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La bacchanale diplomatique : la clameur et l’ombre

24 Août 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 24/08/2025 Publié dans #Articles

La bacchanale diplomatique : la clameur et l’ombre

Par Jamel BENJEMIA

 

                                                            

Il est des diplomaties énivrées d’elles-mêmes, qui avancent comme des processions dionysiaques, titubant entre extase et transe, gonflées de slogans tapageurs et de caméras haletantes, où une poignée de main s’exagère en miracle et où la photo, gonflée d’orgueil, prétend tenir lieu de vérité. Elles progressent dans un vacarme de cuivre, comme si l’histoire n’était qu’un corso de vanités où l’illusion, grimée, prenait la place de la grandeur. Ce qui s’ouvre avec Donald Trump tient moins d’un simple récit diplomatique que d’une tragédie, avec ses tambours qui grondent avant même que les acteurs ne paraissent. Depuis qu’il a réinvesti la scène, le président américain multiplie les sommets comme d’autres empilent des trophées, dans un bureau ovale où l’apparence pèse plus lourd que les résultats. Après l’Alaska et sa rencontre avec Vladimir Poutine, Washington a vu défiler Volodymyr Zelensky, entouré d’une cohorte européenne de premier plan : le président français Emmanuel Macron, le chancelier allemand Friedrich Merz, le Premier ministre britannique Keir Starmer, la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni, le président finlandais Alexander Stubb, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et, pour compléter ce tableau, le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte. Une fresque impressionniste, ordonnée comme un « Radeau de la Méduse » diplomatique, où la mise en scène supplante sans cesse la substance.

La quête d’un trophée

Ce que cherche Trump n’est pas une paix enracinée, mais une consécration symbolique, un trophée destiné à flatter son ego et sacraliser son retour, un Nobel transformé en Oscar d’interprétation politique, censé couronner son rôle davantage que ses actes.
Dans la galerie des présidents nobélisés, Wilson avait bâti des institutions, Carter avait tissé les accords de Camp David, Obama demeure l’incarnation d’une espérance d’ouverture à la diversité. Trump s’y glisse comme un intrus chamarré, parrainé par Netanyahou, traqué par la justice pénale internationale. Mais, fidèle à son sens du récit, il se réclame de Theodore Roosevelt, dont il a emprunté le slogan « America First », plutôt que de Wilson l’internationaliste. À Roosevelt l’énergie brute et l’instinct conquérant ; à Trump l’illusion de s’inventer le rôle de l’homme providentiel qui dompte le chaos sous les feux de la rampe.

Rien de discret, rien de mesuré : sa diplomatie est logorrhéique, saturée de coups d’éclat. Plus médiatique que stratégique, plus narcissique que programmatique. Elle s’exprime par des superlatifs tonitruants, enveloppés de circonvolutions, dans ce spectacle permanent où l’histoire s’écrit en direct sur les réseaux sociaux.

Son ambition n’est pas de transformer l’ordre mondial, mais de captiver l’attention.

Il multiplie les rencontres comme on filme les épisodes d’une série télévisée. L’Alaska avec Poutine, Washington avec les Européens, demain peut-être Pékin, Téhéran ou Pyongyang. Chaque rendez-vous entretient le mythe d’une présidence planétaire, mais ne laisse derrière lui qu’un décor évanescent, où la diplomatie, tel Narcisse penché sur son reflet, s’enivre de sa propre image.

Peut-on sérieusement prétendre au Nobel quand on bombarde Téhéran sans mandat onusien, quand on intimide les juges de la Cour pénale internationale pour avoir seulement appliqué la loi, ou quand on vilipende Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies, pour avoir osé nommer le génocide à Gaza ? C’est vouloir ceindre son front de lauriers en brandissant un glaive encore rougi. L’histoire ne cède pas ses récompenses aux histrions qui confondent prestige et vertu ; elle sépare toujours les parures de pacotille des pierres qui scellent la mémoire.

Pour Trump, un seul passage étroit mène au salut : Gaza. Contraindre son protégé israélien à cesser les bombardements criminels et à accepter un cessez-le-feu, voilà peut-être le seul joker qui sauverait son Nobel.

Encore faudrait-il qu’il ne donne pas l’impression de s’investir davantage dans l’Ukraine que dans la tragédie palestinienne. Détourner le regard d’un génocide pour sceller un compromis continental serait un marché de dupes : l’histoire ne pardonne pas les hiérarchies de souffrance.

Car ce prix, s’il doit signifier quelque chose, ne peut récompenser une paix factice, mais seulement une paix juste, robuste et durable pour les Palestiniens. Pour cela, une condition nécessaire et suffisante s’impose : une politique étrangère américaine affranchie de la tutelle des faucons israéliens.

Les coulisses de l’histoire

Pourtant, derrière l’assaut des caméras et l’ivresse des projecteurs, s’élabore une autre diplomatie : discrète, patiente, obstinée. L’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi en offre l’illustration. Héritière de trois millénaires de mémoire politique, elle s’attache à panser, loin des éclats médiatiques, la plaie béante de Gaza.

 Le Caire cultive l’art de la médiation silencieuse. Il réunit des conciliabules à huis clos, note les avancées et s’efforce d’estomper les désaccords, en cherchant les points de convergence. Certains médias égyptiens affirment même qu’il prolonge les discussions, refusant de les clore avant qu’un accord ne se dessine. Sa diplomatie ressemble à une broderie patiente, à l’image des fresques funéraires qui ne révèlent leur éclat qu’à ceux qui savent attendre la lumière. Elle incarne ce que les Grecs nommaient le kairos, l’art de saisir l’instant propice. Jeu de miroir singulier : le Caire et Kairos, comme si la ville abritait dans son nom même la vocation de saisir le moment juste. Dans la tempête qui déchire la région, l’Égypte guette l’heure précise où son intervention peut infléchir le cours des événements, avec la constance, plus féconde que la force, et plus durable que l’éclat fugace des gesticulations.

Le vacarme et la retenue : deux logiques

Deux styles diplomatiques s’affrontent : l’exubérance trumpienne, livrée au culte de l’image, et la retenue égyptienne, inscrite dans la durée. La première croit qu’un décor peut se substituer au réel. La seconde parie sur des réseaux d’influence qui, à terme, redessinent les équilibres.

Trump, héraut de l’instantané, confond le clinquant avec la victoire, persuadé qu’une phrase jetée comme un obus ou une photo brandie comme un trophée suffisent à infléchir le cours du monde. Le général Sissi, lui, inscrit son action dans la temporalité pharaonique : une paix véritable ne se décrète pas, elle s’érige bloc après bloc, comme une pyramide défiant les siècles.

Tout est contenu dans ce contraste : le vacarme s’essouffle, la retenue s’édifie. Le bruit enivre l’instant ; le silence, lui, féconde l’avenir.

L’ombre plus forte que la lumière

Cette opposition révèle une métamorphose feutrée de l’ordre international. Nous glissons d’un monde où l’Amérique dictait sa loi par ses armes et son dollar, à un monde où d’autres puissances, moins flamboyantes mais plus patientes, sculptent leur influence dans la durée. La Chine déploie ses routes de la soie avec une constance stratégique, digne des préceptes de Sun Tzu, reliant les continents par un tissage de marchés et d’endettements. L’Inde, elle, façonne peu à peu, maille après maille, le canevas du Sud global, donnant à ses alliances l’épaisseur d’un horizon encore en gestation. Car, comme le rappelle un proverbe, peu importe la couleur du chat : ce qui compte n’est pas l’apparat, mais sa capacité à chasser. L’Égypte, dans la pénombre de ses palais, ajuste les équilibres fragiles du Proche-Orient, consciente que la paix est une architecture souterraine et non un feu d’artifice. Tous privilégient la permanence aux éclats, la lente maturation à la frénésie de l’instant.

À l’inverse, la bacchanale diplomatique de Trump illustre une Amérique qui croit encore dominer par les slogans martelés et la lumière crue des projecteurs. Elle s’accroche à la croyance que l’histoire s’écrit comme un show télévisé, que l’applaudissement d’un soir équivaut à l’empreinte d’un siècle. Mais ce tumulte n’est qu’écume : il jaillit, éclabousse, s’éteint. Et voici la leçon intemporelle : les civilisations qui parient sur le vacarme récoltent l’oubli, celles qui cultivent la patience gravent leur nom dans la pierre. Les empires qui savent persévérer dressent des temples qui défient le temps, quand ceux qui se consument dans les éclairs passagers ne laissent derrière eux que des ruines calcinées. Ainsi se joue, au-delà des chancelleries, l’éternelle dramaturgie de la puissance : la clameur disparaît comme la houle qui se brise, mais l’ombre, lente et abyssale, sculpte les siècles.

La bacchanale diplomatique : la clameur et l’ombre
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La fibre identitaire ou la racine des peuples debout

17 Août 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS du 17/08/2025 Publié dans #Articles

La fibre identitaire ou la racine des peuples debout

Par Jamel BENJEMIA

Dans son livre « L’illusion identitaire », Jean-François Bayart s’applique à démontrer que l’identité n’est qu’un leurre, un miroir aux alouettes, une invention sans consistance. Il en conclut qu’il faudrait apprendre à s’en délester pour accéder à une forme d’universalité. Mais cette déconstruction, si séduisante dans les amphithéâtres, laisse dans la vie réelle une humanité vidée de sa saveur, un être insipide qui cherche dans les ersatz de sérénité l’anxiolytique illusoire d’un apaisement. Paradoxalement, ce sont les sociétés dites prospères qui, malgré leurs écrans omniprésents, leurs supermarchés rassasiés et leurs vitrines saturées d’abondance, se consument dans un mal-être diffus, prisonnières d’un confort qui les étouffe et d’un consumérisme qui les vide, tandis qu’à Gaza, territoire cerné et affamé, une identité blessée mais ardente continue d’irriguer l’existence, comme une source souterraine que rien ne peut tarir. L’oppresseur dispose de chars et d’alliances, mais il s’enfonce dans un désespoir mesuré par des courbes de suicides, quand l’opprimé, presque nu, se tient encore debout. Cette inversion des rôles révèle une vérité simple : l’identité, loin d’être une illusion, est la fibre invisible qui empêche les peuples de se dissoudre. Sans elle, l’homme se fragmente. Avec elle, il s’élève. La question n’est pas de savoir si l’identité est un mirage, mais si l’on peut, sans elle, continuer d’habiter le monde. Trop de confort tue le sens. Trop d’abondance étouffe la joie. Trop de sécurité fabrique l’angoisse.

L’homme caméléon, une liberté factice

On nous vante l’homme caméléon : souple, mobile, adaptable. Mais cette plasticité, qui semble d’abord libératrice, n’est souvent qu’un déguisement de la fragilité. Celui qui change de peau selon les circonstances perd à la longue le fil de sa propre continuité. Il flotte, disponible à tout, mais enraciné en rien. Le modèle de l’« être interchangeable » se présente comme une conquête de modernité, il n’est que le symptôme d’une amnésie organisée. En érigeant la malléabilité en vertu suprême, nos sociétés fabriquent des individus déliés, incapables de dire « nous », prisonniers d’une solitude collective. L’absence d’ancrage n’engendre pas une tolérance plus grande, elle produit une vulnérabilité accrue. L’homme a besoin d’une trame pour relier ses jours, d’une mémoire pour donner sens à son présent, d’un socle qui lui permette de se projeter vers demain. La vie ne s’épanouit pas dans la simple capacité à changer de masque ou à se fondre dans l’air du temps ; elle réclame une continuité, un fil conducteur qui attache le passé au futur et qui donne au présent sa densité. Sans cette épaisseur, la liberté se retourne contre elle-même : elle cesse d’être puissance de choix pour devenir vertige, non plus ouverture féconde mais errance polie, aseptisée, stérile. Car un être qui ne sait plus d’où il vient ne sait plus non plus où aller ; il flotte dans l’instant, disponible à toutes les séductions mais incapable de bâtir quoi que ce soit de durable. L’utopie n’est pas de croire à l’identité, mais de penser qu’on peut s’en passer sans se dissoudre.

Gaza, la veine indéracinable

Au milieu de ce grand théâtre de l’amnésie, Gaza incarne la contradiction éclatante. Tout a été tenté pour réduire ce peuple : blocus, destructions, famine, négation même de son nom. On peut détruire les murs d’une maison, non la mémoire qui l’habitait. On peut effacer des cartes, mais pas les récits murmurés de génération en génération. Gaza est la preuve que l’identité n’est pas un décor folklorique, mais une énergie vitale. Les enfants y apprennent, au milieu des décombres, les noms des villages effacés, comme d’autres apprennent un alphabet : une leçon de persistance. L’oppresseur croit jouer avec le temps, persuadé que l’usure finira par vaincre. Mais chaque épreuve renforce ce fil de transmission. Car une identité véritable n’est pas un slogan, c’est une étoile polaire : elle oriente dans la nuit et traverse les tempêtes. Elle circule silencieusement et irrigue des vies réduites à l’essentiel. Le Gazaoui, qui se tient debout là où tout l’écrase, rappelle au monde que l’identité est la seule richesse impossible à confisquer. La faim n’a pas brisé, le siège n’a pas étouffé, l’exil n’a pas effacé, et pourtant elle demeure.

Le paradoxe de la puissance vide

Ce qui frappe, c’est le paradoxe cruel : les plus puissants semblent les plus fragiles. Ils possèdent la supériorité militaire, la technologie, la maîtrise des flux financiers, mais ils vivent une fragilité intime que ni les murs ni les armes n’apaisent. Le désespoir gagne leurs rangs, l’ennui les consume, le goût de vivre se délite. Une victoire extérieure ne guérit pas une défaite intérieure. La puissance matérielle ne suffit pas lorsqu’elle n’est adossée à aucune signification partagée. Là réside l’aveuglement : croire que l’on peut effacer l’identité d’autrui sans constater que la sienne se délite en même temps. L’oppresseur ne perd pas seulement des batailles morales, il perd son propre équilibre. Ses forteresses sont des coquilles vides : elles protègent des corps, non des âmes. Là où le Gazaoui trouve dans sa fidélité une source de force, l’oppresseur, malgré ses succès militaires, glisse vers un gouffre intérieur. C’est le prix d’un monde qui croit pouvoir se passer de racines : il triomphe à l’extérieur, mais s’effondre de l’intérieur. On peut régner sur des territoires, mais non sur ses propres gouffres. On peut conquérir des frontières, mais non s’inventer un horizon. On peut tout posséder, et n’avoir plus rien.

L’identité comme matrice de construction

L’identité n’est pas un fardeau d’ancêtres figés, mais une matrice vivante. Les grandes civilisations n’ont pas prospéré en niant leurs origines, mais en les réinterprétant. Ce n’est pas la répétition qui fonde la force, c’est la fidélité créatrice. L’homme qui sait d’où il vient ne se ferme pas au monde : il le rencontre avec assurance, parce qu’il ne craint pas d’être absorbé. L’homme caméléon imite sans inventer. Le peuple enraciné, lui, fait jaillir une parole singulière qui enrichit l’ensemble. Gaza nous enseigne qu’un geste simple, comme le fait de transmettre le nom d’un lieu disparu, de préserver une langue ou de maintenir un récit, peut avoir plus de force fondatrice que mille discours sur l’ouverture. L’identité, ainsi comprise, n’est pas un obstacle mais un tremplin. Elle ne réduit pas, elle élève. Elle donne aux peuples la capacité de durer, d’innover, d’écrire une histoire qui ne soit pas la copie servile de celle des autres.

Le socle ou la poussière

L’identité n’est pas un carcan que l’on doit briser, elle est la sève qui permet aux peuples de rester debout. Jean-François Bayart, en la réduisant à une illusion, néglige la dimension vitale qu’elle incarne. Ce n’est pas l’identité qui trompe, mais le fantasme de pouvoir s’en passer. Gaza, malgré la faim, les ruines et le siège, se dresse comme le contre-exemple absolu : tout peut lui être ôté, sauf la fibre identitaire qui la maintient en vie. L’oppresseur, quant à lui, découvre que la domination ne nourrit pas le sens, et que la puissance sans ancrage engendre le vide. L’anxiété, la dépression, le suicide en sont les symptômes. L’avenir, lui, appartient à ceux qui savent pourquoi ils vivent, et cette raison se dit toujours dans une langue, une mémoire, une fierté. Comme un arbre sans racines n’est qu’un tronc condamné, un peuple sans identité n’est qu’une poussière en attente de dispersion. Ce que Gaza nous enseigne, c’est que la fibre identitaire n’est pas une chimère : elle est la promesse d’un avenir, la matrice des peuples debout. Et le silence de certains, loin d’être une neutralité, devient une complicité dans le génocide perpétré contre ce peuple.

Ce qui se passe à Gaza n’est pas une guerre : c’est une déportation par pression, une purge par épuisement, un crime de guerre dans l’indifférence diplomatique.

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De la ruée vers l’or à la course aux terres rares : La prédation en habits neufs

10 Août 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 10/08/2025 Publié dans #Articles

De la ruée vers l’or à la course aux terres rares :

La prédation en habits neufs

Par Jamel BENJEMIA

 

                                       

     

Il y a, dans la marche des nations, des fils souterrains qui traversent les siècles. Les empires s’écroulent, les drapeaux se métamorphosent, les discours se parent de mots nouveaux ; mais la mécanique qui dévore les ressources, elle, demeure intacte. Hier, on partait pour l’or, l’ivoire, les épices ; aujourd’hui, on se précipite vers le lithium, le cobalt, le graphite ou le néodyme.

Ce qui se joue désormais n’est plus la simple exploitation d’un filon, mais la capture du futur. Les terres rares sont le nerf invisible des guerres technologiques : elles nourrissent les batteries, font tourner les éoliennes, guident les satellites, affûtent les missiles intelligents. Les posséder, c’est tenir en main, comme l’aurait murmuré Adam Smith une clef moderne du trésor des nations.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande de ces minéraux pourrait  quadrupler d’ici 2040, au nom d’une « révolution verte » qui, sous ses habits d’écologie, exige tribut au sous-sol. Chaque éolienne, chaque aimant, chaque batterie prélève son dû. Et le monde nouveau, que l’on promettait solidaire, enfante déjà les vieilles inégalités : l’Occident consomme, les autres creusent.

La malédiction de l’abondance

Plus un pays regorge de ressources, plus il semble voué à la misère, à la corruption et à la guerre. Le cadeau devient poison. Le Zaïre de Mobutu, aujourd’hui République démocratique du Congo (RDC), en est l’exemple canonique : un territoire saturé de cuivre, de cobalt et de diamants où la richesse du sol n’a jamais nourri le peuple, mais engraissé des clans, financé des conflits, acheté des fidélités éphémères. Le cuivre quittait le Katanga ; l’argent des échanges, lui, ne revenait pas.

Aujourd’hui encore, la RDC reste le théâtre d’une compétition impitoyable. Gouvernements étrangers, milices locales, multinationales affamées : tous s’y entremêlent. Au Nord-Kivu et au Katanga, les bottes des groupes armés écrasent le sol pour nourrir les batteries du Nord. Le M23, adossé au Rwanda, avance sous l’œil distrait des chancelleries, tandis qu’à Washington, on scelle des accords offrant aux États-Unis un accès privilégié aux minerais congolais, en échange de promesses sécuritaires qui se dissipent comme fumée. Ici, la paix est une monnaie d’échange et la souveraineté, un masque.

L’exception Botswana

Dans ce paysage sombre, le Botswana brille comme une anomalie. Grâce à une gouvernance plus transparente et à un partenariat habile avec De Beers, il a transformé ses diamants en routes, écoles et hôpitaux. Mais cette réussite tient aussi à la nature même de sa ressource : belle, rare, luxueuse, mais inutile aux révolutions technologiques. Le diamant ne propulse ni fusée ni voiture électrique.

Cet exemple, souvent brandi comme modèle, ne se transpose guère aux territoires où la richesse minérale est vitale pour les puissances industrielles. Là, la vertu ne suffit pas ; la convoitise est trop pressante.

L’Ukraine, gisement invisible

Sous les champs fertiles de l’Ukraine dort l’un des plus vastes gisements de terres rares d’Europe. Peu médiatisée, cette richesse a pourtant pesé dans l’ombre sur les négociations et les pressions. Sous l’ère Trump, Kiev aurait été incitée à céder certaines exploitations en échange d’armes et de financements.

L’histoire retiendra peut-être que la guerre ne s’est pas jouée seulement pour un drapeau ou une frontière, mais aussi pour un sous-sol où la promesse d’un minerai valait plus qu’un traité. Derrière les communiqués officiels se trame  une géopolitique de laboratoire, où un échantillon pèse parfois plus qu’un article de constitution.

La Chine, empire minéral

Pékin a compris, avant les autres, que les terres rares seraient la clef de voûte du XXIᵉ siècle. Non contente d’en être un producteur majeur, elle en maîtrise la transformation, l’exportation et l’accès, modulé au gré des quotas et des embargos. À elle seule, la Chine assure plus de 60 % de la production mondiale et détient un quasi-monopole sur certaines étapes de raffinage, concentrant près de 90 % de la capacité mondiale.

Sans la Chine, pas de smartphones, pas de véhicules électriques, pas de missiles de précision. L’hégémonie qu’elle a bâtie sur ces minerais est plus contraignante qu’une armée : diffuse, silencieuse, verrouillée par les chaînes d’approvisionnement. Les nouvelles routes de la soie ne sont pas tracées sur les cartes : elles serpentent à travers ports, laboratoires et les usines de chimie minérale.

Ainsi, face à la flambée protectionniste déclenchée par les droits de douane imposés par Donald Trump, les métaux critiques sont devenus une arme de rétorsion économique, un levier géopolitique aussi puissant que les chocs pétroliers des années 1970. Ce ne sont plus des barils que l’on bloque, mais des atomes indispensables. Et la dépendance, cette fois, n’est plus énergétique mais technologique, nichée dans les composants invisibles de nos machines.

Le retour des comptoirs

Sous la bannière de la transition énergétique, un vieux mécanisme colonial reprend vie. Hier, c’étaient les rivages africains et asiatiques où mouillaient les navires européens ; aujourd’hui, ce sont des hubs logistiques, des zones franches, des corridors miniers, des « green deals » à sens unique. Les noms changent, les procédures se numérisent, mais le fond reste identique : l’accès privilégié aux ressources contre un minimum de contreparties.

Les armes ont cédé la place aux crédits préférentiels, aux transferts de technologie, aux promesses de développement. Les comptoirs fortifiés se sont mués en antennes diplomatiques, en bureaux d'expertise, en consortiums intercontinentaux. Les multinationales négocient avec les États ce que jadis les gouverneurs scellaient avec les rois tribaux. L’enjeu demeure : sécuriser un flux, domestiquer une matière, aplanir une voie d’approvisionnement jusqu’à ce qu’elle se fonde dans le tracé global du commerce mondialisé.

Le minerai quitte le pays à bas prix, brut, inerte, dépourvu de toute valeur ajoutée. Il reviendra, manufacturé ailleurs, intégré à des technologies inaccessibles aux populations qui l’ont extrait à mains nues. Le cycle est fermé, hermétique, verrouillé par les clauses opaques des accords bilatéraux. On croyait les comptoirs relégués aux manuels d’histoire ; ils réapparaissent aujourd’hui, invisibles mais efficaces, comme les maillons discrets d’une servitude nouvelle.

La justice comme mirage

La transition énergétique aurait pu corriger un déséquilibre séculaire. Elle portait en elle une promesse : redistribuer les cartes du pouvoir, faire des pays riches en ressources non plus des réservoirs passifs, mais des acteurs maîtres de leur destin.

Mais les règles du commerce mondial, taillées sur mesure par les puissants, verrouillent la répartition des gains. Les appels à un commerce équitable des minerais stratégiques résonnent dans le vide, comme jadis ceux plaidant pour un « nouvel ordre économique international ». L’histoire bégaie avec ironie : les mots changent, les rapports de force persistent.

Derrière les partenariats « gagnant-gagnant », se perpétuent les vieilles logiques : le Nord conserve la propriété intellectuelle, contrôle la transformation, encadre la distribution ; le Sud demeure assigné au rôle de pourvoyeur muet.

La justice, dans cet échiquier, devient une fable douce à entendre, mais inopérante.

La prédation sans frontières

Le colonialisme contemporain ne porte ni uniforme ni bannière. Il se drape dans le langage de l’innovation, du climat et de la modernité. Il n’impose plus sa loi par la conquête territoriale, mais par le verrouillage des chaînes logistiques. Les fusils se sont tus ; les contrats, brevets et algorithmes sont devenus les armes nouvelles.

Dans les mines du Congo, sur les steppes ukrainiennes ou aux confins arides de l’Australie, on devine déjà les ateliers du monde à venir : on y puise la matière brute de nos rêves technologiques, sans y déposer l’écho d’un rêve commun.

De la ruée vers l’or à la course aux terres rares, la continuité est implacable. Les visages et les prétextes changent ; la loi brutale de l’échange inégal demeure, incrustée dans la trame même de la mondialisation.

Comme l’annonçait Samir Amin, la vieille mécanique centre-périphérie tourne encore, huilée par l’appétit insatiable des puissants. Et nul vernis de modernité ne dissimulera longtemps la morsure de cette prédation séculaire, une plaie qui, siècle après siècle, se referme toujours sur la même proie.

 

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La pensée embaumée, la super intelligence sacralisée

3 Août 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS du 03/08/2025 Publié dans #Articles

La pensée embaumée, la super intelligence sacralisée

Par Jamel BENJEMIA


   

Il fut un temps où penser signifiait prendre le risque d’être seul. Aujourd’hui, penser, c’est coller aux normes, répéter les conclusions des autres, ajuster ses intuitions à la température moyenne d’un algorithme. Le mot lui-même a perdu de sa charge : il ne signifie plus ni angoisse ni courage. Il désigne, tout au plus, une posture. L’intelligence s’est fait discrète, presque invisible. Et dans ce silence, l’intelligence artificielle (IA) a trouvé un trône.
On ne débat plus, on prédit. On n’éclaire plus, on calcule. La logique a remplacé le jugement. La pensée humaine, lente, imparfaite, tâtonnante, n’a plus sa place dans ce monde de certitudes programmées. On l’a figée, momifiée. Elle trône dans les musées, tandis que le mouvement est passé ailleurs.

L’intelligence artificielle n’est pas une invention. C’est une croyance. Elle repose sur une liturgie froide : la data comme prophétie, le code comme sacrement.
Le comble ? Ils parlent en notre nom. L’algorithme prétend refléter notre monde. Mais quel monde ? Celui des puissants, des bavards, et des surreprésentés. Les dominés, les invisibles, et les hésitants n’ont plus voix au chapitre.

Ils avaient promis l’émancipation. Nous avons hérité d’une nouvelle Nomenklatura. Les ingénieurs dictent la norme. Les développeurs arbitrent la vérité. Les « systèmes » imposent leurs verdicts comme autrefois les oracles. Le pire ? Leur foi est d’autant plus dangereuse qu’elle se croit neutre.

Mais regardons bien : toute cette architecture repose sur un postulat inavoué, celui de la dépossession. Plus besoin de penser : on délègue. Plus besoin de comprendre : on clique. Un service parmi d’autres dans le grand marché de la conscience sous-traitée.

La grande anesthésie

Ce que l’on sacralise aujourd’hui, ce n’est pas l’intelligence. C’est sa version technique, épurée de tout trouble, désincarnée, parfaite. Une intelligence sans révolte, sans désordre, sans vertige. On ne veut plus de Montaigne, ni d’Héraclite. Trop lents, trop profonds, trop humains.

Ce que l’on veut, c’est de la réponse rapide, claire, efficace. L’intelligence comme solution nous expose, et nous rend vulnérables. Et c’est précisément cette part fragile qu’on nous demande aujourd’hui de supprimer.

Dans ce monde saturé d’informations, on confond l’accès avec la compréhension, la donnée avec la vérité. Et l’on se laisse glisser dans une torpeur numérique où l’on ne pense plus : on valide.

L’IA n’est pas notre ennemie. Elle est notre anesthésiste. Elle endort notre inquiétude. Elle rend la complexité inutile. Et, sous prétexte de nous rendre plus performants, elle nous rend imperméables à tout ce qui ne se mesure pas.

L’oubli de l’histoire

Une civilisation meurt quand elle oublie son passé. Les bibliothèques sont devenues des bases de données. Les textes, des corpus d’entraînement. Les génies du passé servent désormais à entraîner les modèles, non à éveiller les esprits.

On croit faire dialoguer Platon avec Shakespeare. En vérité, on les désincarne. On les réduit à des occurrences. On les extrait de leur époque, de leur lutte, de leur corps même. Ce que l’on nomme « patrimoine intellectuel » devient un gisement statistique.


Je me souviens d’une émission, « Droit de réponse », animée par Michel Polac. Une reconstitution d’un réalisme saisissant de l’atmosphère du Café de Flore, où la crème tiède de l’intelligentsia parisienne bobo, vestige décaféiné de la gauche caviar et de la droite cassoulet, devisait doctement, entre deux gorgées de chardonnay bio, sur « l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites », comme si le sérieux de la posture suffisait à racheter la futilité du propos. L’animateur s’est mis à commenter une œuvre d’un lauréat du Nobel. Il a cité un passage traduit approximativement en français. En oubliant que le souffle poétique, comme le vin, ne voyage pas toujours bien. La beauté d’un texte se loge dans sa langue natale. Ce soir-là, j’ai compris la chance de pouvoir lire Al-Mutanabbi ou Aboû Nawâs dans une langue arabe classique châtiée, où le sens épouse le rythme, où chaque mot convoque une mémoire millénaire. Rien, jamais, ne remplacera cela.

Penser malgré tout

Il faudra réapprendre à penser contre la facilité, contre la vitesse, contre l’illusion du savoir immédiat. Penser lentement, humblement, douloureusement peut-être, mais penser encore. Refuser la dictature de l’évidence, réhabiliter le trouble, accueillir le silence.

La pensée n’est pas morte. Elle est seulement embaumée. Il nous appartient de briser le verre, de rouvrir le sarcophage, de laisser revenir la voix. Une voix tremblante, parfois, mais vivante. Car aucune machine, aussi brillante soit-elle, ne remplacera jamais ce qui bat au fond d’un être qui doute et qui espère.

Il m’arrive de penser à ce que signifie une signature humaine. Elle ne se limite pas au style. Elle est faite de strates, d’héritages, de gestes transmis dans le secret. Elle porte le poids d’un nom. Si tant de garçons de ma génération portent le prénom Jamel, ce n’est pas un hasard. C’est une résonance. Celle de Nasser. Un président, certes. Mais surtout une voix. Un tribun dont le souffle levait les foules. Un homme qui savait que le verbe pouvait renverser l’histoire, pas seulement l’analyser. Rien dans une base de données ne garde la vibration d’un discours de Nasser au Caire, la ferveur qui remontait des foules. Cette part-là du monde, ni l’algorithme ni la statistique ne sauront jamais la traduire.

Gaza, le seuil de l’ignominie

Il aura suffi de vingt-quatre heures pour que la parole présidentielle américaine vacille, se contredise, se fissure sous le poids de l’évidence. D’abord, le président Trump, dans un déni glacial, balayait l’idée même de famine à Gaza, comme on efface d’un revers de manche une vérité trop crue. Mais le lendemain, face à l’inexorable accumulation des faits, il s’est résolu à murmurer ce que le monde entier voit : La faim, vorace et silencieuse, creuse les ventres et sculpte les corps en spectres d’enfants, os sur peau, regard éteint. Les mères, aux bras devenus sépulcres, ne bercent plus que l’absence. Et les vivres, promesses lointaines, se perdent dans l’étouffement des frontières, comme des secours qu'on retient exprès pour faire plier les âmes. Ce revirement présidentiel, si tardif, n’avait rien d’un sursaut de lucidité : il fut une capitulation sans gloire face à l’évidence, une reddition lente, contrainte, devant l’humanité qui saigne à ciel ouvert.

Et comme un écho à ce basculement tardif, deux ONG israéliennes, B’Tselem et Physicians for Human Rights, ont levé le voile sur l’indicible. « Il faut appeler un génocide par son nom », clament-elles, brisant le mur du silence, dans une déclaration aussi lucide que bouleversante, reprise dans le journal Le Monde du mardi 29 juillet 2025. Car il y a des mots qu'on étouffe trop longtemps, et qui finissent par éclater avec la force des larmes retenues. Gaza, martyre silencieuse, n’est plus seulement un théâtre de guerre : elle devient le miroir effroyable d’une humanité qui s’égare.

Le dernier rempart

Si la conscience humaine vacille, si elle abdique, si elle se tait… alors tout devient normal. Même la famine. Même les charniers. Même Gaza.

Ce n’est pas l’intelligence qui juge. Elle calcule. Elle exécute. Elle trie. Et ce qu’elle ne peut ni mesurer ni simuler, elle l’écarte, sans frisson, sans remords. La pensée, elle, vacille mais elle vibre. Elle tremble, mais elle résiste. Elle fait honte, parfois. Elle gêne. Mais elle est le dernier rempart contre l’indifférence glacée des machines.

Dans cette nuit algorithmique où tout devient donnée, il nous reste ce baromètre fragile : notre humanité. Elle n’indique pas le vrai, ni le rentable, ni le probable. Elle indique le juste. Elle perçoit l’horreur quand l’écran reste muet. Elle pleure quand les chiffres restent secs.

Et c’est peut-être là le plus grand danger : qu’un jour, des enfants meurent de faim, et que cela ne choque plus personne, parce que cela aura été prévu, validé, digéré par une logique qui ne connaît ni la honte ni l’effroi.

Il faut penser encore. Penser pour ne pas s’habituer. Penser pour ne pas trahir. Car sans la pensée vivante, ce qui reste n’est qu’un simulacre : un monde parfaitement organisé où les crimes sont neutres, et les larmes devenues optionnelles.

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L’âge horizontal : La fin des hauteurs, le règne des algorithmes

27 Juillet 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS du 27/07/2025 Publié dans #Articles

L’âge horizontal :

 La fin des hauteurs,

le règne des algorithmes

Par

Jamel

BENJEMIA

                                     

Il est des époques qui s’éteignent sans fracas, comme une étoile vacillante à des années-lumière de notre conscience. Nul clairon, nul tumulte. Seul un souffle. À peine un frémissement dans l’air. Là où naguère les regards s’élevaient vers les  tours de verre, les yeux désormais se courbent vers l’éclat froid d’un écran. Le monde n’a pas basculé, il s’est lentement aplati.

L’ère industrielle, verticale, conquérante, tire sa révérence dans le clair-obscur d’un présent sans sommet. Ce n’est ni une mutation ni un progrès. C’est une transformation. Une chute sans drame, une métamorphose douce, comme si l’histoire, lasse d’elle-même, s’était allongée pour mieux observer sa propre dérive. Voici venu le temps horizontal. Il ne s’annonce pas, il s’installe. Sans décret, sans fronde. Il est là, sous nos pieds. Et déjà dans nos veines.

L’effacement des cimes

Hier encore, gravir était un verbe cardinal. L’homme montait : dans les hiérarchies, dans les tours, dans les trains vers la capitale. Monter, c’était mériter. Le monde se construisait en strates, et chaque étage promettait plus de lumière. Les cheminées d’usine lançaient leur fumée comme des prières vers les cieux. L’urbanisme se faisait vertical, tendu vers le haut comme un poing d’orgueil.

Mais la terre, patiente et discrète, a fini par reprendre ses droits. Elle n’a pas rugi. Elle a absorbé. Elle a nivelé. Aplanissant les écarts, effaçant les hauteurs. Le télétravail, d’un simple clic, a dématérialisé la notion même de présence. Le bureau, naguère temple de la productivité, n’est plus qu’un mot fatigué, flottant dans la mémoire des cadres déchus.

Le pouvoir ne réside plus au sommet, il circule. Il ne domine plus, il infuse. D’un mail à l’autre, d’un flux à l’autre. Il ne gravite plus autour d’une place forte : il s’infiltre, il pulse. La verticalité s’est effondrée sans bruit. Et l’homme, qui jadis voulait s’élever, se contente désormais de se connecter. L’échelle n’a pas été arrachée. Elle a disparu.

Le grand aplatissement

La ville n’explose plus : elle se répand. Elle glisse, comme une encre trop fluide sur le buvard du territoire. Le centre a perdu son magnétisme. La périphérie a cessé d’être un exil. Tout est devenu point d’accès. Le foyer n’est plus un abri, c’est un nœud de connexions. Le bureau s’invite au salon. L’intimité se confesse à distance. Même l’amour se fragmente, se calcule, se trie. Il n’éblouit plus, il s’optimise.

L’enseignement, décomposé en pixels. La santé, consultable en ligne. La présence, remplacée par la réactivité. Le monde n’avance plus vers un objectif : il s’étire, il s’étale, il se dilue. La vitesse a supplanté le sens. La fluidité est devenue vertu. On ne franchit plus d’étapes, on glisse sur des interfaces.

Dans cette horizontalité généralisée, tout semble possible, mais plus rien ne s’impose. Les liens sont partout, mais faiblement noués. Les échanges sont constants, mais volatils. Le réel s’est fait mouvant, presque liquide. Il ne s’imprime plus dans la chair, il file sur les fibres. Le monde s’est déployé, certes, mais s’est vidé de son poids. Nous ne marchons plus, nous flottons.

Le règne des invisibles

La forge moderne ne gronde plus. Elle calcule. Les pistons se sont tus, remplacés par des lignes de code. L’algorithme a pris la relève, discret comme une ombre, inlassable comme une mer sans marée. Il ne gouverne pas. Il suggère. Il ne décide pas. Il propose. Et l’homme, las de choisir, s’en remet à ses prédictions comme à un oracle numérique.

Il trie, il apprend, il devine. Il s’immisce dans nos gestes, nos mots, nos silences. Il devance nos désirs, il réinvente notre spontanéité. Il n’a pas de visage, mais il habite nos écrans. Il ne parle pas, mais il nous murmure l’itinéraire le plus rapide, la musique qui nous émeut, l’objet que nous n’avons pas encore cherché. À force d’effacer l’incertitude, il efface l’homme. Car vouloir, c’est hésiter. Et l’hésitation, c’est la respiration de la liberté.

Peu à peu, nous renonçons à ce qui faisait notre sel : douter, comparer, s’étonner. Nous glissons vers le confort d’une suggestion constante. L’homme n’interroge plus le monde : il se laisse conduire par ses prédictions. L’invisible gouverne. Et le visible, désormais, s’incline.

Le souffle de la terre

Et pendant que nos doigts pianotent, la terre gémit. Elle ne s’effondre pas. Elle expire. Lentement. Depuis des décennies, elle endure nos architectures, nos routes, nos démesures. Elle a offert ses entrailles pour alimenter nos fièvres de croissance : charbon, pétrole, minerais. Pour que nous montions. Pour que nous fondions. Pour que nous possédions.

Aujourd’hui encore, elle donne. Mais c’est à une autre folie qu’elle se plie : celle du numérique. Moins visible, mais non moins vorace. Les serveurs consomment, les câbles chauffent, les métaux rares s’épuisent. Le progrès a changé de forme, non de nature. Il ne fume plus, il brûle. Il ne martèle plus, il aspire. La blessure est silencieuse. Mais profonde.

La planète ne crie plus, elle suffoque, telle un asthmatique au regard perdu, cherchant sa Ventoline. L’ozone, jadis bouclier, se déchire. Et nous, connectés, laissons faire, tout en nous rassurant à coup de bilans carbone.

Le labyrinthe doux

Il fut un temps où le monde s’offrait dans la rudesse. Où franchir une porte exigeait d’oser. Où les couloirs étaient peuplés de regards, de frottements, d’imprévus. Le réel nous confrontait. Il n’était pas aimable. Mais il était dense.

Aujourd’hui, le couloir est digital. L’entrée est silencieuse. Un clic remplace la poignée. Un emoji, le sourire. On ne s’annonce plus, on surgit. Et pourtant, on ne dérange jamais. L’interface a tout lissé. Plus de rugosité. Plus d’effort. Nous vivons dans un labyrinthe sans mur, un cocon algorithmique qui ne refuse rien, qui nous accepte dans toutes nos contradictions. Il nous enlace. Il nous dissout.

Le lit devient bureau, l’amitié devient statistique, la solitude un flux d’apparences. Le divertissement s’invite au chevet. Les jours perdent leur grain. Les heures, leur texture. Nous sommes là, partout. Et nulle part. Hyperconnectés, sous-inhabités.

Ce que nous avons gagné en disponibilité, nous l’avons perdu en présence. Le monde est à portée de doigt, mais nous ne le saisissons plus. Nous le survolons.

Le temps des traversées

Nous avons quitté l’âge des colonnes, celui des ordres enracinés, des hiérarchies solides, des repères gravés dans la pierre. Le monde ne s’érige plus. Il s’étend. Il ne gravite plus. Il ondoie. Le pouvoir ne tonne plus. Il susurre. L’intelligence ne s’impose plus. Elle s’infiltre, dans les lignes, dans les flux, dans les plis du langage.

Mais cette horizontalité, si elle libère, désoriente. Elle brouille le proche et le lointain. Elle confond l’essentiel et le contingent. Elle exige un autre art : celui de la traversée. Traverser les apparences, percer les algorithmes, discerner sous l’abondance le sens qui se cache. Dans cet océan sans rivage, il ne suffit plus de bâtir. Il faut lire les courants, suivre l’élan, redonner à l’esprit sa boussole.

L’horizontalité ne sera pas une plage douce. Ce sera une mer imprévisible. Ceux qui sauront y lire les signes, ceux-là seuls éviteront le naufrage.

Les autres, croyant naviguer, seront emportés.

 

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