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Fukuyama et l’État : Anatomie d’une illusion
Fukuyama et l’État :
Anatomie d’une illusion
Par Jamel BENJEMIA
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Qu’est-ce qu’un État ? Parfois une forteresse dressée contre le chaos, parfois une tente qui claque au vent et se déchire. Entre les deux, un espace instable où les hommes cherchent à respirer. Francis Fukuyama, dans « State Building : gouvernance et ordre du monde au XXIᵉ siècle », croit pouvoir en tracer les fondations comme un architecte sûr de son compas. Mais l’État n’est pas une géométrie : il est un récit en chantier, une cicatrice qui parle. Hobbes le rêvait monstre protecteur, Weber le décrivait machine rationnelle. Et l’Occident, au tournant du XXIᵉ siècle, a voulu exporté la démocratie comme un projet messianique, une greffe imposée à des corps rétifs, un cadeau empoisonné, un colonialisme sous un habit neuf . Chaque fois, le même constat : l’État ne se laisse pas dompter. Fukuyama rêve d’institutions solides, mais oublie qu’aucune pierre ne tient sans des épaules robustes pour la porter. Il proclame un ordre universel, mais les sociétés ne sont pas dupes. L’État n’est pas un édifice, mais une respiration commune. Alors une question monte, obstinée : peut-on vraiment construire l’État comme on bâtit une route, ou n’est-il qu’un mirage mouvant, né de la peur et de l’espérance mêlées ?
L’universel en trompe-l’œil
Fukuyama avance comme si l’histoire suivait une seule piste, un sentier balisé menant inévitablement à l’État moderne. Mais les civilisations n’avancent pas toutes dans la même direction : certaines bifurquent, d’autres se croisent, d’autres encore s’égarent. La Chine inventa très tôt une bureaucratie ramifiée quand l’Europe trébuchait encore dans la féodalité. L’Afrique dut composer avec des frontières tracées à la règle par les colonisateurs. Le monde arabe balance entre la nostalgie des empires et la persistance de l’esprit tribal. Or Fukuyama ramène ces diversités à une trajectoire unique, comme si l’État n’était qu’une équation dont il possédait la solution.
Il cite l’ère Meiji au Japon comme miracle institutionnel, mais tait les révoltes paysannes, et les humiliations infligées à la société traditionnelle. Il transforme l’histoire en parabole édifiante, en récit moralisateur.
L’État, chez Fukuyama, s’élève comme une bâtisse théorique, mais ses pierres sonnent creux, car il a oublié les « mains sales » dont parlait Sartre, plongées dans le cambouis du pouvoir. Car bâtir un État n’est pas un exercice d’architecture intellectuelle : c’est un travail d’ombres et de sueurs, un compromis toujours imparfait entre l’idéal et la boue, entre l’ordre rêvé et le désordre vécu.
La force et son aveuglement
« Un État doit être fort », répète Fukuyama, « sinon il s’effrite.» Formule séduisante, mais l’histoire enseigne que la force est un poison autant qu’un remède. La force protège parfois, mais le plus souvent elle écrase. Machiavel l’avait compris : gouverner, c’est user de la ruse et de la crainte, non se draper d’une neutralité illusoire. Fukuyama frôle ce dilemme, mais n’ose jamais l’empoigner.
En parlant de l’Amérique latine, il réduit des décennies de dictatures et de guérillas à un simple « déficit institutionnel », en gommant l’immixtion et l’impérialisme américains. La bureaucratie prussienne qu’il admire fut aussi matrice d’un autoritarisme pesant, instrument de discipline plus que de justice.
L’État fort, ou « l’État Léviathan », devient un État borgne : il voit l’ordre mais pas l’injustice, il mesure l’efficacité mais ignore la légitimité. Camus l’avait rappelé dans « L’Homme révolté » : « Le pouvoir sans justice est la révolte des esclaves en attente. »
Les limites introuvables
Fukuyama admet qu’un État trop fort bascule dans la tyrannie et qu’un État trop faible s’effondre. Sa réponse : l’équilibre, l’État limité. Mais cette évidence ressemble à un truisme. Qui, aujourd’hui, oserait réclamer la dictature à visage découvert, ou l’anarchie brute ? Personne sans doute. Mais l’essentiel n’est pas là : c’est l’incarnation qui déraille, la formule qui se perd dans la chair des peuples.
Il cite la séparation des pouvoirs, l’État de droit, les contre-pouvoirs. Mais il oublie ce qu’Alexis de Tocqueville avait perçu en observant l’Amérique : l’implication citoyenne du monde associatif, la vitalité de la société civile, ces forces invisibles qui tiennent un peuple debout en dehors du droit écrit. Fukuyama ne voit pas que les limites de l’État ne sont pas seulement constitutionnelles, mais sociales, culturelles, et symboliques.
En Afrique subsaharienne, il déplore la faiblesse administrative, mais ne dit rien de la résilience des structures coutumières et bénévoles. En Inde, il loue la démocratie, mais tait la force des castes et des communautés qui organisent le quotidien. Lors de la transition post-apartheid, l’Afrique du Sud a montré que la Constitution, si brillante soit-elle, reste lettre morte sans processus de vérité et de réconciliation.
Limiter l’État, c’est aussi l’enraciner dans une mémoire partagée. Ignorer cela, c’est confondre l’écrit et le vécu.
L’ombre portée de l’Occident
Sous la clarté polie de ses phrases, une ombre s’avance, tenace : celle d’un Occident convaincu d’être encore le centre du monde. Fukuyama convoque Hobbes, Tocqueville, Weber, mais fait silence sur Ibn Khaldoun, sur Césaire, sur Fanon, ces voix qui savaient lire dans les sédiments du pouvoir, les cycles de la servitude et les cicatrices de l’histoire coloniale. Dans ses pages, l’Asie n’est qu’une bureaucratie ramifiée, l’Afrique une suite de promesses avortées, le monde arabe une chronique d’échecs annoncés.
Il cite, en exemple éclatant, l’Allemagne reconstruite, mais passe sous silence la tutelle américaine qui l’a couvée, l’occupation militaire et le Plan Marshall sans lesquels l’édifice se serait écroulé. Ce cas particulier devient, sous sa plume, un modèle universel. Comme si les nations renaissaient par magie, hors de tout rapport de force, hors des mains puissantes qui les relèvent ou des cordons ombilicaux qui les tiennent. Fanon, dans « Les Damnés de la terre », l’avait vu : l’État postcolonial porte toujours le masque du colon, même repeint à neuf. En refusant de voir ces marques, Fukuyama transforme la géopolitique en dessin d’arpenteur, comme si l’histoire n’était pas une réminiscence blessée, mais un chantier réduit à des lignes droites bien ciselées.
Or un État ne flotte jamais seul : il est troué d’influences, d’empiètements. Certaines visibles, d’autres rampantes, presque honteuses. Les effacer du récit, c’est s’inventer un monde cousu main, une fiction rassurante qui ment.
L’illusion disséquée
Le paradoxe saute aux yeux : un livre éclatant et bancal, hardi et frileux. Fukuyama rêvait de plans architecturaux universels ; il n’offre qu’une maquette friable. Son mérite : poser la question. Son défaut : croire à une réponse unique.
Un État n’est pas une abstraction. C’est un socle de matière vive, faite de luttes et de sacrifices. Flaubert l’avait dit : « La bêtise consiste à vouloir conclure. » Fukuyama conclut trop vite, comme si la politique se réduisait aux institutions. Mais l’ordre fuit toujours. C’est dans cette fuite, dans ce suspens, que la vérité politique se cache : inachevée, obstinée et rebelle.
L’État, héritage et devenir
On aurait tort de balayer d’un revers de main le livre de Fukuyama. Ses faiblesses mêmes obligent à penser : qu’est-ce qui fait tenir les peuples ? L’État fut une réponse. Toujours délicate, jamais définitive. Arendt l’avait vu dans « Condition de l’homme moderne » : la politique n’est pas mécanique. C’est un espace commun, une scène partagée. Fukuyama récite les institutions. Mais il oublie l’imprévisible, le pardon, l’espérance. Valéry le rappelait : « Les civilisations sont mortelles. » Les États le sont aussi. Ils survivent par la confiance, pas par la force.
Voilà l’angle mort. Gouverner n’est pas une ingénierie. C’est une alchimie. L’État se construit dans la rue autant que dans les institutions, dans la chair des peuples autant que dans les traités. Il échoue à le dire. Son silence même en souligne l’urgence. Car l’État n’est pas un décret. C’est un désordre apprivoisé un instant, toujours prêt à s’échapper, tenu par des hommes qui refusent de plier aux peurs ou aux ingérences. Il demeure frêle, vibrant, suspendu à ce rien qui sépare l’ordre de la chienlit.
On the Obsolescence of Fisher’s Equation and the New Concept of Monetary Velocity
The English-translated article by Jamel #BENJEMIA published in #Le_Temps on Sunday, August 31, 2025.
On the Obsolescence of Fisher’s Equation and the New Concept of Monetary Velocity
By Jamel BENJEMIA
There are equations that shine with the clarity of textbook examples, like shards of intelligence glazed onto the page, only to vanish once exposed to the crude exigencies of life. Fisher’s equation, MV = PY, is one of these. Formulated in a 1911 pamphlet entitled The Purchasing Power of Money, it was said to hold the universal key: multiply the money stock (M) by its velocity (V), and the perfect identity between prices (P) and production (Y) was revealed. An algebraic beauty, a promise of rigor.
But by 1933 history had proved him wrong. With the arrival of the Great Depression, Fisher could no longer deny the shortcomings of his own construct. In The Debt-Deflation Theory of Great Depressions, he described the infernal mechanism that dismantled his equation: falling prices weighed down debts, which produced bankruptcies, which triggered banking panics and an accelerating deflationary spiral. Later, Friedman and Schwartz documented a collapse in velocity of more than 30 percent between 1929 and 1933 in A Monetary History of the United States.
Thus, the formula, so elegantly simple in its theoretical statement, became in practice a stalled engine, a theoretical rocket unable to launch into the atmosphere of crises.
The Illusion of an Imaginary Linearity
The ostensible power of Fisher’s equation lay in its simplicity; but this very simplicity concealed its weakness. Fisher assumed velocity to be fixed, obedient, mechanically determined. In truth, velocity is a moving target. It depends on confidence and fear, on the architecture of banks, on collective behavior, on that psychological alchemy that cannot be quantified.
Modern econometric models (VAR, PVAR) confirm this fragility. When crises erupt, circuits jam, balance sheets absorb liquidity, households hoard, firms postpone projects, and banks ration credit. Currency flows decelerate, then stagnate, and finally freeze. Expanding the money supply no longer produces proportional effects: beautiful algebra collapses under the leaden weight of reality.
1929: Frozen Blood
The Great Depression was the first shipwreck of Fisher’s identity. Money did not so much circulate as congeal, like clotting blood. Between 1929 and 1933, velocity collapsed by 30 percent. Not every bank failed, but every transaction was paralyzed by fear. Fisher had to face the harsh truth: his beautiful equation had lost its predictive force.
The economy, wounded, folded in on itself. The pulse of money slowed, like a breath held too long. The equation MV = PY, once meant to serve as a compass, had become a mute gauge.
Japan in the 1990s: The Rocket Nailed to the Ground
Sixty years later, Japan offered another illustration. Prices crashed after the collapse of its real estate and stock market bubble; banks staggered under mountains of bad loans; companies froze their investments. The Bank of Japan opened the floodgates, slashed rates to zero, and inundated the economy with liquidity. According to Fisher, this should have been enough to revive growth.
Yet nothing happened. The fuel was there, but the rocket remained nailed to the ground. Households hoarded, banks withheld credit, and firms concentrated on repairing their balance sheets. Velocity crumbled, confidence dissolved. What seemed at first a short pause became a long purgatory. Money accumulated like a stagnant river, incapable of feeding growth: it became nothing more than dormant fuel.
2008: Money Without an Ocean
The global crisis of 2008 confirmed the pattern. The Federal Reserve launched its “unconventional” monetary policy, injecting more than $4 trillion into the system. Yet instead of rising, velocity fell by 17 percent between 2007 and 2014.
The Financial Times captured it in 2014 with a striking phrase: “money creation looked like a river that no longer reaches the ocean.” Liquidity swelled bank balance sheets and inflated financial markets, but it never reached households. As in Japan, the rocket gathered thrust but remained trapped by psychological gravity.
The Historical Constant of Instability
History—whether 1929, Japan in the 1990s, or 2008—repeats the same refrain: velocity is not a constant, but a social thermometer. It rises with confidence, quickens with hope, and freezes with fear. Anderson, Bordo and Duca, in a 2023 ECB study, showed that velocity has been “structurally weakened” after every crisis, held back by banking and regulatory transformations.
Toward an Organic Equation
To move beyond Fisher’s blind spot, one must accept a central truth: money does not follow linear mechanics. Its path is uncertain—logarithmic, asymptotic, dependent on expectations. In this spirit, I propose the following formulation:
V(t)=Vc . ln(M0/Mr)⋅e−λA(t)
- M0 : injected money supply
- Mr : retained, hoarded, unproductive money
- A(t) : negative expectations (mistrust, uncertainty)
- Vc : confidence constant
The negative sign before λA(t) in the exponential e−λA(t) plays a clear role: it represents the dampening effect of negative expectations on velocity.
- If A(t) (negative expectations, distrust, uncertainty) increases, then the term −λA(t) decreases further, which makes e−λA(t) shrink. As a result: velocity V(t) contracts.
- Conversely, if A(t) is low or zero (stable confidence), then e−λA(t) approaches zero and the exponential tends toward 1, leaving velocity at its maximum potential.
This mirrors the principle of exponential decay in physics: the minus sign embodies a braking force, an invisible gravity weighing on motion. Here money becomes a rocket whose thrust depends on confidence, whose inertia comes from dead weight, and whose trajectory is slowed by the density of the psychological atmosphere.
The Rocket Metaphor
This analogy was inspired by the film Hidden Figures and by the story of Katherine Johnson, a Black mathematician who, in segregated America, wielded Euler’s equations with serene majesty, tracing with exactitude the closed parabolas and elliptical orbits of spaceflight. For her mastery of orthonormal algorithms anchored in Euclidean coordinates, she earned the deep respect of her superiors and of the nation itself.
It is no accident that she was nicknamed “the human computer,” so precise were her calculations.
And yet the rocket, despite exact equations and abundant fuel, could not leave the ground. Trapped by gravity, it stayed still.
So it is with modern money. Fed with billions, it should take flight; yet at each crisis it remains stuck, bolted to the launch pad. 1929, 1990, 2008: so many aborted launches, so many rockets unable to pierce the atmosphere of uncertainty.
Rereading Tsiolkovsky, the father of astronautics, the analogy becomes dazzling: just as a rocket’s thrust depends on the ratio of initial to final mass, monetary velocity depends on the ratio of injected to retained money. And just as gravity restrains ascent, distrust and negative expectations stifle circulation.
Inhabiting the Equation
From Fisher to Friedman, from 1990s Japan to the 2008 crash, the evidence converges: MV = PY is obsolete in times of crisis. Velocity is not a constant; it is a breath, a fragile respiration.
My dynamic formula offers a different grammar: that of an economy conceived as a social rocket. Charged with fuel, it only rises if confidence provides the thrust and dead weights do not suffocate its path.
Crises have made this clear: 1929 froze velocity; 1990s Japan revealed the weight of hoarding; 2008 showed the sterilization of liquidity. But history also teaches the opposite: Weimar in 1923, Hungary in 1946, today’s Venezuela. In these cases the rocket is not stuck—it explodes, carried away by uncontrollable velocity.
Stagnation or hyperinflation, the lesson remains the same: money is not a mechanism but a moving trajectory, not a fixed identity. It is something the economist must learn to inhabit.
The hesitation of one of my professors before Fisher’s equation taught me this: economics is not a number, but a rebellious breath—and no figure will ever contain it.
De la caducité de l’équation de Fisher à la nouvelle approche de la vélocité monétaire
De la caducité de l’équation de Fisher à la nouvelle approche de la vélocité monétaire
Par Jamel BENJEMIA
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Il est des équations qui s’illuminent dans la pureté des manuels, comme des éclats d’intelligence figés sur la page, et qui s’éteignent sitôt qu’elles se heurtent à la brutalité du réel. L’équation de Fisher, MV = PY, appartient à cette famille. Élaborée dans une note de recherche en 1911 sous le titre « The Purchasing Power of Money », elle prétendait offrir une clé universelle : multiplier la masse monétaire (M) par sa vélocité (V), et retrouver l’identité parfaite entre prix (P) et production (Y). Une beauté d’algèbre, une promesse de rigueur.
Mais l’histoire, en 1933, a brisé l’illusion. Fisher, face à la Grande Dépression, dut avouer l’impuissance de sa propre création. Dans son article intitulé « The Debt-Deflation Theory of Great Depressions », il décrivit la mécanique infernale et les limites de son équation : la chute des prix alourdissait les dettes, les faillites se multipliaient, la panique bancaire s’installait et la spirale déflationniste s’accélérait. Plus tard, Friedman et Schwartz confirmèrent, chiffres à l’appui, l’effondrement de la vélocité de plus de 30 % entre 1929 et 1933 dans « A Monetary History of the United States ».
Ainsi, la formule, si limpide dans les livres, devenait dans la réalité un moteur grippé, une fusée théorique incapable de traverser l’atmosphère des crises.
La fragilité d’une linéarité illusoire
La force apparente de l’équation de Fisher résidait dans sa simplicité ; mais sa faiblesse y demeurait dissimulée. Fisher supposait la vélocité monétaire stable, docile, mécanique. Or, loin d’être linéaire, la vélocité est une ombre mouvante. Elle dépend de la confiance et de la peur, de la structure des banques, des comportements collectifs, de cette alchimie psychologique qui échappe aux calculs.
Les modèles économétriques modernes (VAR, PVAR) confirment cette fragilité. Lorsque les crises éclatent, les circuits se bloquent, les bilans absorbent la liquidité, les ménages thésaurisent, les entreprises diffèrent leurs projets, et les banques rationnent le crédit. L’argent circule moins, s’engourdit, se fige. Dès lors, accroître la masse monétaire ne produit plus d’effet proportionnel : l’élégance algébrique se brise contre l’épaisseur du réel.
1929, le sang figé
La Grande Dépression fut le premier naufrage de l’identité fisherienne. La monnaie, au lieu de circuler, se figea comme un sang coagulé. Entre 1929 et 1933, la vélocité s’effondra de 30 %. Les banques ne mouraient pas toutes, mais la peur paralysait chaque transaction. Fisher dut se rendre à l’évidence : sa belle équation ne prédisait plus rien.
L’économie, blessée, se refermait sur elle-même. La circulation monétaire se ralentissait comme un souffle étouffé. L’équation MV = PY, censée être une boussole, n’était plus qu’un cadran muet.
Le Japon des années 1990 : la fusée clouée au sol
Le Japon offrit, soixante ans plus tard, un autre exemple. Après l’éclatement de la bulle immobilière et boursière, les prix s’effondrèrent, les banques croulèrent sous les créances douteuses, les entreprises s’immobilisèrent. La Banque du Japon ouvrit grand les vannes monétaires, abaissa ses taux à zéro, inonda le pays de liquidités. Selon Fisher, cela aurait dû suffire à ranimer l’économie.
Mais rien ne se produisit. Le carburant était là, mais la fusée restait clouée au sol. Les ménages thésaurisaient, les banques retenaient le crédit, les entreprises se contentaient de réparer leurs bilans. La vélocité s’écroulait, la confiance se dissolvait. Ce qui devait être une parenthèse devint un long purgatoire. La monnaie s’accumulait comme un fleuve stagnant, incapable d’alimenter la croissance : elle n’était plus qu’un carburant dormant.
2008, la monnaie sans océan
La crise mondiale de 2008 apporta la confirmation. La Fed lança son programme d’assouplissement quantitatif, injectant plus de 4 000 milliards de dollars. Pourtant, la vélocité, au lieu de croître, chuta de 17 % entre 2007 et 2014.
Le Financial Times résumait en 2014 d’une formule saisissante : « la création monétaire ressemblait à une rivière qui n’atteint plus l’océan ». L’argent gonflait les bilans bancaires, nourrissait les marchés financiers, mais il ne traversait pas jusqu’aux foyers. Comme au Japon, la fusée prit son élan mais resta prisonnière de la gravité psychologique.
La constante historique de l’instabilité
L’histoire, qu’elle évoque 1929, le Japon des années 1990 ou 2008, répète le même refrain : la vélocité n’est pas une constante, mais un thermomètre social. Elle dépend de la confiance, palpite avec les espoirs et se fige avec les peurs. Anderson, Bordo et Duca, dans une étude de la BCE (2023), montrent qu’elle s’est « structurellement affaiblie » après chaque crise, prisonnière des transformations bancaires et réglementaires.
Vers une équation organique
Pour sortir de l’angle mort de Fisher, il faut accepter une vérité : la monnaie n’obéit pas à la mécanique linéaire. Elle suit une trajectoire incertaine, logarithmique, asymptotique, dépendante des anticipations. C’est dans cet esprit que je propose une nouvelle formulation de la vélocité V(t):
V(t)=Vc . ln(M0/Mr)⋅e−λA(t)
-
M0 : masse monétaire injectée
-
Mr : masse monétaire retenue, thésaurisée, improductive
-
A(t) : anticipations négatives (défiance, incertitude)
-
Vc : constante de confiance
Le signe négatif devant λA(t) dans l’exponentielle e−λA(t) a une fonction simple : il traduit l’effet d’amortissement des anticipations négatives sur la vélocité.
-
Si A(t) (anticipations négatives, défiance, incertitude) augmente, alors le terme −λA(t) devient plus petit, ce qui fait décroitre e−λA(t). Résultat : la vélocité V(t) se contracte.
-
À l’inverse, si A(t) est faible ou nul (confiance stable), alors −λA(t) est proche de zéro et l’exponentielle vaut presque 1, donc la vélocité reste à son potentiel maximal.
C’est exactement le même principe qu’en physique avec une décroissance exponentielle : le signe « − » incarne une force de freinage, une gravité invisible qui pèse sur le mouvement.
Ici, la monnaie devient une fusée dont la poussée dépend de la confiance, dont l’inertie naît du poids des masses mortes, et dont la trajectoire est freinée par la densité de l’atmosphère psychologique.
Métaphore de la fusée
Cette analogie m’a été soufflée par un film, « Les Figures de l’ombre », et par la destinée de Katherine Johnson, née Coleman, cette mathématicienne noire qui, dans l’Amérique ségrégationniste, maniait avec une majesté tranquille les équations d’Euler, dessinant avec une exactitude souveraine les orbites elliptiques et les paraboles fermées. Sa prédilection pour l’algorithme orthonormé, arrimé aux coordonnées euclidiennes, lui valut l’estime respectueuse de son supérieur hiérarchique et de la nation américaine.
Ce n’est pas un hasard si elle a été surnommée « l’ordinateur humain », tant ses calculs étaient d’une précision infinitésimale.
La fusée, malgré des calculs exacts, malgré son carburant, ne parvient pas à quitter le sol. Prisonnière de la gravité, elle reste immobile.
Ainsi va la monnaie moderne. Nourrie de milliards, elle devrait s’élancer ; et pourtant, à chaque crise, elle reste figée, clouée au pas de tir. 1929, 1990, 2008 : autant de lancements avortés, autant de fusées incapables de percer l’atmosphère des incertitudes.
Relisant Tsiolkovski, père de l’astronautique, l’analogie devient éclatante : de même que la poussée d’une fusée dépend du rapport entre masse initiale et masse finale, la vélocité monétaire dépend du rapport entre monnaie injectée et monnaie retenue. Et de même que la gravité ralentit l’ascension, la défiance et les anticipations négatives étouffent la circulation.
Habiter l’équation
De Fisher à Friedman, du Japon des années 1990 à la crise mondiale de 2008, les preuves convergent : MV = PY est caduc en temps de crise. La vélocité n’est pas une constante ; elle est un souffle, une respiration fragile.
Ma formule dynamique propose une autre grammaire : celle d’une économie pensée comme une fusée sociale. Chargée de carburant, elle ne décolle que si la confiance agit comme poussée et si les masses mortes n’étouffent pas sa trajectoire.
Les crises l’ont montré : 1929 fut le gel de la vélocité ; 1990 au Japon, le poids de la thésaurisation ; 2008, la stérilisation des liquidités. Mais d’autres drames rappellent l’inverse : Weimar en 1923, la Hongrie en 1946, le Venezuela contemporain. Dans ces cas, la fusée n’est pas clouée au sol : elle explose, emportée par une vélocité incontrôlable.
Stagnation ou hyperinflation, l’enseignement reste le même : la monnaie n’est pas une mécanique, mais une trajectoire mouvante, non une identité figée que doit désormais habiter l’économiste.
L’hésitation d’un de mes professeurs d’économie face à l’équation de Fisher m’enseigne ceci : l’économie n’est pas un chiffre, mais un souffle indocile, et nul chiffre ne saurait l’y enfermer.
La bacchanale diplomatique : la clameur et l’ombre
La bacchanale diplomatique : la clameur et l’ombre
Par Jamel BENJEMIA
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Il est des diplomaties énivrées d’elles-mêmes, qui avancent comme des processions dionysiaques, titubant entre extase et transe, gonflées de slogans tapageurs et de caméras haletantes, où une poignée de main s’exagère en miracle et où la photo, gonflée d’orgueil, prétend tenir lieu de vérité. Elles progressent dans un vacarme de cuivre, comme si l’histoire n’était qu’un corso de vanités où l’illusion, grimée, prenait la place de la grandeur. Ce qui s’ouvre avec Donald Trump tient moins d’un simple récit diplomatique que d’une tragédie, avec ses tambours qui grondent avant même que les acteurs ne paraissent. Depuis qu’il a réinvesti la scène, le président américain multiplie les sommets comme d’autres empilent des trophées, dans un bureau ovale où l’apparence pèse plus lourd que les résultats. Après l’Alaska et sa rencontre avec Vladimir Poutine, Washington a vu défiler Volodymyr Zelensky, entouré d’une cohorte européenne de premier plan : le président français Emmanuel Macron, le chancelier allemand Friedrich Merz, le Premier ministre britannique Keir Starmer, la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni, le président finlandais Alexander Stubb, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et, pour compléter ce tableau, le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte. Une fresque impressionniste, ordonnée comme un « Radeau de la Méduse » diplomatique, où la mise en scène supplante sans cesse la substance.
La quête d’un trophée
Ce que cherche Trump n’est pas une paix enracinée, mais une consécration symbolique, un trophée destiné à flatter son ego et sacraliser son retour, un Nobel transformé en Oscar d’interprétation politique, censé couronner son rôle davantage que ses actes.
Dans la galerie des présidents nobélisés, Wilson avait bâti des institutions, Carter avait tissé les accords de Camp David, Obama demeure l’incarnation d’une espérance d’ouverture à la diversité. Trump s’y glisse comme un intrus chamarré, parrainé par Netanyahou, traqué par la justice pénale internationale. Mais, fidèle à son sens du récit, il se réclame de Theodore Roosevelt, dont il a emprunté le slogan « America First », plutôt que de Wilson l’internationaliste. À Roosevelt l’énergie brute et l’instinct conquérant ; à Trump l’illusion de s’inventer le rôle de l’homme providentiel qui dompte le chaos sous les feux de la rampe.
Rien de discret, rien de mesuré : sa diplomatie est logorrhéique, saturée de coups d’éclat. Plus médiatique que stratégique, plus narcissique que programmatique. Elle s’exprime par des superlatifs tonitruants, enveloppés de circonvolutions, dans ce spectacle permanent où l’histoire s’écrit en direct sur les réseaux sociaux.
Son ambition n’est pas de transformer l’ordre mondial, mais de captiver l’attention.
Il multiplie les rencontres comme on filme les épisodes d’une série télévisée. L’Alaska avec Poutine, Washington avec les Européens, demain peut-être Pékin, Téhéran ou Pyongyang. Chaque rendez-vous entretient le mythe d’une présidence planétaire, mais ne laisse derrière lui qu’un décor évanescent, où la diplomatie, tel Narcisse penché sur son reflet, s’enivre de sa propre image.
Peut-on sérieusement prétendre au Nobel quand on bombarde Téhéran sans mandat onusien, quand on intimide les juges de la Cour pénale internationale pour avoir seulement appliqué la loi, ou quand on vilipende Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies, pour avoir osé nommer le génocide à Gaza ? C’est vouloir ceindre son front de lauriers en brandissant un glaive encore rougi. L’histoire ne cède pas ses récompenses aux histrions qui confondent prestige et vertu ; elle sépare toujours les parures de pacotille des pierres qui scellent la mémoire.
Pour Trump, un seul passage étroit mène au salut : Gaza. Contraindre son protégé israélien à cesser les bombardements criminels et à accepter un cessez-le-feu, voilà peut-être le seul joker qui sauverait son Nobel.
Encore faudrait-il qu’il ne donne pas l’impression de s’investir davantage dans l’Ukraine que dans la tragédie palestinienne. Détourner le regard d’un génocide pour sceller un compromis continental serait un marché de dupes : l’histoire ne pardonne pas les hiérarchies de souffrance.
Car ce prix, s’il doit signifier quelque chose, ne peut récompenser une paix factice, mais seulement une paix juste, robuste et durable pour les Palestiniens. Pour cela, une condition nécessaire et suffisante s’impose : une politique étrangère américaine affranchie de la tutelle des faucons israéliens.
Les coulisses de l’histoire
Pourtant, derrière l’assaut des caméras et l’ivresse des projecteurs, s’élabore une autre diplomatie : discrète, patiente, obstinée. L’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi en offre l’illustration. Héritière de trois millénaires de mémoire politique, elle s’attache à panser, loin des éclats médiatiques, la plaie béante de Gaza.
Le Caire cultive l’art de la médiation silencieuse. Il réunit des conciliabules à huis clos, note les avancées et s’efforce d’estomper les désaccords, en cherchant les points de convergence. Certains médias égyptiens affirment même qu’il prolonge les discussions, refusant de les clore avant qu’un accord ne se dessine. Sa diplomatie ressemble à une broderie patiente, à l’image des fresques funéraires qui ne révèlent leur éclat qu’à ceux qui savent attendre la lumière. Elle incarne ce que les Grecs nommaient le kairos, l’art de saisir l’instant propice. Jeu de miroir singulier : le Caire et Kairos, comme si la ville abritait dans son nom même la vocation de saisir le moment juste. Dans la tempête qui déchire la région, l’Égypte guette l’heure précise où son intervention peut infléchir le cours des événements, avec la constance, plus féconde que la force, et plus durable que l’éclat fugace des gesticulations.
Le vacarme et la retenue : deux logiques
Deux styles diplomatiques s’affrontent : l’exubérance trumpienne, livrée au culte de l’image, et la retenue égyptienne, inscrite dans la durée. La première croit qu’un décor peut se substituer au réel. La seconde parie sur des réseaux d’influence qui, à terme, redessinent les équilibres.
Trump, héraut de l’instantané, confond le clinquant avec la victoire, persuadé qu’une phrase jetée comme un obus ou une photo brandie comme un trophée suffisent à infléchir le cours du monde. Le général Sissi, lui, inscrit son action dans la temporalité pharaonique : une paix véritable ne se décrète pas, elle s’érige bloc après bloc, comme une pyramide défiant les siècles.
Tout est contenu dans ce contraste : le vacarme s’essouffle, la retenue s’édifie. Le bruit enivre l’instant ; le silence, lui, féconde l’avenir.
L’ombre plus forte que la lumière
Cette opposition révèle une métamorphose feutrée de l’ordre international. Nous glissons d’un monde où l’Amérique dictait sa loi par ses armes et son dollar, à un monde où d’autres puissances, moins flamboyantes mais plus patientes, sculptent leur influence dans la durée. La Chine déploie ses routes de la soie avec une constance stratégique, digne des préceptes de Sun Tzu, reliant les continents par un tissage de marchés et d’endettements. L’Inde, elle, façonne peu à peu, maille après maille, le canevas du Sud global, donnant à ses alliances l’épaisseur d’un horizon encore en gestation. Car, comme le rappelle un proverbe, peu importe la couleur du chat : ce qui compte n’est pas l’apparat, mais sa capacité à chasser. L’Égypte, dans la pénombre de ses palais, ajuste les équilibres fragiles du Proche-Orient, consciente que la paix est une architecture souterraine et non un feu d’artifice. Tous privilégient la permanence aux éclats, la lente maturation à la frénésie de l’instant.
À l’inverse, la bacchanale diplomatique de Trump illustre une Amérique qui croit encore dominer par les slogans martelés et la lumière crue des projecteurs. Elle s’accroche à la croyance que l’histoire s’écrit comme un show télévisé, que l’applaudissement d’un soir équivaut à l’empreinte d’un siècle. Mais ce tumulte n’est qu’écume : il jaillit, éclabousse, s’éteint. Et voici la leçon intemporelle : les civilisations qui parient sur le vacarme récoltent l’oubli, celles qui cultivent la patience gravent leur nom dans la pierre. Les empires qui savent persévérer dressent des temples qui défient le temps, quand ceux qui se consument dans les éclairs passagers ne laissent derrière eux que des ruines calcinées. Ainsi se joue, au-delà des chancelleries, l’éternelle dramaturgie de la puissance : la clameur disparaît comme la houle qui se brise, mais l’ombre, lente et abyssale, sculpte les siècles.
La fibre identitaire ou la racine des peuples debout
La fibre identitaire ou la racine des peuples debout
Par Jamel BENJEMIA
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