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Le frémissement du monde vient de l’Afrique.

11 Mai 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal Le TEMPS 11/05/2025 Publié dans #Articles

Le frémissement du monde vient de l’Afrique.

    Par

Jamel

BENJEMIA                               

                                   

Longtemps reléguée aux marges des récits dominants, l’Afrique s’avance aujourd’hui comme le cœur battant d’un nouvel ordre en gestation. Là où certains ne voyaient que chaos et dépendance, surgissent des forces neuves, des pensées libres, des peuples debout. Ce n’est pas un retour, c’est une naissance. À l’heure où vacillent les certitudes du Nord, le Sud murmure déjà les promesses d’un monde réinventé. Une rumeur de croissance s’élève, légère mais tenace, semblable à une mélodie ancienne retrouvant ses harmonies dans le tumulte des vents contraires. Selon les dernières estimations du Fonds monétaire international, l’Afrique subsaharienne connaîtra une croissance de 4,2 % en 2025, avec des envolées au-delà des 6 % dans plusieurs pays. Ce frémissement n’est pas un simple chiffre : c’est un souffle, un battement, peut-être le prélude d’un nouvel acte. Mais cette symphonie naissante résonne sur des portées fragiles. Les notes de l’endettement, du dérèglement climatique, des instabilités politiques et des fractures structurelles menacent sans cesse de rompre l’harmonie. Le continent danse entre promesse et précipice, entre l’espoir d’un essor souverain et le risque d’un retour au silence. Pour comprendre ce moment suspendu, cette promesse d’aurore, il faut scruter les dynamiques profondes : discerner les moteurs véritables de cette reprise, dévoiler les failles qui la guettent, et surtout, explorer les chemins qui pourraient transformer l’élan en destin.

Des locomotives africaines en mouvement

Le rebond africain n’est ni uniforme, ni automatique. Il repose sur la performance remarquable de certaines économies résilientes, souvent petites, mais agiles. Parmi les neuf pays appelés à dépasser les 6 % de croissance en 2025 figurent le Rwanda, le Bénin, le Niger, la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie ou encore la Guinée. À elle seule, cette dernière pourrait enregistrer une croissance spectaculaire de 7,1 % en 2025, propulsée par l’entrée en production du gisement de fer de Simandou, l’un des plus vastes au monde.

Cet essor, souvent stimulé par les ressources naturelles, n’est pas une nouveauté. Ce qui change, c’est l’ambition de certains États d’en faire un levier de transformation structurelle. Le Bénin mise sur l’industrialisation légère et les services logistiques pour devenir un hub régional. Le Rwanda, quant à lui, continue de se distinguer par ses politiques publiques rigoureuses et son attractivité pour les investissements.

Des vulnérabilités persistantes : les failles sous la surface

Sous les auspices d’une reprise encourageante, l’Afrique avance, mais sur une arête étroite. Car si la croissance revient, elle ne repose pas encore sur des fondations suffisamment solides pour résister aux vents contraires. Le continent est pris dans une tension entre potentiel et précarité, entre élans conjoncturels et fragilités structurelles.

Première faille : l’énergie. À quoi bon extraire le minerai si les machines s’éteignent par manque d’électricité ? De Johannesburg à Conakry, les délestages ne sont plus l’exception mais la norme. L’Afrique du Sud, pourtant puissance industrielle, vit au rythme des coupures. La Guinée, elle, pourrait quintupler ses ambitions minières, à condition que sa logistique énergétique s’élève enfin à la hauteur des enjeux. Sans sécurité énergétique, il n’y a ni industrialisation durable, ni croissance inclusive. L’électricité n’est pas qu’un flux : elle est l’infrastructure invisible de tout développement.

Seconde fissure : la dette. Plus de vingt pays sont classés à haut risque de surendettement. Le service de la dette, notamment extérieure, absorbe une part croissante des ressources publiques, comprimant l’investissement productif et affaiblissant la résilience budgétaire. Le piège n’est pas seulement comptable, il est stratégique : une économie en croissance qui consacre ses marges à rembourser les dettes d’hier hypothèque son avenir.

Troisième vulnérabilité, plus insidieuse encore : le climat. Le paradoxe est cruel. L’Afrique contribue à peine aux émissions mondiales, mais en subit déjà les premiers ravages. Sécheresses persistantes, crues destructrices, invasion de sauterelles : autant de menaces qui sapent les rendements agricoles, accentuent l’insécurité alimentaire, et déplacent les équilibres sociaux. Si rien n’est fait, le changement climatique pourrait devenir le fossoyeur silencieux des avancées économiques.

« Réparer la toiture, quand le soleil brille », disait Kennedy. Encore faut-il que le toit tienne — et que le ciel ne s’assombrisse pas trop vite.

Les défis structurels de la convergence

Derrière l’élan retrouvé de la croissance africaine, se cache un constat plus nuancé : la convergence tant espérée avec le reste du monde demeure hors de portée. Rapportée à une démographie galopante, la progression du PIB par habitant en Afrique subsaharienne plafonnera à 1,7 % en 2025 — un rythme trop lent pour transformer les conditions de vie, absorber les millions de jeunes entrant chaque année sur le marché du travail, ou atteindre les objectifs de développement durable.

Cette croissance sans inclusion est un mirage : brillante de loin, mais insaisissable de près. Car la vraie question n’est plus tant de croître que de croître autrement. L’extraction brute de ressources alimente les bilans, mais ne bâtit pas de prospérité pérenne. Il faut enraciner la valeur sur place : par l’industrialisation, la transformation locale, l’intégration régionale. Il faut investir non seulement dans les infrastructures, mais dans les intelligences. C’est dans une jeunesse instruite, soignée, formée, que réside le plus sûr levier du développement.

Mais cette ambition technique exige un socle politique solide. Le capital humain a besoin du capital politique : une gouvernance qui planifie, répartit équitablement les fruits de la croissance et donne à chacun le sentiment d’appartenir à un projet commun. La convergence ne viendra pas d’une mécanique économique seule, mais d’une vision cohérente, où chaque progrès quantitatif s’arrime à un saut qualitatif.

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Ifriqiya : l’agence de notation attendue des Africains.

4 Mai 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS du 04/05/2025 Publié dans #Articles

Ifriqiya : l’agence  de notation attendue des Africains.

Par

Jamel

BENJEMIA                                
   

Le mot a fusé comme un trait d’esprit, mais il trahit une inquiétude profonde : « Ommek sannafa », a lancé un jour le Président Kaïs Saïed à propos des grandes agences de notation internationales, remettant en cause leur prétendue objectivité. Derrière cette expression populaire — qui évoque une mère experte en préparations culinaires — se cache une critique acérée : ces agences mijotent leurs évaluations à leur sauce, avec des recettes souvent opaques, subjectives et biaisées. Ce trait d’humour, mi-ironie, mi-lucidité, en dit long sur l’exaspération grandissante face à des mécanismes de notation devenus, pour beaucoup de pays africains, autant d’instruments de domination que d’évaluation. Qui note qui, au nom de quoi, et selon quels critères ? Autrefois confinées aux cercles d’experts, ces questions s’invitent aujourd’hui dans les discours des chefs d’État, les analyses d’universitaires, les discussions citoyennes. Et pour cause : alors que l’Afrique revendique le droit de tracer elle-même sa trajectoire économique, la voix qui l’observe, la jauge et l’évalue demeure souvent étrangère, déconnectée, emprisonnée dans des prismes idéologiques ou géostratégiques.
Il est donc urgent non seulement de penser une alternative, mais surtout de la concrétiser. L’appel de l’Observatoire Tunisien de l’Économie (OTE) pour la création d’une agence africaine de notation doit être entendu, soutenu, amplifié.

Elles notent, mais ne comprennent pas

Aujourd’hui, Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch continuent d’imposer leur pouvoir sur la destinée économique des États. Une dégradation de note, et voilà un pays confronté à la hausse des taux, au resserrement de l’accès aux marchés financiers, à la défiance des investisseurs. Officiellement, ces notations reposent sur des critères techniques, rigoureux, transparents.
La réalité est tout autre. Comme le relève l’OTE dans sa note économique N°63 :  « Les notations souveraines entre évaluations injustes et nécessité d’une alternative africaine », publiée en langue arabe le 22 avril 2025,  ces agences ignorent les spécificités africaines, usent de méthodes opaques et interviennent à distance, sans ancrage local (hormis quelques bureaux en Afrique du Sud).
Le résultat ? Des évaluations erratiques, contradictoires, parfois absurdes. Le Kenya, noté à la baisse en juillet 2024, voit sa note rehaussée dès janvier 2025 par Moody’s, sans explication cohérente. Plus troublant : cinq pays africains subissent une dégradation malgré une croissance positive.

De la notation subie à la notation choisie

Il est des silences plus criants que les discours. Celui de l’Afrique, souvent objet d’évaluation plutôt que sujet pensant, illustre cette injustice systémique. Les agences de notation internationales assignent des notes sans comprendre les contextes, sans respirer les dynamiques locales, sans appréhender les réalités multiples.
Cette injustice n’est pas une simple erreur. Elle est structurelle. Les critères d’analyse sont conçus ailleurs, pour d’autres, avec d’autres référentiels. L’Afrique est évaluée selon des grilles qui ne lui correspondent pas. Ses réformes et ses efforts contre la dette sont souvent mal interprétés. Les revirements inexplicables, les jugements abrupts trahissent une vision condescendante, distante.
Créer une agence africaine de notation n’est pas un geste d’orgueil, mais un acte de souveraineté. Il s’agit de doter le continent de ses propres instruments d’analyse, enracinés dans ses réalités. Une agence qui inspire la confiance au lieu de la miner, qui observe de près au lieu de juger de loin, car la santé économique d’un pays ne se lit pas seulement en chiffres, mais dans les espoirs de ses peuples, dans le souffle de son école, dans le tissu de ses solidarités.

Jeux de mots, enjeux de fond

« Standard and Richer » : comme si l’on ne pouvait obtenir une bonne note qu’en appartenant au club des riches. « Tout le monde s’en Fitch » : réflexion désabusée face à des jugements tombés des hauteurs de Wall Street. Ces traits d’esprit, répandus dans les couloirs du pouvoir africain, dissimulent une exaspération bien réelle.
Car derrière ces jeux de mots, il y a des vies, des politiques publiques entravées, des monnaies fragilisées. Une dégradation de note peut provoquer une fuite des capitaux, retarder un projet social, compromettre une réforme. Qui évalue les évaluateurs ? Qui contrôle les méthodes opaques, les conflits d’intérêts ? Quand le Nigeria rejette une note injuste en 2023, quand le Kenya subit des changements sans explication, ce sont les fondements mêmes de la confiance qui vacillent.
Ce n’est donc pas un simple débat technique. C’est une affaire politique, éthique, civilisationnelle. Les agences influencent les choix budgétaires, les réformes économiques, la stratégie d’un État. Elles agissent comme des oracles modernes, souvent sans rendre de comptes. Il faut déconstruire les codes, les langages, les outils, et bâtir des mécanismes d’évaluation véritablement adaptés, justes et transparents.

L’Afrique a la note juste

L’Afrique n’a pas besoin d’une bonne note : elle a la note juste. Celle qui vibre dans ses rythmes, ses luttes, ses créations. Une note qui ne suit pas la partition mondiale, mais invente sa propre musique. Dissonante parfois, mais fidèle à son histoire, à ses peuples, à ses ressources.
Cette justesse ne se mesure pas en « A+, B– ou CCC ». Elle s’exprime dans la résilience des économies informelles, dans la capacité à affronter les crises, à réinventer de la valeur. Dans l’effort de maintenir l’école publique, d’offrir des soins, de préserver une dignité minimale.
Affirmer que l’Afrique a la note juste, c’est réclamer un changement de perspective. C’est apprendre à écouter autrement, à évaluer autrement. C’est faire confiance à un continent qui, loin des clichés, se réinvente chaque jour.

Ifriqiya, la voix d’une Afrique qui s’évalue elle-même

Il est temps que l’Afrique cesse d’être évaluée par d’autres et commence à s’évaluer elle-même. Cette agence africaine de notation, longtemps rêvée, doit désormais prendre forme. Et quoi de plus symbolique que de l’ancrer en Tunisie, au cœur de cette terre millénaire qui fut jadis appelée Ifriqiya, et dont le nom a donné naissance à celui du continent tout entier ?
La Tunisie, par sa position géographique, son héritage intellectuel, son engagement pour la réforme, peut être le berceau légitime d’un tel projet. Elle a les compétences, les institutions, les femmes et les hommes pour porter cette mission avec rigueur et lucidité. Installer l’agence à Tunis, c’est renouer avec une vocation historique : celle d’un carrefour de savoirs et d’échanges, d’une passerelle entre Afrique subsaharienne, Maghreb et Méditerranée.
Ifriqiya ne serait pas un simple label. Ce serait le manifeste d’une Afrique qui ne quémande plus une note, mais affirme sa propre tonalité, souveraine et confiante.
Créer une agence africaine de notation : c’est l’affirmation d’un moment historique, celui où l’Afrique cesse d’attendre qu’on la valide, pour se reconnaître enfin comme légitime, compétente, visionnaire. Le monde change, les équilibres vacillent, et dans cette transition incertaine, le continent a une voix singulière à faire entendre. Ifriqiya peut en être l’écho premier — un appel à bâtir une souveraineté intellectuelle, économique et symbolique. Ce n’est pas une révolte contre l’ordre établi, mais une renaissance assumée : celle d’une Afrique qui s’évalue, s’affirme, et s’élève.
Que le Président Kaïs Saïed, au nom de la Tunisie, porte haut ce projet évoqué lors du 38ᵉ sommet de l’Union Africaine, tenu à Addis-Abeba le 16 février 2025, afin qu’il ne demeure pas un simple vœu pieux. Qu’il rappelle aux nations sœurs qu’en 1958, la Tunisie, jeune et fière, affirmait déjà sa souveraineté en fondant sa propre Banque centrale, rompant avec les anciennes tutelles pour tracer librement ses équilibres. Aujourd’hui encore, dans ce même élan de lucidité et de courage, nous sommes nombreux — économistes, chercheurs, penseurs engagés — prêts à prêter main, tête et cœur à l’édification de cette institution attendue. Car le moment est venu pour que la voix de l’Afrique ne soit plus simplement mesurée — mais pleinement reconnue, ressentie, et, enfin, entendue.

 

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Réforme des élections locales : L’égalité en acte

27 Avril 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 27/04/2025 Publié dans #Articles

Réforme des élections locales : 
L’égalité en acte


        Par

Jamel

BENJEMIA                                
                             

Alors que les Tunisiens binationaux et ceux résidant à l’étranger restent exclus des élections municipales, cette tribune se veut une invitation à repenser le code  électoral à l’aune du principe d’égalité garanti par la Constitution de 2022. Une citoyenneté moderne ne saurait tolérer de hiérarchie entre les enfants du même pays.
La démocratie locale est plus qu’un simple rouage institutionnel. Elle incarne, dans sa forme la plus tangible, le contrat républicain. Là, au niveau des communes, se noue le lien vivant entre le citoyen et la chose publique. C’est l’espace de la proximité, du concret, du dialogue entre voisins, où l’engagement politique prend le visage du quotidien.
Pourtant, en Tunisie, un pan entier de la population est tenu à l’écart de cette respiration démocratique. Les citoyens binationaux et ceux établis à l’étranger , bien qu’ils partagent l’histoire, la langue, les racines, sont écartés des scrutins municipaux. Une incohérence profonde s’installe ainsi entre la lettre de la constitution et la pratique électorale.

Une citoyenneté à deux vitesses

Le cadre juridique actuel impose, de manière directe ou indirecte, des conditions de résidence qui réduisent considérablement l’accès aux élections locales. De ce fait, un Tunisien vivant à Mahdia peut faire entendre sa voix dans les affaires municipales, alors que son frère, établi à Berlin, à Abidjan ou à Montréal, ne peut ni voter ni se présenter, même s’il revient chaque été, entretient sa maison familiale, et contribue financièrement au développement local.
Ce découpage administratif ne reflète plus les réalités du XXIe siècle, où les mobilités humaines redéfinissent les contours de l’appartenance. À l’ère des connexions multiples, la citoyenneté ne se mesure plus uniquement à l’aune d’une présence physique, mais aussi à la constance d’un lien : affectif, patrimonial, ou culturel. En négligeant cette dimension, on consacre une citoyenneté à deux vitesses – l’une active et reconnue, l’autre suspendue, comme mise entre parenthèses.

Une entorse au socle constitutionnel

La Constitution de 2022 ne laisse place à aucune ambiguïté. Son article 23 affirme avec force :
« Les citoyens et les citoyennes sont égaux en droits et en devoirs. Ils sont égaux devant la loi sans aucune discrimination. »
En marginalisant certains citoyens en raison de leur lieu de résidence ou de leur nationalité secondaire, le code électoral introduit une discrimination que ni la nécessité, ni la proportionnalité ne sauraient justifier. En droit constitutionnel, toute différence de traitement entre citoyens doit répondre à un objectif légitime. Or, lorsqu’il s’agit d’élections locales, les arguments sécuritaires ou logistiques peinent à dissimuler une frilosité politique héritée d’une époque révolue.
Par ailleurs, l’article 4 de cette même Constitution rappelle que :
« La Tunisie est un État unitaire. Il n’est pas permis d’édicter toute législation portant atteinte à son unité. »
Exclure de la vie municipale ceux qui sont nés dans une commune mais vivent à l’étranger, c’est instaurer une fracture symbolique au sein même de la nation. C’est réduire l’unité nationale à une unité géographique, en oubliant qu’elle est d’abord une unité de destin, de mémoire et de participation.


Des exemples inspirants à travers le monde

Le droit comparé offre des pistes éclairantes. En France, un citoyen européen domicilié à Lyon peut voter aux élections municipales et y briguer un mandat, sans être français. Cette approche repose non sur la nationalité, mais sur la volonté d’être partie prenante d’un territoire.
L’Espagne, le Portugal ou encore le Sénégal ont mis en place des dispositifs qui permettent aux membres de leur diaspora d’exercer des droits politiques au niveau local. Ces mécanismes ne relèvent pas d’un privilège, mais d’une reconnaissance : celle que l’attachement à une communauté dépasse les frontières et les distances.
Au regard de ces expériences, la posture tunisienne semble paradoxale : accorder à un citoyen le droit d’élire un président ou un député depuis l’étranger, tout en lui interdisant de participer à la gestion de sa commune natale. Le local devient ainsi plus éloigné que le national, une aberration qui contredit l’esprit même de la décentralisation démocratique.

Une exclusion à contre-sens du développement

Les Tunisiens de l’étranger jouent un rôle économique et social de premier plan. Leurs transferts de fonds représentent une manne vitale pour de nombreuses régions. Au-delà de l’apport financier, beaucoup participent à la vie associative, soutiennent des projets éducatifs, sanitaires, culturels. Certains favorisent même des partenariats entre leur commune d’origine et des collectivités locales dans leur pays de résidence.
Les priver de voix au chapitre municipal revient à effacer une part essentielle de leur engagement. Cela nourrit un sentiment d’injustice, d’autant plus douloureux qu’il touche une population profondément attachée à ses racines. Loin d’être un facteur de division, leur inclusion renforcerait au contraire le tissu démocratique, élargirait l’horizon des politiques publiques locales, et encouragerait un modèle de développement fondé sur l’ouverture et la co-responsabilité.


Une réforme possible, légitime et clarificatrice

Il ne s’agit pas ici de réinventer l’architecture électorale, mais de lui restituer sa cohérence. Une modification ciblée du code électoral permettrait de garantir à tout citoyen tunisien, qu’il vive à Tunis ou à Toronto, les droits fondamentaux attachés à la citoyenneté.
Une disposition nouvelle pourrait prendre la forme suivante :
Article X – Tout citoyen tunisien jouit du droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales, sans distinction de résidence, sur le territoire national ou à l’étranger, et sans considération de double nationalité. Ce droit peut s’exercer dans la commune de naissance du citoyen, ou dans toute autre commune avec laquelle il justifie d’un lien personnel, patrimonial, ou au sein de laquelle un parti politique autorisé l’a désigné pour le représenter.
Cette avancée pourrait être soutenue par un registre électoral dédié aux non-résidents, tenu par l’ISIE. Les modalités techniques d’exercice du vote – procuration, vote anticipé, vote électronique – mériteraient d’être explorées avec rigueur et créativité. Il s’agirait d’associer l’innovation technologique à l’ambition démocratique.


Une citoyenneté à réconcilier avec elle-même

En définitive, ce n’est pas uniquement de droit qu’il est question, mais de lien, de reconnaissance, et de mémoire. Derrière chaque citoyen éloigné se dessine une histoire singulière, un attachement, une promesse silencieuse faite au pays natal. Refuser à ces citoyens l’accès aux urnes municipales, c’est fragiliser la promesse républicaine d’égalité.
Réconcilier la citoyenneté avec elle-même, c’est faire le choix d’un récit commun où chacun trouve sa place. C’est affirmer que la démocratie ne s’arrête pas à la frontière, ni à l’adresse du domicile, mais qu’elle se nourrit du désir de participer, où que l’on soit.
Il y a, dans chaque bulletin de vote, une main tendue vers la communauté. Il y a, dans chaque urne, le reflet d’un pays qui se choisit. Ouvrir ce geste aux enfants éloignés, c’est écrire une page plus fidèle de notre avenir commun.
Dans un contexte où la cohésion nationale est mise à l’épreuve, redonner à chaque citoyen la possibilité d’être acteur de sa commune, quel que soit l’endroit où il vit, c’est retisser le lien entre le territoire et la nation, entre la mémoire et le devenir. L’égalité ne peut rester un idéal abstrait. Elle doit devenir une réalité politique, y compris au plus près des urnes.

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La Tunisie face à la recrudescence de la violence : Comprendre les blessures pour panser la société.

20 Avril 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS du 20/04/2025 Publié dans #Articles

La Tunisie face à la recrudescence 
de la violence : 
Comprendre les blessures pour panser la société.

Par

Jamel

BENJEMIA                                
                

                                                   

La Tunisie traverse une période critique, marquée par une recrudescence de la violence qui glace les cœurs et trouble les consciences. En l’espace d’une semaine, cinq assassinats ont ébranlé le pays. Une jeune fille a tué sa colocataire dans un accès de rage. Un jeune homme de Menzel Jemil est mort à la suite d’une rixe entre pairs. À Menzel Bouzaiane, un autre jeune a été retrouvé sans vie derrière un lycée. À cela s’ajoute un drame conjugal : un homme ayant tué son épouse a été retrouvé pendu dans une maison isolée. Autant de faits divers que de vies brisées, autant d’alertes que le silence ne saurait plus étouffer.
Longtemps, la violence fut associée aux hommes. Aujourd’hui, certaines femmes franchissent, elles aussi, la ligne fatale.
Cette montée en flèche du crime interpelle, non seulement par sa fréquence, mais surtout par sa nature. Le sang coule, non plus dans l’anonymat de la nuit, mais au grand jour, au cœur même du tissu social. L’émotion ne suffit plus. Il est temps d’affronter ce mal à la racine, avec lucidité, courage et espoir.


Les visages changeants de la violence
Les formes que prend aujourd’hui la violence en Tunisie sont multiples, diffuses, imprévisibles. Elles ne se cantonnent plus aux marges : elles surgissent au sein des foyers, dans les milieux scolaires, au sein même des cercles d’amitié. L’assassinat entre colocataires, les règlements de comptes entre jeunes, les meurtres conjugaux… Autant d’actes qui témoignent d’une perte progressive de contrôle, d’un délitement de nos mécanismes de régulation émotionnelle et sociale.
Ce qui frappe aussi, c’est la jeunesse des protagonistes. Victimes ou bourreaux, ils sont souvent à peine adultes. Comment peut-on tuer à vingt ans ? Quelles blessures invisibles mènent un être humain à ôter la vie ? Ce n’est plus seulement la criminalité organisée qui menace, mais une violence du quotidien, de l’impulsivité, du silence accumulé. Elle naît dans l’intimité des frustrations, elle mûrit dans l’indifférence et éclate brutalement, sans retour.


Une société en tension : solitude, précarité, perte de sens

Derrière chaque crime, il y a une histoire. Une colère rentrée, un espoir avorté, une détresse ignorée. Loin d’excuser les actes, le chômage, la précarité, l’inégalité d’accès aux ressources, l’éclatement de la cellule familiale et l’affaiblissement de l’école comme espace de dialogue laissent des millions de Tunisiens en errance affective et sociale.
La solitude devient un poison. Elle dévore de l’intérieur, elle rend sourd au malheur de l’autre, elle fait perdre tout repère. Dans une société sans perspective, où l’avenir semble bouché, la vie — celle des autres, comme la sienne — perd de sa valeur. C’est dans ce vide que s’engouffre la violence. Un cri muet de douleur transformé en acte de destruction.
Les réseaux sociaux, loin d’être neutres, agissent comme des amplificateurs. La haine y circule sans filtre, la vengeance y trouve une scène, et la mort devient parfois un spectacle. Qui encadre ? Qui alerte ? Qui protège ?

Peine de mort : dissuasion ou illusion ?

Devant l’ampleur de cette violence, certains réclament le retour aux exécutions capitales. Faut-il s’en remettre uniquement au glaive de la justice ? Bien que toujours inscrite dans le Code pénal et prononcée à près d’une centaine de reprises en 2024 — entre 95 et 100 selon des sources officieuses, dont trois fois à l’encontre de femmes — la peine de mort n’a plus été exécutée en Tunisie depuis le 9 octobre 1991, avec la pendaison des auteurs de l’attentat contre le local du parti destourien à Bab Souika. L’avant-dernière exécution remonte au 17 novembre 1990, date à laquelle le tueur d’enfants de Nabeul a été pendu. Mais cette mesure extrême est-elle réellement dissuasive ? La réponse, apportée par de nombreuses études internationales, tend à être négative. Là où elle est appliquée, les taux de criminalité ne sont pas systématiquement plus bas. La peur du châtiment ultime n’est pas toujours suffisante pour refréner un acte commis dans l’emportement ou la folie.
Plus encore, dans un système judiciaire parfois lent, marqué par des dysfonctionnements, le risque d’erreur est réel. Et une erreur en matière de peine capitale est irréversible. Il est donc urgent de déplacer le curseur, vers l’efficacité de la prévention, la célérité de la justice, la capacité à reconstruire l’individu et le lien social.

Restaurer le lien : prévention, éducation, justice

Pour sortir durablement de cette spirale, il faut refonder le pacte social. Cela passe par trois leviers essentiels : prévention, éducation, justice.
L’école, d’abord, doit être plus qu’un lieu d’instruction : elle doit redevenir un espace d’éducation morale, d’apprentissage de l’altérité, de gestion de la colère et du conflit. L’introduction sérieuse de l’éducation civique et émotionnelle dès le primaire est une urgence nationale.
Ensuite, les quartiers doivent revivre. Les municipalités, les associations, les clubs culturels et sportifs doivent être mobilisés. C’est là que se joue la prévention de la violence : dans la parole partagée, dans l’activité créatrice, dans la reconnaissance sociale. Offrir un lieu d’écoute, une médiation, un sentiment d’appartenance peut sauver une vie.
Enfin, la justice doit être plus rapide, plus équitable, plus proche du citoyen. Un crime jugé dans les délais, une peine comprise et acceptée, un suivi des victimes comme des auteurs : voilà les fondements d’un système juste. Sans cela, la justice est perçue comme lointaine, inefficace, voire complice du désordre.


Médias et réseaux sociaux : entre miroir et amplificateur

Les médias jouent un rôle crucial dans la fabrique du regard social. Or, le traitement sensationnaliste de la violence participe souvent à sa banalisation. Il ne s’agit pas de taire les crimes, mais de les nommer sans les glorifier, de les relater sans exciter les instincts. Une charte éthique du journalisme s’impose en matière criminelle, tant pour encadrer la couverture médiatique des faits que pour responsabiliser la création des fictions télévisuelles.
Les réseaux sociaux, quant à eux, sont aujourd’hui un terrain quasi anarchique. Des vidéos violentes y circulent librement, des appels au crime y sont lancés, des vengeances s’y orchestrent en direct. Là aussi, un cadre légal fort, accompagné d’une éducation numérique dès l’école, est indispensable.
Nous avons tous en mémoire ces scènes devenues tristement familières : un citoyen s’en prenant à un policier en plein jour, un chauffeur de taxi invectivant violemment son client, une conductrice hors d’elle bousculant un passant. Même sous les ors du Parlement, les joutes verbales ont cédé la place aux empoignades : des députés transformant l’Assemblée nationale en arène, et une élue, le regard incendiaire, menaçant de "casser la gueule" à un ministre abasourdi.


Santé mentale : l’angle mort à réparer

L’un des éléments les plus négligés dans notre stratégie contre la violence est la santé mentale. Pourtant, combien d’auteurs de crimes présentaient des signes de souffrance psychologique non pris en charge ?
Le manque de structures, de professionnels, de campagnes de sensibilisation fait de la psychiatrie un désert. Or, prévenir, c’est aussi écouter, accueillir, accompagner. Il faut intégrer des cellules de soutien psychologique dans les écoles, les universités, les postes de police, les tribunaux. Il faut former les enseignants, les éducateurs, les agents de sécurité à détecter les signaux faibles. Une société qui prend soin de l’âme est une société qui se protège du pire.


Pour un sursaut collectif

La Tunisie n’a pas vocation à devenir un territoire où la violence est reine. Ce n’est pas notre histoire. Ce n’est pas notre destin.
Mais pour éviter le basculement, il faut un réveil. Non pas un réflexe sécuritaire aveugle, mais un sursaut intelligent, humain, structuré. Une société où l’on éduque avant de punir, où l’on écoute avant de juger, où l’on soigne avant de désespérer.
Le combat contre la violence est un combat pour la dignité. Il ne se gagnera ni dans les tribunaux seuls, ni dans les prisons, mais dans chaque classe, chaque foyer, chaque rue. Ensemble, armés de courage et de compassion, il nous revient de dire non à l’ensauvagement ordinaire, et oui à la vie, dans ce qu’elle a de plus inviolable, de plus sacré, de plus humain.

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Réarmer la Tunisie par le savoir :  Du Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement à la diplomatie de la recherche.

13 Avril 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 13/04/2025 Publié dans #Articles

Réarmer la Tunisie par le savoir : 
Du Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement à la diplomatie de la recherche.

 Par

Jamel

BENJEMIA                                
                

                                                

Il est des nations qui se rêvent grandes par leurs armées, d’autres par leurs ressources. La Tunisie, elle, ne s’élèvera que par son savoir. C’est dans le silence vibrant des salles de classe, dans le tumulte fécond des amphithéâtres, et dans la lumière tamisée des laboratoires que s’esquisse son avenir. Là se forgent les esprits, s’aiguisent les consciences et se dessine la forme du destin.
Notre pays, fort d’une jeunesse aux regards vifs et d’un patrimoine qui embrasse Carthage et Kairouan, a gravé dans le marbre de sa Constitution, à l’article 135, la création d’un Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement (CSEE). 
Mais il ne suffit pas d’ériger un Conseil : encore faut-il en faire un levier de transformation, un lieu où se croisent la stratégie, l’écoute et la vision. Car l’éducation ne peut plus se contenter d’être un chapitre budgétaire ou un motif de discours. Elle doit redevenir un acte de souveraineté. C’est à cette condition, et à celle-là seule, que le diplôme tunisien retrouvera sa valeur d’ascenseur social, que les fractures régionales cesseront d’être des fatalités, que notre pensée scientifique rayonnera au-delà des frontières, et que nos grandes institutions seront peuplées d’intelligences sûres d’elles-mêmes, enracinées et audacieuses.

Kasserine, Gafsa et les angles morts de la République

L’école tunisienne, censée être le grand égalisateur social, reproduit parfois les fractures qu’elle devrait combler. Rien n’illustre mieux ce paradoxe que les inégalités linguistiques criantes entre les régions du littoral et celles de l’intérieur. À Kasserine, à Gafsa, mais aussi dans d’autres gouvernorats, le niveau de maîtrise des langues — arabe littéraire, français, anglais — reste dramatiquement faible. Ce constat n’est pas une fatalité, mais le résultat d’un abandon progressif, d’un manque de stratégie différenciée et d’une absence d’investissement ciblé.
Or, la langue est bien plus qu’un outil de communication. Elle est une clef d’accès au savoir, à la citoyenneté et à l’emploi. Lorsque l’élève d’une région marginalisée peine à s’exprimer ou à comprendre un manuel, c’est tout son avenir qui se trouve compromis. L’inégalité linguistique devient alors une inégalité d’opportunités, une fracture cognitive qui renforce l’exclusion et mine la cohésion nationale.
Il est urgent d’agir. Des parcours d’excellence linguistique, des classes à effectifs allégés, des passerelles entre régions, mais aussi la valorisation des langues comme leviers d’ascension sociale doivent être mis en œuvre. Il s’agit de faire du plurilinguisme un droit et non un privilège, d’offrir à chaque enfant, quel que soit son lieu de naissance, la possibilité de maîtriser les outils fondamentaux du savoir. Réconcilier la République avec ses régions passe par là : par une école qui parle, enseigne et rêve dans toutes les langues de l’excellence.


Une plateforme ouverte pour une recherche trilingue

La Tunisie ne souffre pas d’un manque d’intelligence, mais d’un manque de valorisation de son intelligence. Dans nos universités, nos laboratoires et même en dehors du monde académique, des centaines de chercheurs, jeunes diplômés, enseignants ou passionnés produisent des idées, des analyses, des propositions. Pourtant, très peu de ces contributions atteignent le public, la décision politique ou les forums internationaux. Le problème est double : absence de plateforme nationale dédiée et cloisonnement linguistique.
Il est temps que la Tunisie crée une plateforme ouverte, publique, gratuite, pour publier des papiers de recherche dans les trois langues majeures du pays : l’arabe, le français et l’anglais. Cette plateforme, pensée comme un carrefour du savoir tunisien, permettrait à chaque chercheur de publier dans sa langue de prédilection, avec la garantie que son travail sera traduit — humainement ou automatiquement — dans les deux autres langues. Le savoir ne doit pas rester prisonnier des cloisons linguistiques ; il doit circuler, être partagé, discuté.
Un tel outil changerait la donne : il amplifierait la visibilité de la recherche tunisienne, renforcerait les échanges interdisciplinaires, et favoriserait une culture de publication dès le niveau licence ou master. Il permettrait aussi d’alimenter le débat public par des expertises locales, de nourrir les politiques publiques par des données endogènes, et de projeter la Tunisie comme un acteur crédible de la diplomatie du savoir. Car publier, ce n’est pas seulement informer, c’est exister dans le concert des nations.
La souveraineté scientifique commence par l’accessibilité du savoir. C’est en organisant notre propre circulation des idées que nous pourrons espérer en influencer d’autres.


L’ITES : silence d’un « Think Tank » stratégique

L’Institut Tunisien des Études Stratégiques (ITES) devrait être l’une des boussoles intellectuelles de la République. Chargé de produire des analyses de fond sur les grands enjeux nationaux — sécurité, économie, société, diplomatie — il a pourtant sombré dans un silence préoccupant. Le dernier dossier publié par cette honorable institution remonte à juillet 2024 selon le site web de l’ITES.
Cette discrétion contraste fortement avec les attentes du moment. Dans un monde incertain, marqué par les mutations géopolitiques, la révolution numérique, les tensions sociales et climatiques, chaque pays a besoin de structures capables de penser l’avenir, d’anticiper les chocs, de proposer des trajectoires. L’ITES pourrait — et devrait — être cette vigie stratégique, à condition de sortir de son isolement.
Il est urgent de redynamiser cet institut. Cela passe par des partenariats solides avec les universités tunisiennes et étrangères, des appels à contribution ouverts aux chercheurs indépendants, des traductions systématiques de ses travaux, et une véritable politique de diffusion. L’ITES doit redevenir un lieu de débat éclairé et un creuset d’idées, en lien direct avec les décideurs mais sans complaisance politique.
Redonner de la voix à l’ITES, c’est réaffirmer que la pensée stratégique est une dimension essentielle de la souveraineté. Un pays sans stratégie réfléchie devient un terrain de jeu pour les stratégies des autres.


Du local au global : bâtir la souveraineté intellectuelle

Réunir les constats précédents, c’est tracer une ligne directrice claire : la Tunisie a besoin d’un réarmement intellectuel. Cela ne signifie pas une accumulation de réformes techniques ou de slogans creux, mais un véritable effort pour bâtir une souveraineté cognitive, enracinée dans nos territoires, nourrie par notre jeunesse, et tournée vers l’universel. Cette souveraineté commence dans les écoles de Gafsa et Kasserine, où l’égalité linguistique doit devenir un chantier prioritaire. Elle se poursuit à travers un Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement fort, visionnaire, et structurant. Elle s’affirme dans la capacité à produire de la connaissance en trois langues, à publier, à débattre, à critiquer. Elle s’incarne, enfin, dans des institutions comme l’ITES, qui doivent retrouver leur mission de veille stratégique.
Le passage du local au global est possible. Il ne s’agit pas de copier des modèles extérieurs, mais d’inventer une trajectoire propre, qui valorise les spécificités tunisiennes tout en respectant les standards de l’excellence. C’est cette dynamique qui permettra de redonner confiance à la jeunesse, de stabiliser les régions marginalisées, et de projeter la Tunisie comme un carrefour de la pensée méditerranéenne, arabe et africaine.
Réarmer la Tunisie par le savoir, c’est reconnaître que les idées, les langues, les publications, les réflexions sont des armes pacifiques, mais puissantes. C’est aussi admettre que toute réforme économique, politique ou sociale restera incomplète si elle n’est pas adossée à une renaissance intellectuelle.
La Tunisie n’a pas besoin d’un énième plan de sauvetage conjoncturel. Elle a besoin d’un souffle, d’un horizon, d’un projet de civilisation. Ce projet commence par l’éducation, se prolonge dans la recherche, s’incarne dans des institutions intellectuelles fortes. Il exige du courage politique, une vision à long terme et une confiance retrouvée dans la capacité de notre pays à produire du sens, de la valeur, et du savoir.
À travers un Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement repensé, une plateforme de recherche ouverte, des politiques linguistiques inclusives et un institut stratégique réanimé, la Tunisie peut bâtir une souveraineté intellectuelle capable de nourrir son avenir. C’est un pari exigeant, mais c’est le seul qui vaille.
La Tunisie ne sera pas sauvée par ses mines, mais par ses idées. Elle ne rayonnera pas par ses classements, mais par ses engagements envers l’intelligence partagée.

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