Articles avec #articles tag
Mojtaba Khamenei : le sang, l’ombre et le trône suprême
Mojtaba Khamenei : le sang, l’ombre et le trône suprême
Par Jamel BENJEMIA
La désignation de Mojtaba Khamenei ouvre en Iran une page à la fois familière et vertigineuse. Familière, parce qu’elle prolonge l’architecture d’un régime où le centre réel du pouvoir ne réside ni au palais présidentiel ni au Parlement, mais dans le bureau du Guide, là où se décident l’orientation générale de l’État, la guerre, la sécurité, les nominations cardinales et la ligne idéologique. Vertigineuse, parce qu’en portant le fils au sommet après la mort du père, la République islamique accomplit ce qu’elle prétendait tenir à distance depuis 1979 : le soupçon dynastique. La nomination de Mojtaba par l’Assemblée des experts ne peut donc se lire ni comme une simple transmission de sang, ni comme un pur accident de guerre. Elle procède d’une légitimation croisée, où se mêlent l’héritage, le martyre, l’habitude du commandement indirect et la volonté du régime d’organiser le changement dans la continuité de l’épreuve.
L’hérédité
Il faut ici nuancer sans affadir. Dans le chiisme, la filiation sacrée n’est pas un détail : l’histoire même de la dissidence chiite naît de la revendication du droit d’Ali, cousin et gendre du Prophète, à conduire la communauté des croyants, autrement dit à exercer le Califat.
Mais la République islamique d’Iran n’est pas l’imamat des origines ; elle est une construction politique fondée sur la doctrine du « Wilayat al-Faqih », où le Guide suprême n’est pas censé régner parce qu’il est « fils de », mais parce qu’il est réputé apte à exercer une autorité spirituelle et politique. L’Assemblée des experts, chargée de le désigner et, en théorie, de contrôler sa qualification, s’inscrit dans cet ordre institutionnel, même si la rhétorique du régime aime inscrire cette procédure dans l’horizon coranique de la « Choura », la consultation. Dès lors, la succession de Mojtaba brouille la frontière entre légitimité religieuse et dynastie profane. Le défaut d’un tel schéma est double : il expose le régime à l’accusation de confiscation familiale et il fragilise la prétention méritocratique du clergé, fondée, en principe, sur le savoir, la piété et la capacité à guider. Mojtaba hérite donc d’un atout empoisonné : son nom ouvre les portes, mais il oblige plus qu’il ne dispense.
La prime du sang
Dans la mémoire chiite, le sang versé ne clôt pas une vie : il l’agrandit. L’assassinat d’Ali ibn Abi Talib, premier imam pour les chiites, puis le martyre de son fils Hussein à Karbala, ont fait de la souffrance injuste non une simple tragédie, mais un capital moral, un ressort de fidélité, une énergie de mobilisation. C’est ce vieux fleuve symbolique que le pouvoir iranien tente aujourd’hui de rejoindre. Depuis la mort d’Ali Khamenei, des voix au sein du régime le présentent comme un martyr, et cette lecture confère à Mojtaba un avantage redoutable : elle atténue, au moins pour une partie du camp loyaliste, le reproche dynastique. Le fils n’apparaît plus seulement comme un héritier ; il devient le dépositaire d’un deuil nationalisé, le gardien d’une mémoire offensée. Dans un univers politique façonné par les rituels de lamentation et par la centralité du martyre, cette blessure peut valoir brevet de fermeté, surtout en temps de guerre. Le sang, ici, ne remplace pas la légitimité ; il la densifie, la dramatise, la sanctuarise.
Trente-sept ans à l’ombre du père
L’argument d’expérience en faveur de Mojtaba ne repose pas sur un curriculum officiel éclatant ; il tient à une longue imprégnation du pouvoir. Depuis l’accession d’Ali Khamenei au poste de Guide en 1989 jusqu’à sa mort en 2026, Mojtaba a vécu trente-sept années au contact d’un centre de décision devenu, sous son père, une véritable administration parallèle aux ramifications immenses. Depuis longtemps, il est décrit comme un homme de coulisse, proche des réseaux sécuritaires et des Gardiens de la révolution, travaillant dans l’orbite du bureau paternel tout en demeurant à distance des fonctions officielles les plus visibles. Cette ambiguïté est précisément sa force : il connaît les hommes, les réflexes, les peurs, les canaux, sans s’être usé dans l’arène publique. Il a appris la politique non comme une tribune, mais comme une mécanique d’accès, de filtrage et d’influence. Dans les régimes fermés, une telle école vaut parfois davantage qu’un ministère. Elle lui donne une compétence de succession, non pas brillante au sens occidental du terme, mais redoutablement adaptée à la conservation d’un système où la discrétion, la loyauté et le maillage sécuritaire pèsent plus lourd que l’éloquence institutionnelle. L’officiel administre la scène ; l’officieux tient les coulisses, et c’est souvent là que se décide l’Histoire.
La continuité dans l’exception
L’histoire des Guides suprêmes iraniens tient en peu de noms. Khomeini fut le fondateur, la voix oraculaire de la révolution, celui qui donna au « Wilayat al-Faqih » sa forme d’État. En 1989, à sa mort, Ali Khamenei fut choisi par l’Assemblée des experts dans une transition qui, déjà, surprit par l’écart entre les exigences théologiques du poste et le profil réel du successeur. Durant presque trente-sept ans, il élargit le bureau du Guide, renforça son autorité sur les forces armées, les Gardiens de la révolution, la justice et les grandes orientations nationales. L’arrivée de Mojtaba constitue donc moins une rupture de structure qu’une radicalisation de la continuité. Le régime préserve ainsi sa colonne vertébrale tout en s’exposant à un grief inédit depuis la révolution : celui d’avoir glissé de la république théocratique vers une théocratie à tentation dynastique. Le passage de Khomeini à Ali Khamenei avait réglé le problème de la survie ; celui d’Ali à Mojtaba pose désormais celui de la nature même du régime.
L’apport de Mojtaba
À cette heure, il serait prématuré de prêter à Mojtaba un programme doctrinal détaillé. Mais sa désignation apparaît déjà comme un choix de confrontation plutôt que d’assouplissement. Clerc dur, hostile aux réformistes, lié de près aux Gardiens de la révolution, Mojtaba semble devoir imprimer trois marques. D’abord, une consolidation verticale du pouvoir, avec un rôle accru de l’appareil sécuritaire. Ensuite, un durcissement intérieur, car un régime blessé cherche souvent sa stabilité dans la coercition. Enfin, une ligne extérieure plus raide, moins disposée au compromis avec Washington ou ses alliés régionaux. Son apport ne serait donc pas l’invention d’un nouvel Iran, mais la tentative de rendre le vieil Iran révolutionnaire plus compact, plus militaire, plus imperméable. En ce sens, il ne corrige pas l’œuvre du père : il la resserre. Là où Ali Khamenei savait encore parfois orchestrer la coexistence tendue des modérés et des faucons, Mojtaba pourrait gouverner dans un temps où la nuance apparaît au régime comme un luxe perdu.
La hiérarchie des pouvoirs
La récente cacophonie entre le président Massoud Pezeshkian, qui a présenté ses excuses aux pays voisins affectés par les frappes iraniennes, et la réaction rapide des Gardiens de la révolution vaut, à elle seule, une leçon institutionnelle. Ce décalage n’est pas un simple malentendu de communication. Le président parle, temporise, aménage ; mais la parole souveraine appartient au Guide suprême, lequel exerce l’autorité ultime, fixe les grandes orientations et supervise les centres réels de coercition, au premier rang desquels figurent les Gardiens de la révolution. Autrement dit, le Guide n’est pas seulement l’arbitre : il est, en pratique, le véritable « Super-Président », celui qui fixe la ligne quand les institutions civiles n’en administrent que l’apparence ou l’exécution. Dès qu’une divergence affleure entre la présidence et le noyau sécuritaire, c’est la hiérarchie réelle du régime qui remonte à la surface. La succession de Mojtaba ne change pas cette logique ; elle la rend peut-être plus visible encore, plus dense, plus implacable. Et un détail n’en est pas un : le turban noir de Mojtaba Khamenei signale qu’il se présente comme « sayyid », c’est-à-dire comme descendant du Prophète ; dans le clergé chiite, le turban blanc est, lui, associé aux religieux qui ne revendiquent pas cette filiation.
Dans un tel univers, le pouvoir ne s’exerce jamais seulement dans l’ordre du politique : il se déploie aussi dans une mémoire sacrée, tendue vers l’attente du Mahdi, cette figure eschatologique qui, dans l’imaginaire chiite, doit revenir aux côtés de Jésus pour vaincre l’injustice et ouvrir le temps de la paix avant le Jugement dernier.
Iran–États-Unis : un demi-siècle d’ultimatums, aucune soumission
Iran–États-Unis : un demi-siècle d’ultimatums, aucune soumission
Par Jamel BENJEMIA
Entre Washington et Téhéran, l’antagonisme ne relève ni de l’accident diplomatique ni de l’incompréhension culturelle ; il procède d’une rivalité structurante où s’entrelacent pétrole, souveraineté, idéologie et équilibre régional. L’Iran occupe un verrou géographique décisif : carrefour entre Asie centrale, monde arabe et sous-continent indien, vigie sur le détroit d’Ormuz par où transite une part substantielle du pétrole mondial. Les États-Unis, puissance maritime globale, n’ont jamais pu considérer cette position comme neutre.
L’histoire moderne des relations irano-américaines révèle moins une succession de crises qu’une lente cristallisation de méfiances. Chaque épisode s’inscrit comme une couche supplémentaire dans une mémoire antagonique.
À Téhéran, l’Amérique incarne l’ingérence, la domination, la tentative récurrente d’étouffer une souveraineté jalousement revendiquée.
Cette confrontation, parfois indirecte, parfois frontale, façonne l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient depuis plus d’un demi-siècle. Pour en comprendre les ressorts, il faut remonter à la dynastie pahlavie, suivre la rupture révolutionnaire de 1979, examiner l’attitude des présidents américains successifs, puis analyser la singularité de l’ère Trump.
La dynastie pahlavie
Sous Reza Shah puis Mohammad Reza Pahlavi, l’Iran entreprend une modernisation rapide, centralisée, volontariste. L’État se laïcise, l’armée se renforce, les infrastructures se multiplient. Mais cette modernisation s’accompagne d’une dépendance croissante envers les puissances occidentales, d’abord britannique, puis américaine.
L’épisode décisif survient en 1953 : le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh, qui avait nationalisé le pétrole iranien, s’opère avec l’appui des services américains et britanniques. Cet événement marque durablement la perception iranienne des États-Unis. Washington, soucieux d’empêcher toute dérive nationaliste susceptible de déstabiliser l’approvisionnement énergétique et de favoriser l’influence soviétique, consolide le pouvoir du Shah.
Durant les années 1960-1970, l’Iran devient un pilier de la stratégie américaine dans le Golfe. Il achète massivement des armes américaines, assure une fonction de gendarme régional et s’intègre dans la stratégie d’endiguement de l’Union soviétique. Pourtant, cette prospérité pétrolière nourrit des inégalités criantes. L’autoritarisme du régime, appuyé par la SAVAK, redoutable police politique du Shah, alimente un profond ressentiment social et religieux. L’alliance stratégique se révèle donc paradoxale : extérieurement solide, intérieurement fragile. Elle prépare l’explosion de 1979.
La Révolution iranienne
La Révolution islamique de 1979 ne constitue pas seulement un changement de régime ; elle inaugure un changement de paradigme. Le Shah s’effondre ; l’ayatollah Rouhollah Khomeini, revenu d’exil depuis Neauphle-le-Château, en France, où il avait orchestré les derniers mois de la mobilisation révolutionnaire, rentre triomphalement à Téhéran le 1er février 1979, et l’Iran devient une République islamique fondée sur le principe du gouvernement du juriste-théologien (Wilayat al-Faqih), forme singulière de théocratie où la loi divine prévaut sur la volonté des hommes.
Survenue le 4 novembre 1979, la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran, qui se prolonge durant 444 jours, scelle la rupture définitive entre l’Iran révolutionnaire et les États-Unis.
La guerre Iran-Irak (1980-1988) renforce l’isolement de Téhéran. Washington soutient indirectement Bagdad afin d’empêcher l’exportation du modèle révolutionnaire iranien. La République islamique développe alors une stratégie asymétrique : soutien à des acteurs non étatiques, construction d’un réseau d’influence régional, accent mis sur la dissuasion balistique.
Le clivage s’enracine dans l’idéologie. Là où Washington invoque stabilité et libre circulation énergétique, Téhéran brandit souveraineté, résistance et refus de l’hégémonie. Ce duel discursif devient structurant. L’Iran cesse d’être un allié stratégique pour devenir un adversaire systémique.
Les présidents américains face à l’Iran
Depuis 1979, la politique américaine envers l’Iran oscille entre pression et ouverture contrôlée. Ronald Reagan privilégie une approche duale, mêlant fermeté publique et tentatives discrètes de contact. Bill Clinton institutionnalise la stratégie de « double endiguement », visant à contenir simultanément l’Irak et l’Iran par des sanctions économiques renforcées.
Après 2001, l’administration de George W. Bush inclut l’Iran dans « l’axe du mal », accentuant la dimension idéologique de l’affrontement. Pourtant, l’intervention en Irak modifie les équilibres régionaux au bénéfice paradoxal de Téhéran, qui accroît son influence à Bagdad.
Barack Obama adopte une approche diplomatique plus audacieuse. L’accord de 2015 (JCPOA : Joint Comprehensive Plan of Action, ou Plan d’action global commun) encadre le programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions. Il s’agit d’un pari stratégique : intégrer l’Iran dans un cadre négocié plutôt que le pousser à l’escalade.
Joe Biden tente de réactiver cet équilibre, mis à mal lors du premier mandat de Donald Trump, mais la méfiance accumulée, les avancées techniques iraniennes et les tensions régionales rendent difficile toute restauration pleine et entière de l’accord. Ainsi, la ligne américaine demeure traversée par un dilemme constant : contenir sans provoquer l’embrasement.
Trump et l’obsession iranienne
Avec Donald Trump, la politique américaine prend un tour plus frontal. En 2018, il retire unilatéralement les États-Unis du JCPOA et lance une stratégie de « pression maximale » : rétablissement de sanctions extraterritoriales, asphyxie financière, isolement diplomatique.
L’objectif affiché consiste à contraindre l’Iran à renégocier un accord plus strict, incluant le programme balistique et l’influence régionale. En janvier 2020, l’élimination du général Qassem Soleimani marque un tournant. Pour Washington, il s’agit d’un acte de dissuasion. Pour Téhéran, d’une agression directe.
La posture de Donald Trump s’inscrit dans un registre où la rhétorique nationaliste se conjugue à l’affirmation de la puissance. Dans son discours, l’Iran finit par incarner moins un adversaire circonstanciel qu’un défi symbolique lancé à l’autorité américaine. Cette focalisation ne relève pas d’un épisode isolé de sa trajectoire politique ; elle révèle au contraire une vision constante des rapports internationaux, où la crédibilité stratégique et l’affirmation de la force priment sur les prudences du multilatéralisme.
Dans ce climat, la relation entre Washington et Téhéran se tend progressivement jusqu’à atteindre un point de tension extrême. Menaces explicites et calculs de puissance s’y entremêlent, dessinant un équilibre précaire où la dissuasion mutuelle tient lieu de garde-fou, là où la confiance a depuis longtemps cessé d’exister.
L’endurance persane et la logique du sacrifice
La culture stratégique persane, façonnée par des siècles d’invasions, de résistances et de résilience, valorise l’endurance plus que la concession rapide.
Les sanctions, loin de provoquer l’effondrement attendu par certains stratèges occidentaux, ont consolidé un discours de résistance. Le pouvoir iranien mobilise un imaginaire sacrificiel profondément enraciné dans la tradition chiite, où la mort n’est pas une fin redoutée mais une forme de fidélité au principe.
Ainsi, face aux injonctions extérieures, l’Iran se tient debout. Il négocie parfois, temporise souvent, mais ne s’agenouille guère. Dans cette dialectique de force et d’honneur, la peur de la mort pèse moins que la peur de l’humiliation. C’est là peut-être la clé d’une relation qui, depuis plus d’un demi-siècle, ne cesse de défier les calculs rationnels des chancelleries occidentales.
À Moscou, la lecture de cette confrontation est sans ambiguïté. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a averti que la pression militaire exercée contre l’Iran pourrait produire l’effet inverse de celui recherché : pousser Téhéran vers la possession de l’arme nucléaire. Dès lors, l’arme atomique pourrait apparaître, aux yeux de certains dirigeants iraniens, comme l’ultime garantie de survie nationale, la clef froide de la dissuasion.
Dans ce climat d’endurcissement, certaines voix issues du cœur du pouvoir iranien laissent déjà entrevoir une rupture avec l’époque des compromis. L’un des prétendants pressentis à la succession du Guide suprême aurait résumé cette inflexion par une formule sans détour : « Celui qui était habilité à négocier est mort. Nous, nous sommes prêts au combat. »
Ces mots condensent peut-être l’instant historique qui s’ouvre. Car l’Iran ne raisonne pas seulement en termes de puissance, mais aussi de dignité et de résistance. Dans l’imaginaire politique persan, plier sous la contrainte équivaut à perdre l’honneur. Or un pays façonné par des siècles d’épreuves n’abandonne pas aisément ce qu’il considère comme son droit souverain.
Face aux ultimatums répétés, l’Iran n’oppose pas seulement une stratégie : il oppose une mémoire, celle d’un peuple pour qui mourir debout vaut mieux que vivre à genoux.
De l’hégémonie à la fragmentation globale
De l’hégémonie à la fragmentation globale
Par Jamel BENJEMIA
L’hégémonie fut longtemps conçue comme un antidote fonctionnel à l’anarchie internationale. Dans un système dépourvu d’autorité centrale, la concentration de la puissance entre les mains d’un acteur dominant apparaissait comme une solution imparfaite mais rationnelle : elle offrait la stabilité par la hiérarchie, la prévisibilité par la contrainte, l’ordre par la centralisation de la force. L’hégémon, en assumant le coût de la puissance, devait en discipliner les effets centrifuges.
En 2026, cette architecture ne s’est pas effondrée par défaut de puissance, mais par transformation de son usage. L’hégémonie ne disparaît pas : elle se reconfigure. Là où elle produisait des règles, elle privilégie désormais l’injonction ; là où elle stabilisait par le cadre, elle gouverne par le rapport de force. Ce glissement est décisif, car il inverse la fonction même de la domination.
Le monde n’entre donc pas dans la fragmentation par vacance de l’autorité, mais par excès de puissance exercée sans horizon normatif partagé. L’ordre international ne vacille pas sous l’assaut de forces extérieures, mais sous la métamorphose de son pilier central. De l’hégémonie à la fragmentation globale, la trajectoire n’est plus une hypothèse académique : elle est devenue la réalité structurante des relations internationales.
Ce constat, désormais formulé avec gravité dans les cénacles occidentaux, à l’image de la Conférence de Munich sur la sécurité, résonne avec une acuité particulière hors de l’axe euro-atlantique. Cette année, une phrase a suffi à fissurer le décor feutré. Lorsque Friedrich Merz a déclaré que l’ordre international fondé sur le droit et les règles se trouvait au bord de l’effondrement, les Tunisiens auraient sobrement commenté : Sahha Ennoum ( bon réveil), Monsieur le chancelier. Car ce que l’Europe découvre avec stupeur, le Sud global l’expérimente depuis longtemps.
L’hégémon comme principe d’ordre
Dans la grammaire classique des relations internationales, l’hégémonie remplissait une fonction disciplinaire. La puissance dominante assumait le coût de la stabilité en échange de la préservation d’un système conforme à ses intérêts. Les règles n’étaient jamais neutres, mais elles étaient intelligibles, relativement constantes — donc praticables. Cette prévisibilité constituait le véritable bien public de l’ordre international.
Après la Guerre froide, les États-Unis ont incarné ce rôle. Sécurité maritime, stabilité monétaire, architecture institutionnelle multilatérale : l’ordre libéral reposait sur une hiérarchie assumée, tempérée par un récit universaliste. Pour de nombreux pays africains, cet ordre demeurait asymétrique, parfois contraignant, souvent frustrant, mais il offrait un cadre. La dépendance se négociait, l’arbitrage restait possible.
Toutefois, cette architecture reposait sur une condition essentielle : que l’hégémon croie lui-même à la valeur stratégique de l’ordre qu’il imposait. Lorsque la puissance dominante cesse de considérer les règles comme un multiplicateur de puissance et les perçoit comme un carcan, l’ordre devient mécaniquement instable.
De la garantie à la coercition
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a rendu explicite une évolution plus profonde. L’hégémonie américaine n’est plus exercée comme une responsabilité systémique, mais comme un instrument transactionnel. Alliances conditionnelles, pressions tarifaires, sanctions extraterritoriales : la logique contractuelle se substitue à la logique de règles.
Cette mutation a un effet corrosif. Elle transforme la hiérarchie en instabilité permanente. Lorsque l’accès au marché, à la sécurité ou à la reconnaissance dépend d’un rapport de force mouvant, aucun acteur rationnel ne peut durablement s’en remettre à l’ordre existant. La fragmentation devient alors une stratégie défensive.
Mais une stratégie défensive n’a jamais produit d’ordre durable. Dans ce paysage, l’Europe illustre une ambiguïté structurelle. Présente économiquement, normative dans le discours, mais stratégiquement fragmentée, elle reste confrontée à la vieille question d’Henry Kissinger : « quel est son numéro de téléphone ? ». Faute d’unité décisionnelle claire, elle subit plus qu’elle ne structure, commente plus qu’elle n’ordonne.
Pour les pays africains, la leçon est limpide : la règle n’est plus un abri, mais une variable.
L’Afrique face à la rivalité systémique
La rivalité sino-américaine structure désormais l’ensemble du champ stratégique mondial. Mais l’Afrique n’en est ni un simple théâtre périphérique ni un enjeu secondaire. Ressources critiques, dynamique démographique, positions géographiques, poids diplomatique : le continent concentre des leviers majeurs dans un monde fragmenté.
Sous l’impulsion de Xi Jinping, la Chine propose une relation délibérément distincte : partenariats bilatéraux, investissements massifs, discours de respect de la souveraineté. Pékin ne promet pas un ordre universel, mais une coopération pragmatique. Cette approche séduit moins par idéologie que par contraste : là où l’hégémon occidental conditionne, la Chine négocie.
Face à cette configuration, de nombreux États africains refusent le choix binaire. Ils multiplient les partenaires, jouent des rivalités, cherchent à reconquérir une autonomie stratégique longtemps confisquée. La fragmentation mondiale ouvre ainsi des marges de manœuvre inédites, mais instables.
Du non-alignement à la souveraineté fragmentée
Ce contexte favorise la résurgence d’un non-alignement revisité. Non plus idéologique, mais stratégique. Les États africains ne cherchent pas à se soustraire au système international, mais à y survivre sans s’y dissoudre.
La fragmentation se traduit par une souveraineté composite : partenariats sécuritaires multiples, dépendances technologiques croisées, arbitrages permanents. Ce n’est pas une émancipation totale, mais une adaptation lucide.
C’est ici que l’Union africaine peut devenir la clé de voûte du nouvel équilibre africain. Encore imparfaite, encore contrainte, elle demeure le seul cadre capable de transformer la dispersion en cohérence, et la fragmentation subie en stratégie collective. À condition d’être renforcée, elle peut devenir non un contre-hégémon, mais un stabilisateur régional crédible.
Car là où un hégémon ordonnateur imposait des lignes claires, la fragmentation impose une diplomatie du funambule.
La démission de l’hégémon bienveillant
L’hégémonie ne se mesurait pas uniquement à la supériorité militaire ou économique. Elle se jouait aussi dans la capacité à transformer la force en légitimité. En soutenant les biens publics globaux et les grandes institutions, de l’Organisation des Nations unies à l’UNESCO, l’hégémon donnait à sa domination une fonction ordonnatrice.
Lorsque cette vocation est dénigrée, relativisée ou instrumentalisée, l’hégémon abdique son rôle stabilisateur. Il ne disparaît pas : il devient perturbateur. La force, privée de légitimité, ne structure plus, elle fragmente.
La fragmentation globale n’est donc pas née d’un vide de leadership, mais d’un renoncement stratégique. L’histoire retiendra peut-être que le monde ne s’est pas désagrégé faute de puissance, mais faute d’une puissance disposée à assumer le prix politique, institutionnel et symbolique de l’ordre qu’elle prétendait incarner.
L’hégémon ferait pourtant bien de se souvenir que les empires ne tombent pas toujours sous les coups de leurs rivaux, mais souvent par mauvaise lecture du monde qui les entoure. L’Empire ottoman ne s’est pas effondré faute de puissance militaire, mais parce qu’il a progressivement transformé ses partenaires en sujets fiscaux, ses routes commerciales en barrières, et ses périphéries en marges suspectes. À force de taxes, de contrôles et de défiance, il a confondu autorité et fermeture, ordre et asphyxie.
En sommant aujourd’hui ses alliés comme ses concurrents de droits de douane, en traitant des économies interdépendantes comme des passagers clandestins du système mondial, l’hégémon contemporain ne sécurise pas l’ordre : il en rompt les mécanismes vitaux. Il ferme la porte de la coopération pour ouvrir celle d’une bataille commerciale généralisée qui ne produit ni vainqueur durable ni prospérité partagée. Dans un monde structuré par les chaînes de valeur, la guerre économique n’est pas une démonstration de force, c’est une autolésion stratégique.
Car l’histoire est implacable avec les puissances qui confondent domination et isolement. Un hégémon peut imposer des taxes, mais il ne peut pas taxer la confiance. Il peut dresser des barrières, mais il ne peut pas contraindre la coopération. Et lorsqu’un système cesse d’être perçu comme un espace commun pour devenir un poste de contrôle, il ne tarde jamais à se fragmenter.
Les empires ne meurent pas quand ils perdent leur puissance, mais quand ils perdent leur capacité à faire monde.
C’est peut-être là, plus que dans l’équilibre des forces, que se joue aujourd’hui l’avenir de l’ordre international.
Rien n’indique que ce monde fragmenté soit plus juste ; tout indique qu’il est plus incertain.
L’ordre ancien était inégal, mais lisible. Le monde fragmenté se veut plus libre, mais il est souvent plus opaque. Et l’opacité, en politique internationale, est parfois plus dangereuse que l’injustice.
Le logiciel nu ou la fin des mastodontes numériques
Le logiciel nu ou la fin des mastodontes numériques
Par Jamel BENJEMIA
Il fut un temps où le logiciel ne se contentait pas d’équiper l’entreprise : il la dominait. Il arrivait bardé de contrats, enveloppé de jargon, précédé d’une réputation d’infaillibilité. On ne le discutait pas, on l’acceptait. Comme on acceptait autrefois une loi venue d’en haut, lourde, intangible, supposée durable. Le logiciel était une architecture close, conçue ailleurs, pensée pour tous, ajustée à chacun au prix de renoncements silencieux.
Ce temps se retire.
Non dans le fracas d’une révolution proclamée, mais dans le glissement feutré des pratiques. Ce sont les marchés qui, fidèles à leur instinct plus qu’à leur clairvoyance, ont senti les premiers le relâchement. La chute du géant allemand SAP, près de 40% de sa valeur effacée depuis février 2025, selon le journal Le Monde du 18 février 2026, ne relève pas de l’humeur passagère des indices. Elle ressemble davantage à ces verdicts silencieux par lesquels l’histoire économique prend congé d’une illusion. Ce qui est ainsi sanctionné, ce n’est pas une entreprise, mais une croyance ancienne : celle d’un logiciel universel, durable par principe, supposé pouvoir compter indéfiniment sur la docilité des organisations et la lenteur du monde.
À l’âge des intelligences diffuses, l’entreprise ne veut plus de logiciels taillés pour des corps abstraits. Elle cherche des outils ajustés, réversibles, intelligibles. Ce qui se défait aujourd’hui, ce n’est pas seulement une industrie, c’est une certaine idée du pouvoir technique : vertical, centralisé, opaque. Le logiciel se dépouille. Il devient nu. Et dans cette nudité commence une autre histoire.
Le modèle de la masse
Le logiciel classique est né dans un monde qui croyait encore à la stabilité. Stabilité des marchés, des métiers, des processus. Il fallait des systèmes massifs, capables de tout embrasser, quitte à tout figer. On achetait un logiciel comme on installait une infrastructure : coûteuse, lente, réputée définitive. L’organisation s’y pliait, apprenait son langage, réorganisait ses gestes pour entrer dans la forme.
Ce modèle reposait sur une triple rareté : rareté du code, rareté des compétences, rareté du droit de modifier. Le logiciel se tenait à distance de ceux qui l’utilisaient. Il promettait l’ordre, mais au prix d’une dépossession progressive. Plus il s’étendait, plus il devenait étranger. Plus il s’alourdissait, plus il ralentissait.
La solidité s’est alors muée en inertie. Ce qui devait structurer a fini par entraver. Dans un monde devenu mouvant, fragmenté, soumis à des chocs continus, ces mastodontes numériques ont révélé leur fragilité intime : incapables de suivre le réel, sourdes aux usages, opaques aux besoins. Le logiciel industriel n’a pas été vaincu. Il a simplement cessé d’être adéquat.
L’intelligence comme déplacement
L’intelligence artificielle n’a pas attaqué le logiciel classique de front. Elle l’a contourné. Elle a déplacé le centre de gravité. Là où l’on pensait en produits finis, elle a introduit une logique de génération continue. Le logiciel n’est plus livré : il émerge. Il n’est plus figé : il apprend. Il n’est plus standard : il s’ajuste.
Ce basculement est amplifié par une révolution plus discrète encore : le No Code. Désormais, il n’est plus nécessaire de convoquer de vastes armées de programmeurs pour faire naître un outil. L’intelligence, assistée, outillée, devient accessible à ceux qui connaissent le métier, les flux, les irritations quotidiennes. Le code se retire. Le sens avance.
L’entreprise ne reçoit plus une solution extérieure : elle compose la sienne. À partir de ses données, de ses habitudes, de ses fragilités propres. Le temps long des déploiements cède la place à un temps organique, fait d’essais, de corrections, d’ajustements successifs. Le logiciel n’est plus acheté : il est engendré. Il naît au cœur même de l’organisation, parlant sa langue, épousant ses rythmes.
L’intelligence n’ajoute pas une couche. Elle allège. Elle rend le logiciel à sa fonction première : servir.
La fin des empires logiciels
Les grands éditeurs ont bâti leur puissance sur la centralisation. Une vision unique, déployée partout, au nom de l’efficacité. Ce qui faisait leur force devient leur faiblesse. Dans un monde fragmenté, instable, soumis à des ruptures permanentes, la solution universelle apparaît soudain comme une fiction coûteuse.
Longtemps, les directions informatiques ont accepté ce compromis. Elles ont traduit des besoins humains en exigences techniques, puis ces exigences en concessions successives. L’outil décidait du rythme, parfois même de l’organisation interne. Cette soumission passait pour de la rationalité.
Mais sous couvert de gouvernance algorithmique, une autre réalité s’est imposée : celle de la surveillance diffuse. Les logiciels collaboratifs, devenus omniprésents, intègrent des mécanismes de captation de données, d’analyse comportementale, de contrôle silencieux. Le scandale Pegasus n’a rien inventé ; il a seulement révélé l’ampleur du phénomène, ainsi que la lenteur des réponses judiciaires, en Tunisie comme en France.
Face à cela, il n’y a pas de révolte spectaculaire. Il y a un retrait. Les entreprises ne rompent pas : elles contournent. Elles développent à côté, puis au cœur. Les empires logiciels ne sont pas renversés ; ils sont désertés. Ainsi s’érodent les dominations qui n’ont plus prise sur le réel.
La révolution artisanale
Ce qui se joue dépasse la technique. C’est une transformation culturelle. En fabriquant ses propres outils, l’entreprise se remet à penser. Elle interroge ses flux, ses lenteurs, ses angles morts. Le logiciel cesse d’être un objet sacralisé : il devient un prolongement du raisonnement collectif.
Nous entrons dans une ère artisanale du numérique. Non par nostalgie, mais par nécessité. Le logiciel-artisan n’est ni fragile ni improvisé. Il est ajusté, évolutif, compréhensible par ceux qui l’utilisent. Grâce au No Code, l’intelligence se diffuse là où elle était confisquée. Le savoir-faire reprend ses droits sur la norme abstraite.
Cette réappropriation redonne de la lisibilité au travail. L’outil n’impose plus : il accompagne. Il ne dicte plus : il répond. L’entreprise, longtemps consommatrice de solutions, redevient un lieu de conception. Non pour se refermer, mais pour s’accorder au monde tel qu’il est : changeant, pluriel, imprévisible.
L’effacement fécond
Nous sortons d’un âge monumental. Le logiciel industriel, imposant et distant, cède la place à des formes plus modestes, plus mobiles, plus vivantes. Ce n’est pas une régression. C’est une maturité : l’acceptation que la complexité du monde ne se laisse plus enfermer dans des architectures closes.
Les entreprises qui compteront demain ne seront pas celles qui achèteront les solutions les plus vastes, mais celles qui sauront faire naître les outils les plus justes. À partir d’elles-mêmes. À partir de leurs usages réels. À partir de cette intelligence désormais disponible, diffuse, presque humble, qui ne cherche plus à dominer, mais à épouser le réel.
Le logiciel classique ne disparaît pas brutalement. Il s’efface avec dignité, comme s’effacent les formes devenues trop rigides pour contenir la vie. Dans cet effacement, quelque chose s’ouvre : un rapport plus sain à la technique, moins sacralisé, plus conscient, libéré de l’illusion de l’éternité mécanique.
Le logiciel nu n’est pas un logiciel appauvri. Il est un logiciel rendu à l’essentiel. Et dans cette nudité retrouvée, l’entreprise cesse d’être dominée par ses outils pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une source.
Car, comme l’écrivait Paul Valéry, « ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau ». Le logiciel aussi a longtemps cru que sa profondeur résidait dans son épaisseur. Il découvre aujourd’hui que sa véritable intelligence tient à sa capacité à rester au contact, sensible aux usages, attentif aux gestes, ouvert au vivant. Ce n’est plus la masse qui fonde la puissance, mais la justesse. Et dans ce déplacement silencieux, ce n’est pas seulement une technologie qui change de forme, c’est une manière d’habiter le monde qui se réapprend.
La fin de New Start ou l’abandon de la retenue nucléaire
La fin de New Start ou l’abandon de la retenue nucléaire
Par Jamel BENJEMIA
/image%2F3062509%2F20200814%2Fob_68d917_jbenjemia.jpg)
/image%2F3062509%2F20260222%2Fob_192e53_logiciel22022026.png)