffuse, elle déplace les lignes de rivalité entre États. La compétition ne porte plus seulement sur les ressources naturelles, les routes maritimes ou les zones d’influence classiques. Elle se joue aussi dans le contrôle des technologies, des données, des semi-conducteurs, des modèles et des architectures numériques.
La rivalité devient globale, diffuse, multidimensionnelle. Elle ne se limite plus aux champs de bataille visibles ; elle s’étend aux laboratoires, aux serveurs, aux câbles sous-marins, aux plateformes et aux cerveaux.
Dans ce contexte, les anciens repères perdent de leur évidence. L’avantage appartient désormais à ceux qui savent organiser l’information, innover vite, absorber les chocs et convertir l’incertitude en décision.
Le monde entre ainsi dans une phase de recomposition accélérée. Les nouveaux leviers de domination sont moins lourds, moins visibles, mais parfois plus décisifs que les anciens.
Aux sources invisibles de la souveraineté
Le passage de l’or noir aux puits algorithmiques ne correspond pas à une rupture brutale, mais à une mutation souterraine. Le pétrole continue de jouer un rôle central, mais il n’est plus seul à définir le rang des nations.
L’intelligence artificielle introduit une logique plus profonde encore : celle d’une extraction sans matière, d’une richesse sans territoire apparent, d’une domination qui passe par la compréhension, l’anticipation et la vitesse de décision.
Pendant des siècles, les civilisations ont cherché à maîtriser la terre, les mers, les routes, les ressources. Désormais, elles doivent apprendre à gouverner des systèmes invisibles, à modéliser le réel, à lire les signaux faibles, à décider avant que l’événement ne devienne crise.
Et c’est peut-être là que se niche la véritable rupture : nous ne sommes pas seulement entrés dans une nouvelle économie, mais dans une nouvelle condition historique.
Car les civilisations ne disparaissent pas toujours lorsqu’elles manquent de ressources. Elles s’effacent lorsque, prisonnières de leurs anciens réflexes, elles ne savent plus reconnaître où jaillissent leurs propres sources.
Le pétrole avait ses puits visibles, ses forages, ses géographies.
L’intelligence, elle, creuse ailleurs.
Et ceux qui ne verront pas ces nouveaux puits risquent de continuer à pomper un monde qui, déjà, n’est plus le leur.
L’OPEP entre crépuscule et transfiguration
L’OPEP entre crépuscule et transfiguration
Par Jamel BENJEMIA
Il est des empires qui ne s’effondrent pas ; ils se retirent d’eux-mêmes, à la manière des marées lentes qui découvrent, sans fracas, des lignes de faille que l’on croyait enfouies dans la permanence. Le geste des Émirats arabes unis, en quittant l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), ne relève ni de l’incident ni de l’écart passager. Il porte en lui une gravité plus profonde, presque tectonique, celle d’un monde qui cesse d’adhérer aux formes qu’il s’était données pour se gouverner.
Car derrière l’apparente technicité d’un cartel pétrolier se tient une architecture du pouvoir. Et lorsqu’un de ses piliers se dérobe, ce n’est pas seulement une organisation qui vacille, mais une certaine idée de l’équilibre mondial qui s’altère.
La question s’impose alors, avec une insistance que rien ne dissipe : l’OPEP touche-t-elle à son terme, ou bien assiste-t-on à l’une de ces métamorphoses silencieuses par lesquelles l’histoire se prolonge en se transformant ?
L’invention d’une souveraineté
Lorsque l’OPEP voit le jour le 14 septembre 1960, à Bagdad, elle naît moins d’un accord que d’un refus. Refus d’un ordre où la richesse des pays producteurs se décidait ailleurs, dans des centres de pouvoir lointains, sous l’autorité diffuse des grandes compagnies occidentales dénommées « les Sept Sœurs ». Le pétrole, bien qu’extrait de leurs sols, leur échappait encore dans sa valeur et dans sa destination.
En se constituant, les États fondateurs, au nombre de cinq : Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït, Venezuela, entendent redéfinir un rapport de force historique, en réintroduisant dans l’économie mondiale une souveraineté que l’histoire leur avait confisquée.
Ce geste, d’abord discret, produit ses effets avec une lenteur maîtrisée. L’OPEP apprend à réguler ses volumes, à infléchir les cours, à inscrire ses décisions dans une temporalité longue. Peu à peu, le pétrole cesse d’être une simple marchandise ; il devient un langage, une syntaxe du pouvoir, par laquelle les nations s’affirment et se répondent.
Dans cette phase inaugurale, l’organisation incarne une reconquête. Elle ne renverse pas encore l’ordre du monde, mais elle en modifie les lignes internes, introduisant une tension nouvelle, irréversible.
Les années de feu : 1973, 1979
Il faut attendre les années 1970 pour que cette tension éclate au grand jour. L’histoire, parfois, se resserre et accélère, concentrant en quelques années ce que des décennies avaient préparé.
En 1973, à l’ombre de la guerre d’octobre, les pays arabes producteurs, réunis dans le cadre de l’OAPEC et appartenant pour beaucoup à l’OPEP, suspendent leurs exportations vers l’Occident industriel. Le geste dépasse la stratégie économique ; il relève d’une décision politique assumée.
Au cœur de cette séquence se tient la figure du roi Fayçal d’Arabie saoudite. Sa décision ne procède ni d’une impulsion ni d’une surenchère, mais d’une compréhension aiguë du moment historique. En acceptant le risque d’une confrontation avec les puissances occidentales, il redonne au monde arabe une voix qui ne se contente plus d’accompagner l’histoire, mais qui la contraint.
Le choc est immédiat. Les prix s’envolent, les économies chancellent, les certitudes se fissurent. L’énergie cesse d’être une évidence ; elle devient une question.
En 1979, la révolution iranienne prolonge ce bouleversement. L’offre se contracte, les marchés s’affolent, et le pétrole, une fois encore, impose son tempo. Ces deux épisodes ne relèvent pas de la conjoncture ; ils inscrivent dans la mémoire du monde une vérité durable, celle d’une énergie devenue pouvoir.
L’organisme et ses métamorphoses
Pourtant, l’OPEP ne s’est jamais confondue avec une unité parfaite. Certains États s’en éloignent, d’autres y trouvent encore un levier stratégique. Ces mouvements, loin de signifier un affaiblissement linéaire, témoignent d’une vitalité paradoxale. L’organisation ne cesse de se recomposer, comme si sa fragilité même constituait la condition de sa durée.
L’histoire de l’OPEP n’a jamais été celle d’une appartenance immobile. Le Qatar s’en est retiré en 2019 pour recentrer sa puissance sur le gaz ; l’Équateur, après une première suspension entre 1992 et 2007, a quitté de nouveau l’organisation en 2020 ; l’Indonésie, devenue importatrice nette, s’en est éloignée avant une brève réapparition en 2016 ; l’Angola, enfin, a rompu en 2024 avec un système de quotas jugé contraire à ses intérêts. Même le Gabon, parti en 1995 puis revenu en 2016, rappelle que l’OPEP conserve, jusque dans ses reflux, une capacité d’attraction résiduelle. Le départ des Émirats arabes unis de l’OPEP comme de l’OPEP+, effectif au 1er mai 2026, ne surgit donc pas dans un ciel sans mémoire : il s’inscrit dans une longue histoire de fidélités intermittentes, de désenchantements stratégiques et de retours possibles.
Le cartel ne commande plus ; il négocie sa propre survivance.
Ce qui faisait la force de l’OPEP, à savoir la cohérence de sa parole commune, se transforme en un exercice délicat d’équilibre.
L’organisation ne disparaît pas ; elle change de nature. Elle passe d’une logique d’autorité à une logique de médiation.
Le vertige d’un monde imprévisible
Le présent n’est plus la simple prolongation du passé ; il en constitue la dislocation lente. Les équilibres qui structuraient le monde pétrolier se défont sous l’effet de forces nouvelles, diffuses, parfois contradictoires.
Les États-Unis n’ont pas seulement retrouvé une puissance énergétique ; ils en font désormais un levier d’expansion, remodelant à leur avantage des équilibres hérités du siècle précédent. Le Venezuela, membre fondateur, n’est plus simplement fragilisé, il est progressivement dépossédé.
Dans le même temps, l’Iran se trouve pris dans une pression directe, presque physique : entraves maritimes, contraction des exportations, incertitude sur les flux. Le détroit d’Ormuz, autrefois artère du commerce mondial, devient un point d’étranglement où le pétrole cesse d’être seulement une marchandise pour redevenir un instrument de coercition.
Il serait pourtant réducteur de lire la stratégie des Émirats arabes unis à travers le seul prisme de la production. Derrière l’augmentation des volumes se dessinent des coutures géostratégiques qui commencent à se relâcher.
La relation avec l’Arabie saoudite, longtemps structurante, se double désormais d’une rivalité plus assumée. Chaque baril extrait devient une affirmation d’autonomie, chaque décision énergétique une manière de redéfinir les hiérarchies implicites du Golfe.
Mais l’essentiel réside peut-être dans une transformation plus discrète encore. Car produire davantage, quitte à exercer une pression à la baisse sur les prix, ne prend tout son sens qu’à la lumière d’un impératif intérieur : soutenir une économie en mutation.
Derrière les silhouettes éclatantes de Dubaï et d’Abou Dhabi, un autre paysage affleure, plus fragile : celui d’un stock immobilier considérable, dont la valorisation dépend d’un équilibre incertain entre flux financiers, confiance des investisseurs et dynamique touristique. Une inquiétude diffuse traverse cet édifice, rappelant, sans jamais s’y réduire, les déséquilibres qui précédèrent d’autres crises.
Dans ce contexte, le pétrole cesse d’être une fin. Il devient un levier destiné à irriguer des secteurs non pétroliers et à maintenir la cohérence d’un modèle économique fondé sur la circulation et l’attractivité.
Ainsi s’éclaire ce choix qui, à première vue, pouvait sembler paradoxal. Produire davantage, au risque de peser sur les prix, revient moins à sacrifier un revenu immédiat qu’à préserver un équilibre plus vaste, à soutenir un système dont les fondations ne reposent déjà plus uniquement sur l’or noir.
La trace et la métamorphose
L’OPEP ne disparaît pas. Les structures qui ont façonné l’histoire ne s’effacent pas ; elles se transforment, se déplacent, persistent sous des formes altérées.
Mais ce qui se défait, plus subtilement, c’est la croyance en une maîtrise possible du désordre. Là où l’organisation imposait jadis une cadence, le monde contemporain n’offre plus qu’une succession d’ajustements fragiles, de tensions non résolues, de déséquilibres persistants.
Dès lors, la question de sa fin perd de sa pertinence. Ce qui se joue dépasse la survie d’une institution. Il s’agit d’une transfiguration, au sens plein : un passage d’un état à un autre, sans rupture visible, mais avec une altération profonde de la substance.
Et peut-être est-ce là, en définitive, la vérité la plus troublante : l’histoire du pétrole n’est plus seulement celle d’une puissance qui s’impose ; elle devient celle d’un monde en dislocation, cherchant encore la forme d’un ordre qu’il ne sait plus gouverner.
À l’heure des turbulences mondiales : La Tunisie et l’épreuve des choix énergétiques.
À l’heure des turbulences mondiales :
La Tunisie et l’épreuve des choix énergétiques.
Par Jamel BENJEMIA
Dans la respiration lente, presque haletante, des économies contemporaines, certaines nations avancent comme sous perfusion, liées à des flux invisibles dont dépend leur propre cadence vitale. La Tunisie, terre d’équilibres subtils et de contrastes persistants, se découvre aujourd’hui suspendue aux caprices d’un ordre énergétique instable. Rien ici ne relève du simple paramètre technique : la dépendance énergétique s’impose comme une matrice silencieuse, ordonnant à la fois les marges de manœuvre budgétaires, les crispations sociales et les équilibres extérieurs. À mesure que s’exacerbe le tumulte géopolitique au Moyen-Orient, cœur incandescent des hydrocarbures mondiaux, l’économie tunisienne encaisse des secousses qui débordent largement le cadre de sa volonté souveraine.
Car importer du gaz ou du pétrole ne suffit pas à en épuiser la réalité. Il faut absorber, presque à vif, les convulsions d’un marché globalisé où chaque variation de prix devient une onde sismique intérieure.
L’énergie, dès lors, cesse d’être un intrant parmi d’autres ; elle devient une variable stratégique, presque existentielle. La hausse des cours internationaux, la volatilité des approvisionnements, les tensions sur les routes commerciales composent un paysage incertain où la Tunisie doit évoluer avec prudence.
Dans cette architecture délicate, la dépendance énergétique agit comme un révélateur impitoyable. Elle met à nu les vulnérabilités accumulées au fil des décennies : recul de la production nationale, croissance de la demande interne, insuffisance des alternatives renouvelables.
Ainsi s’impose une interrogation fondamentale : comment conjuguer l’exigence de souveraineté énergétique et une dépendance structurelle dans un monde qui vacille ?
Une dépendance en lente sédimentation
La dépendance énergétique tunisienne ne surgit pas dans la brutalité d’une rupture ; elle s’installe par strates, à la manière d’une érosion discrète qui altère les fondations sans fracas. Hier encore portée par une production nationale relativement soutenue, la Tunisie voit ses ressources s’amenuiser, tandis que la demande intérieure, nourrie par la croissance démographique et les aspirations économiques, poursuit son expansion. Ce déséquilibre, d’abord contenu, s’est progressivement creusé jusqu’à imposer un recours accru aux importations.
Le taux d’indépendance énergétique s’effrite alors, révélant une vulnérabilité structurelle. La dépendance aux hydrocarbures, et plus singulièrement au gaz naturel, s’accentue, dessinant une relation asymétrique avec l’extérieur.
Ce glissement n’est pas seulement quantitatif ; il engage une transformation qualitative de l’économie, désormais soumise à des déterminants exogènes.
Chaque hausse des prix internationaux agit comme un amplificateur des fragilités internes. Le déficit énergétique s’étend, alourdit la balance commerciale et pèse sur les réserves en devises.
S’installe alors une dépendance circulaire : importer pour soutenir l’activité, et fragiliser en retour les équilibres macroéconomiques.
Rien d’inéluctable pourtant dans ce mouvement ; il résulte d’une trajectoire, d’un enchaînement de choix et de renoncements. Il appelle, aujourd’hui, une relecture exigeante du passé autant qu’une lucidité tournée vers l’avenir.
Le choc externe
La crise mondiale actuelle, alimentée par les tensions au Moyen-Orient, agit comme un révélateur sans indulgence. Les marchés énergétiques, déjà soumis à des dynamiques spéculatives, deviennent le théâtre d’incertitudes accrues, où chaque conflit, chaque rupture d’approvisionnement, provoque une flambée des prix. Pour la Tunisie, ces fluctuations ne restent pas abstraites : elles se traduisent immédiatement en coûts budgétaires et en déséquilibres financiers.
Le prix du baril, lorsqu’il s’élève, entraîne une augmentation mécanique de la facture énergétique. Or, dans un système où l’État subventionne largement les produits de base et l’énergie, cette hausse se répercute directement sur les finances publiques. Chaque dollar supplémentaire devient une ligne de dépense, un effort budgétaire, une contrainte supplémentaire dans un espace déjà restreint.
Cette transmission quasi immédiate du choc externe révèle la porosité de l’économie tunisienne. Le marché mondial cesse d’être extérieur : il s’invite au cœur des arbitrages nationaux, influence les politiques publiques et, in fine, redessine les conditions de vie des citoyens.
Dans ce contexte, la crise énergétique ne constitue pas seulement un épisode conjoncturel ; elle devient une épreuve de vérité, forçant la Tunisie à regarder en face ses fragilités et à mesurer l’urgence d’une inflexion stratégique.
Les répercussions budgétaires et sociales
Les finances publiques apparaissent comme le premier théâtre de tensions. Le système de subventions, pensé pour préserver le pouvoir d’achat, se transforme en charge croissante dès lors que les prix internationaux s’envolent. L’État se trouve alors pris dans une équation délicate : soutenir les ménages sans compromettre ses équilibres budgétaires.
Chaque hausse énergétique se propage avec une régularité implacable.
L’inflation importée diffuse dans l’ensemble du tissu économique : transport, alimentation, biens essentiels. Le pouvoir d’achat se contracte, les tensions sociales s’exacerbent.
L’énergie devient un vecteur de vulnérabilité sociale, révélant les limites d’un modèle fondé sur la compensation. Derrière les équilibres comptables se joue une réalité plus profonde : celle de la cohésion sociale, mise à l’épreuve par la montée des contraintes.
Vers une recomposition énergétique ?
Face à ces défis, la question de la transition énergétique s’impose avec une acuité nouvelle. La Tunisie dispose d’atouts indéniables : un ensoleillement généreux, des ressources éoliennes prometteuses, une position géographique propice aux interconnexions. Pourtant, ces potentialités restent encore sous-exploitées, freinées par des contraintes institutionnelles, financières et techniques.
La transition vers les énergies renouvelables apparaît dès lors comme une nécessité stratégique. Elle ne se limite pas à une réponse environnementale ; elle constitue un levier de souveraineté. En réduisant sa dépendance aux importations, la Tunisie pourrait atténuer l’impact des chocs externes et renforcer sa résilience économique.
Mais cette transformation exige patience et cohérence. Elle suppose investissements, réformes réglementaires, mobilisation du secteur privé. Elle requiert aussi une attention constante à l’acceptabilité sociale. La transition ne peut réussir si elle creuse les inégalités qu’elle prétend corriger.
Ainsi, la recomposition énergétique engage bien davantage qu’un ajustement technique. Elle appelle une redéfinition du modèle économique, où l’énergie cesse d’être une contrainte subie pour devenir un levier de développement maîtrisé.
Le temps des décisions structurantes
À la croisée des contraintes internes et des turbulences globales, la dépendance énergétique tunisienne apparaît comme un nœud stratégique. Elle n’est ni un accident ni une fatalité, mais le produit d’une trajectoire historique confrontée aujourd’hui à ses propres limites. La crise mondiale agit comme un accélérateur de lucidité. Elle rend visibles des fragilités longtemps diffuses, impose des choix audacieux que l’on ne peut plus différer.
Deux voies se dessinent : prolonger un modèle fondé sur l’importation et la compensation, au risque d’une dépendance toujours plus coûteuse ; ou engager une transition ambitieuse, exigeante, porteuse d’une souveraineté accrue.
L’enjeu dépasse la seule question énergétique. Il touche à la capacité du pays à se projeter dans l’avenir, à concilier stabilité sociale et discipline économique, à inscrire son développement dans une logique durable. Entre contrainte et opportunité, la dépendance énergétique apparaît ainsi comme une épreuve, mais aussi comme une invitation à repenser les fondements mêmes de la croissance.
Dans ce mouvement, la Tunisie pourrait trouver, au cœur même de sa vulnérabilité, les ressorts d’une renaissance stratégique. Car parfois, c’est dans la tension des équilibres précaires que se dessinent les voies les plus fécondes.
Ormuz sous tension, Bab el-Mandeb sous pression, le canal de Suez à l’orée d’un basculement.
Ormuz sous tension, Bab el-Mandeb sous pression, le canal de Suez à l’orée d’un basculement.
Par Jamel BENJEMIA
Il est des lieux qui, dans la géographie des puissances, pèsent davantage que des provinces entières. Non par leur étendue, mais par leur pouvoir d’interruption. Ormuz, Bab el-Mandeb, Suez, ces noms ne désignent pas seulement des passages ; ils règlent des flux, redistribuent des coûts, déplacent des rapports de force.
L’époque a volontiers cru que la mondialisation avait desserré l’emprise des contraintes physiques. C’était une illusion commode. Il suffit qu’un détroit se tende, qu’une attaque vise un vraquier, qu’un armateur rallonge sa route, pour que les prix se réajustent, que les assureurs relèvent leurs primes, que les États réapprennent le vocabulaire, moins glorieux qu’on ne l’imagine, de la vulnérabilité.
La crispation autour d’Ormuz ne doit donc pas être lue comme une péripétie locale, promise à l’usure du prochain cycle médiatique. Elle engage une chaîne continue, qui court du Golfe à la mer Rouge, puis à la Méditerranée. Quand l’amont se trouble, l’aval paie. Bab el-Mandeb absorbe une part du choc ; Suez en recueille les effets économiques, logistiques et stratégiques.
Ormuz, la valve anxieuse du monde
Le détroit d’Ormuz demeure le principal seuil énergétique du système maritime. En 2024, les flux y ont atteint environ 20 millions de barils par jour ; au premier trimestre 2025, ils sont restés globalement stables. Cela représente plus d’un quart du commerce mondial de pétrole transporté par mer et près d’un cinquième de la consommation mondiale de liquides pétroliers. Les voies de contournement existent, mais elles ne constituent en rien une véritable parade, tant les capacités alternatives mobilisables hors du détroit demeurent trop étroites pour amortir un choc majeur. La puissance d’Ormuz ne tient donc pas seulement au volume qui le traverse ; elle tient à l’incertitude qu’un acteur régional peut y introduire, et à la prime de risque que cette incertitude impose au reste du monde.
Encore faut-il éviter un contresens. L’histoire maritime montre qu’un verrouillage total dure rarement. Les flux ne s’évanouissent pas ; ils se déplacent, se renchérissent. Une crise à Ormuz ne paralyse donc pas mécaniquement le commerce mondial ; elle le recompose à un coût supérieur, en avantageant provisoirement d’autres routes, d’autres ports, d’autres intermédiaires. Ce n’est pas tant l’arrêt absolu qu’il faut redouter que la déformation durable de la carte logistique.
Bab el-Mandeb, le multiplicateur de risque
Bab el-Mandeb impressionne moins les imaginaires que le détroit d’Ormuz, mais sa portée est souvent sous-estimée. Il assure la continuité entre l’océan Indien, la mer Rouge et, au-delà, Suez. Dès lors qu’il se dégrade, c’est toute la liaison entre l’Asie marchande et la Méditerranée qui devient plus lente, plus coûteuse, plus incertaine.
Les données récentes donnent à cette fragilité une consistance presque implacable. Entre octobre 2023 et septembre 2025, 631 incidents de sécurité maritime ont été recensés en mer Rouge, dont 211 attaques directes contre des navires commerciaux. Dans le même temps, le trafic passant par l’axe Suez–Bab el-Mandeb, qui acheminait auparavant environ 30 % du trafic mondial de conteneurs, est tombé à moins de la moitié de son niveau d’avant-crise.
Bab el-Mandeb n’est plus seulement un corridor vulnérable ; il est devenu un multiplicateur de risque. Lorsque la tension monte à Ormuz, toute illusion de repli confortable s’évanouit, tandis que Bab el-Mandeb se mue en nœud de surcharge où viennent se concentrer les contraintes que l’on croyait pouvoir dévier.
Suez, rente de passage ou puissance logistique
Le canal de Suez demeure l’un des grands centres nerveux du commerce maritime. En régime normal, il voit transiter environ 10 % du commerce maritime mondial en volume et 22 % du commerce conteneurisé. Une telle densité de circulation arrache le canal à la seule catégorie des ouvrages techniques ; elle en fait une pièce d’équilibre pour l’économie mondiale, et parfois un point de bascule pour ses désordres. La crise de la mer Rouge a toutefois rappelé une vérité plus austère. Un passage stratégique ne garantit pas, à lui seul, une rente durable. Le 17 mars 2025, le président Al-Sissi évaluait les pertes mensuelles liées à la contraction du trafic à près de 800 millions de dollars. La centralité géographique ne prémunit donc pas contre l’érosion brutale des recettes lorsque la sécurité de l’axe se dégrade.
2025 n’a pas été un rebond, mais un palier fragile. La Suez Canal Authority recense 12 758 navires pour 522,1 millions de tonnes nettes, contre 13 213 navires et 524,5 millions de tonnes en 2024, soit un recul de 3,4 % pour le nombre de navires et de 0,5 % pour le tonnage. La baisse paraît contenue ; elle intervient pourtant après l’effondrement beaucoup plus violent enclenché par la crise de la mer Rouge. Ce n’est pas encore une reprise. C’est, plus modestement, la fin de la chute libre.
Dès lors, la question décisive n’est plus seulement de savoir combien de navires passent, mais quelle part de valeur l’Égypte peut fixer autour de leur passage. Un État qui prélève un péage perçoit une rente. Un État qui agrège ports, soutage, entreposage, maintenance, plateformes logistiques et zones industrielles bâtit une puissance d’organisation.
Quelques signaux, pourtant, méritent attention. En octobre 2025, DP World a inauguré à Sokhna, dans la SCZone, la première phase d’un parc logistique intégré, pour un investissement annoncé de 85 millions de dollars. L’ensemble doit atteindre près de 300 000 m² lorsque la seconde phase entrera en service, annoncée pour le troisième trimestre 2026. Le fait n’a rien d’anecdotique, il indique la direction d’une stratégie possible, celle d’un canal prolongé par un écosystème, et non réduit à une simple caisse de transit. La différence est considérable, dans un cas on laisse passer le monde ; dans l’autre, on en capte une part de la valeur.
La revanche de la géographie
Cette logique s’inscrit dans une histoire plus longue. En juillet 1956, lorsque le président Nasser nationalise le canal de Suez, il ne s’empare pas seulement d’un actif ; il rompt un ordre de dépendance. L’expédition franco-britannique qui suit éclaire déjà les limites d’une puissance qui confond contrôle militaire ponctuel et domination durable d’un espace stratégique.
La différence, aujourd’hui, est nette. En 1956, l’enjeu central était la souveraineté sur la voie elle-même. Au XXIe siècle, cela ne suffit plus. Contrôler le corridor demeure essentiel ; mais la hiérarchie des puissances se joue désormais aussi dans la capacité à fournir des services, à garantir la continuité, à absorber les à-coups, à retenir sur place une part de la valeur qui, autrement, ne ferait que passer.
C’est pourquoi la triade Ormuz–Bab el-Mandeb–Suez doit être lue comme une seule architecture stratégique. Ormuz concentre le risque énergétique ; Bab el-Mandeb convertit la crise régionale en désordre logistique ; Suez devient, selon les circonstances, soit une victime collatérale, soit un point d’appui pour une recomposition plus vaste.
L’Égypte se trouve ainsi devant une alternative nette. Elle peut demeurer le percepteur d’un passage exposé aux chocs extérieurs. Elle peut aussi chercher à devenir le gestionnaire d’une continuité régionale, non plus seulement un canal, mais une plateforme de services, de stockage, d’arbitrage et d’assemblage logistique. La nuance est décisive. Dans un cas, elle subit la géographie ; dans l’autre, elle l’ordonne.
Au fond, les crises récentes rappellent une vérité que les décennies d’abondance avaient obscurcie. Les détroits ne sont pas les marges de la mondialisation, mais ses jointures. Ils séparent peu ; ils commandent beaucoup. Et quand l’un d’eux vacille, ce n’est jamais un simple incident de circulation. C’est toute une hiérarchie de dépendances qui redevient visible.
Si Ormuz se tend durablement, si Bab el-Mandeb demeure sous pression, Suez cessera d’être seulement un passage. Il pourra redevenir un levier. À l’Égypte de choisir si ce levier restera une rente vulnérable, ou s’il deviendra l’instrument d’une puissance logistique enfin assumée.
Le bon usage des engrais azotés
Le bon usage des engrais azotés
Par Jamel BENJEMIA
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