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Le logiciel nu ou la fin des mastodontes numériques

22 Février 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le TEMPS 22/02/2026 Publié dans #Articles

Le logiciel nu ou la fin des mastodontes numériques

Par Jamel BENJEMIA

 

Il fut un temps où le logiciel ne se contentait pas d’équiper l’entreprise : il la dominait. Il arrivait bardé de contrats, enveloppé de jargon, précédé d’une réputation d’infaillibilité. On ne le discutait pas, on l’acceptait. Comme on acceptait autrefois une loi venue d’en haut, lourde, intangible, supposée durable. Le logiciel était une architecture close, conçue ailleurs, pensée pour tous, ajustée à chacun au prix de renoncements silencieux.

Ce temps se retire.

Non dans le fracas d’une révolution proclamée, mais dans le glissement feutré des pratiques. Ce sont les marchés qui, fidèles à leur instinct plus qu’à leur clairvoyance, ont senti les premiers le relâchement. La chute du géant allemand SAP, près de 40% de sa valeur effacée depuis février 2025, selon le journal Le Monde du 18 février 2026, ne relève pas de l’humeur passagère des indices. Elle ressemble davantage à ces verdicts silencieux par lesquels l’histoire économique prend congé d’une illusion. Ce qui est ainsi sanctionné, ce n’est pas une entreprise, mais une croyance ancienne : celle d’un logiciel universel, durable par principe, supposé pouvoir compter indéfiniment sur la docilité des organisations et la lenteur du monde.

À l’âge des intelligences diffuses, l’entreprise ne veut plus de logiciels taillés pour des corps abstraits. Elle cherche des outils ajustés, réversibles, intelligibles. Ce qui se défait aujourd’hui, ce n’est pas seulement une industrie, c’est une certaine idée du pouvoir technique : vertical, centralisé, opaque. Le logiciel se dépouille. Il devient nu. Et dans cette nudité commence une autre histoire.

Le modèle de la masse

Le logiciel classique est né dans un monde qui croyait encore à la stabilité. Stabilité des marchés, des métiers, des processus. Il fallait des systèmes massifs, capables de tout embrasser, quitte à tout figer. On achetait un logiciel comme on installait une infrastructure : coûteuse, lente, réputée définitive. L’organisation s’y pliait, apprenait son langage, réorganisait ses gestes pour entrer dans la forme.

Ce modèle reposait sur une triple rareté : rareté du code, rareté des compétences, rareté du droit de modifier. Le logiciel se tenait à distance de ceux qui l’utilisaient. Il promettait l’ordre, mais au prix d’une dépossession progressive. Plus il s’étendait, plus il devenait étranger. Plus il s’alourdissait, plus il ralentissait.

La solidité s’est alors muée en inertie. Ce qui devait structurer a fini par entraver. Dans un monde devenu mouvant, fragmenté, soumis à des chocs continus, ces mastodontes numériques ont révélé leur fragilité intime : incapables de suivre le réel, sourdes aux usages, opaques aux besoins. Le logiciel industriel n’a pas été vaincu. Il a simplement cessé d’être adéquat.

L’intelligence comme déplacement

L’intelligence artificielle n’a pas attaqué le logiciel classique de front. Elle l’a contourné. Elle a déplacé le centre de gravité. Là où l’on pensait en produits finis, elle a introduit une logique de génération continue. Le logiciel n’est plus livré : il émerge. Il n’est plus figé : il apprend. Il n’est plus standard : il s’ajuste.

Ce basculement est amplifié par une révolution plus discrète encore : le No Code. Désormais, il n’est plus nécessaire de convoquer de vastes armées de programmeurs pour faire naître un outil. L’intelligence, assistée, outillée, devient accessible à ceux qui connaissent le métier, les flux, les irritations quotidiennes. Le code se retire. Le sens avance.

L’entreprise ne reçoit plus une solution extérieure : elle compose la sienne. À partir de ses données, de ses habitudes, de ses fragilités propres. Le temps long des déploiements cède la place à un temps organique, fait d’essais, de corrections, d’ajustements successifs. Le logiciel n’est plus acheté : il est engendré. Il naît au cœur même de l’organisation, parlant sa langue, épousant ses rythmes.

L’intelligence n’ajoute pas une couche. Elle allège. Elle rend le logiciel à sa fonction première : servir.

La fin des empires logiciels

Les grands éditeurs ont bâti leur puissance sur la centralisation. Une vision unique, déployée partout, au nom de l’efficacité. Ce qui faisait leur force devient leur faiblesse. Dans un monde fragmenté, instable, soumis à des ruptures permanentes, la solution universelle apparaît soudain comme une fiction coûteuse.

Longtemps, les directions informatiques ont accepté ce compromis. Elles ont traduit des besoins humains en exigences techniques, puis ces exigences en concessions successives. L’outil décidait du rythme, parfois même de l’organisation interne. Cette soumission passait pour de la rationalité.

Mais sous couvert de gouvernance algorithmique, une autre réalité s’est imposée : celle de la surveillance diffuse. Les logiciels collaboratifs, devenus omniprésents, intègrent des mécanismes de captation de données, d’analyse comportementale, de contrôle silencieux. Le scandale Pegasus n’a rien inventé ; il a seulement révélé l’ampleur du phénomène, ainsi que la lenteur des réponses judiciaires, en Tunisie comme en France.

Face à cela, il n’y a pas de révolte spectaculaire. Il y a un retrait. Les entreprises ne rompent pas : elles contournent. Elles développent à côté, puis au cœur. Les empires logiciels ne sont pas renversés ; ils sont désertés. Ainsi s’érodent les dominations qui n’ont plus prise sur le réel.

La révolution artisanale

Ce qui se joue dépasse la technique. C’est une transformation culturelle. En fabriquant ses propres outils, l’entreprise se remet à penser. Elle interroge ses flux, ses lenteurs, ses angles morts. Le logiciel cesse d’être un objet sacralisé : il devient un prolongement du raisonnement collectif.

Nous entrons dans une ère artisanale du numérique. Non par nostalgie, mais par nécessité. Le logiciel-artisan n’est ni fragile ni improvisé. Il est ajusté, évolutif, compréhensible par ceux qui l’utilisent. Grâce au No Code, l’intelligence se diffuse là où elle était confisquée. Le savoir-faire reprend ses droits sur la norme abstraite.

Cette réappropriation redonne de la lisibilité au travail. L’outil n’impose plus : il accompagne. Il ne dicte plus : il répond. L’entreprise, longtemps consommatrice de solutions, redevient un lieu de conception. Non pour se refermer, mais pour s’accorder au monde tel qu’il est : changeant, pluriel, imprévisible.

L’effacement fécond

Nous sortons d’un âge monumental. Le logiciel industriel, imposant et distant, cède la place à des formes plus modestes, plus mobiles, plus vivantes. Ce n’est pas une régression. C’est une maturité : l’acceptation que la complexité du monde ne se laisse plus enfermer dans des architectures closes.

Les entreprises qui compteront demain ne seront pas celles qui achèteront les solutions les plus vastes, mais celles qui sauront faire naître les outils les plus justes. À partir d’elles-mêmes. À partir de leurs usages réels. À partir de cette intelligence désormais disponible, diffuse, presque humble, qui ne cherche plus à dominer, mais à épouser le réel.

Le logiciel classique ne disparaît pas brutalement. Il s’efface avec dignité, comme s’effacent les formes devenues trop rigides pour contenir la vie. Dans cet effacement, quelque chose s’ouvre : un rapport plus sain à la technique, moins sacralisé, plus conscient, libéré de l’illusion de l’éternité mécanique.

Le logiciel nu n’est pas un logiciel appauvri. Il est un logiciel rendu à l’essentiel. Et dans cette nudité retrouvée, l’entreprise cesse d’être dominée par ses outils pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une source.

Car, comme l’écrivait Paul Valéry, « ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau ». Le logiciel aussi a longtemps cru que sa profondeur résidait dans son épaisseur. Il découvre aujourd’hui que sa véritable intelligence tient à sa capacité à rester au contact, sensible aux usages, attentif aux gestes, ouvert au vivant. Ce n’est plus la masse qui fonde la puissance, mais la justesse. Et dans ce déplacement silencieux, ce n’est pas seulement une technologie qui change de forme, c’est une manière d’habiter le monde qui se réapprend.

Le logiciel nu ou la fin des mastodontes numériques
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La fin de New Start ou l’abandon de la retenue nucléaire

15 Février 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 15/02/2026 Publié dans #Articles

La fin de New Start ou l’abandon de la retenue nucléaire

Par Jamel BENJEMIA

                            

 

New Start n’était ni une idylle diplomatique, ni un renoncement héroïque aux armes ultimes. Il constituait une grammaire stratégique, sobre et rigoureuse, par laquelle deux puissances rivales acceptaient de conjuguer la peur au futur plutôt qu’au conditionnel.

savoir, donc mesurer, car mesurer, c’est contenir.

Dans cet espace froid, presque ascétique, la stabilité naissait non de la confiance, trop fragile, mais de la lisibilité, plus austère et plus durable. On ne désarmait pas l’adversaire, on le rendait intelligible, et cette intelligibilité, pareille à une lumière clinique, empêchait l’imagination stratégique de sombrer dans le délire.

Désormais, cette lumière pâlit. Avec l’effacement de New Start le 5 février 2026, ce n’est pas l’équilibre nucléaire qui s’effondre d’un bloc, mais le cadre mental qui permettait de distinguer la menace réelle de la menace supposée.

Chaque arsenal devient une énigme, chaque modernisation une phrase à double sens, chaque silence un sous-entendu chargé de soupçons. Le brouillard ne dissout pas la rationalité, il la durcit. On planifie à partir du pire, non plus comme hypothèse extrême, mais comme norme implicite. L’angoisse cesse d’être un excès, elle devient méthode.

S’efface alors, sans proclamation ni funérailles, une morale tacite de la dissuasion. Longtemps, la puissance absolue avait admis qu’elle devait se tempérer elle-même, comme si l’arme ultime exigeait en retour une pudeur civilisationnelle. Menacer sans nier l’existence de l’autre, observer sans franchir l’irréparable : telle était la liturgie silencieuse des adversaires responsables. Aujourd’hui, cette retenue se dissout dans une indifférence calculée, comme si l’histoire, lasse des garde-fous, consentait à une pente rapide où l’efficacité stratégique l’emporte sur la sagesse politique.

Exiger la non-prolifération, refuser la limitation

Le paradoxe est désormais frontal : réclamer la non-prolifération tout en sanctuarisant ses propres arsenaux. Les grandes puissances invoquent la stabilité tout en consolidant leurs capacités, persuadées d’agir avec mesure. Mais la somme de ces prudences proclamées produit une imprudence collective, dissolvant la prévisibilité qu’elles prétendent préserver.

Il ne s’agit pas d’un choc des civilisations, mais d’un choc des rationalités stratégiques. Les puissances historiques voient dans leur supériorité nucléaire le socle ultime de l’ordre mondial ; les puissances montantes y lisent une volonté de figer la hiérarchie du monde, donc une négation implicite de leur sécurité. Entre ces lectures antagonistes, le droit international vacille, partagé entre universalité proclamée et asymétrie vécue.

Dès lors, chaque ogive devient un argument, chaque doctrine un message adressé à l’adversaire. On n’accumule plus seulement de la puissance, mais des signaux stratégiques. La prolifération cesse d’apparaître comme une déviance idéologique ; elle devient traduction d’un sentiment d’exclusion des garanties réelles et, symétriquement, d’une peur diffuse de perdre la centralité historique de la dissuasion. La méfiance s’installe comme langue commune.

La prolifération comme logique défensive

Il faut dissiper une illusion rassurante : la prolifération nucléaire relève moins d’une pulsion de puissance que d’une logique défensive. Lorsque les garants de l’ordre desserrent les contraintes qu’ils s’imposaient, ils envoient un signal limpide, quoique tacite : la sécurité dépend désormais de la capacité individuelle à dissuader. L’arme nucléaire devient alors moins un instrument de domination qu’une assurance ultime contre l’abandon.

Se banalise ainsi une prolifération horizontale, mimétique. Chaque avancée technologique nourrit l’inquiétude du voisin, chaque zone de tension se transforme en laboratoire stratégique. Jadis confiné à un club restreint, le nucléaire devient un langage de souveraineté, signe ultime d’une indépendance que l’ordre international ne garantit plus réellement. Le danger n’est plus seulement quantitatif, il devient qualitatif : multiplication des acteurs, fragilisation des chaînes de décision, plausibilité accrue de l’erreur ou du malentendu. L’arme conçue pour geler les conflits risque d’en devenir le ferment permanent.

Dissuasion sans morale ou ordre commun

Nous sommes à une bifurcation. Soit la dissuasion poursuit sa course sans cadre moral commun, dans une opacité assumée et une supériorité revendiquée, et la stabilité nucléaire ne sera plus qu’un accident provisoire. Soit les puissances admettent une vérité stratégique élémentaire : la non-prolifération ne survit que si les arsenaux existants acceptent, eux aussi, la contrainte vérifiable.

Il ne s’agit pas de désarmement romantique, mais de cohérence entre le discours et l’exemple donné. La confiance n’est jamais un préalable, elle est le produit d’une vérification réciproque. Les traités ne sont pas des aveux de faiblesse ; ils sont des compromis lucides, ces architectures discrètes qui empêchent les passions nationales de se muer en catastrophes universelles. Le poing frappé sur la table flatte l’ego des puissants ; il n’a jamais fondé un ordre durable. Seul le compromis, souvent décrié, prévient les malheurs que l’orgueil prépare en silence.

Sans cette réciprocité, la dissuasion se réduit à un pur rapport de force, privé de morale et donc de légitimité durable. Un ordre international qui ne repose plus sur des règles partagées finit toujours par être contesté par ceux à qui il demande de se taire. L’histoire des empires le rappelle : la puissance qui exige la retenue sans accepter la contrainte creuse elle-même le sillon de son déclin.

La prolifération nucléaire n’est pas la cause première du désordre mondial ; elle en est le symptôme le plus nu, la traduction la plus implacable d’un monde incapable d’accorder sa parole à ses actes. Refuser de s’imposer des limites tout en exigeant la retenue des autres nourrit une fuite en avant où la sécurité proclamée se paie d’une insécurité croissante.

Lorsque les règles cessent d’être communes, l’histoire n’avance plus par continuité, mais par irruptions.

L’âge des révélations stratégiques

Une nouvelle ère s’esquisse : celle où la prévisibilité cesse d’être la norme et où l’effet de surprise redevient central. L’histoire nucléaire a déjà connu ces réveils abrupts où une puissance, longtemps supposée non nucléaire, surgit soudain dans la lumière stratégique, redessinant l’équilibre du monde. Ces révélations ne sont pas des accidents ; elles mûrissent dans l’ombre des laboratoires, des alliances tacites et des volontés nationales qui refusent l’exclusion de la sécurité commune.

Ce précédent agit comme une prophétie froide. Il rappelle que les trajectoires stratégiques ne se lisent ni dans les communiqués ni dans les doctrines affichées, mais dans la profondeur des intérêts vitaux. L’inattendu cesse alors d’être une anomalie ; il devient une possibilité raisonnable, presque inscrite dans la logique du système.

Dans cet horizon incertain, la surprise pourrait devenir la méthode latente de l’histoire. Si l’ordre international persiste à prescrire la vertu sans se l’appliquer, d’autres acteurs finiront par produire leurs propres révélations stratégiques, comme réponses tardives à une sécurité qu’on leur aura refusée. La dissuasion sans morale ne se referme peut-être pas encore ; elle demeure une question ouverte, suspendue à la capacité des puissances à préférer le compromis lucide au fracas des ego, et à reconnaître que la stabilité durable naît moins de la force proclamée que des limites librement consenties.

Quand la puissance refuse de se limiter tout en exigeant la retenue d’autrui, la dissuasion cesse d’être un équilibre partagé et devient un pari solitaire, suspendu moins à la paix qu’elle promet qu’à l’erreur qu’elle espère toujours ajourner.

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L’illusion du plein emploi à l’âge des machines intelligentes

8 Février 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 08/02/2026 Publié dans #Articles

L’illusion du plein emploi à l’âge des machines intelligentes

Par Jamel BENJEMIA

 

                                          

Nous vivons une époque paradoxale, rassurante en apparence, inquiète en profondeur. Jamais le chômage mondial n’a semblé aussi contenu, jamais pourtant le sentiment d’insécurité professionnelle n’a été aussi largement partagé. À l’échelle planétaire, le chômage s’est installé autour d’un niveau que l’on dit modéré, voisin de cinq pour cent, comme si le monde du travail avait retrouvé, après les secousses de la pandémie, un fragile point d’équilibre.

Les statistiques apaisent, les gouvernements se félicitent, les marchés saluent ce qu’ils prennent pour une normalité retrouvée.

Mais cette tranquillité chiffrée repose sur une illusion de surface. Travailler ne protège plus nécessairement, ne garantit plus une trajectoire, ne fonde plus toujours une reconnaissance. La promesse ancienne, celle qui liait l’effort à l’avenir, s’efface sans fracas, par glissement progressif, presque imperceptible.

Au cœur de cette recomposition silencieuse s’impose l’intelligence artificielle. Non comme un cataclysme annoncé, mais comme une force patiente, méthodique, qui transforme le travail sans le faire disparaître. Elle n’élimine pas massivement les emplois, elle en modifie la substance, la durée, la valeur sociale. Dès lors, la question décisive n’est plus celle du chômage, mais celle du sens : que devient le travail lorsqu’il demeure numériquement présent, mais symboliquement fragilisé ?

La fin des lignes Nord-Sud

Pendant des décennies, le chômage s’est lu comme une fracture géographique presque évidente. Au Nord, la protection sociale, l’emploi stable, la continuité des trajectoires. Au Sud, l’instabilité, l’exclusion, l’économie de survie. Cette lecture, déjà imparfaite, est désormais insuffisante. Les pays autrefois stigmatisés pour leurs taux élevés connaissent parfois des améliorations notables, tandis que les économies réputées solides découvrent une fragilité nouvelle, plus diffuse, moins visible, mais tout aussi corrosive.

L’intelligence artificielle accélère ce brouillage des repères. Dans les économies avancées, ce sont souvent des fonctions longtemps perçues comme stables – analystes, chargés de conformité, assistants juridiques, cadres de gestion – qui découvrent, sans licenciement spectaculaire, que leur rôle s’amenuise, se délite, se morcelle.

Dans de nombreux pays du Sud, à l’inverse, le chômage officiel demeure contenu, mais cette stabilité repose sur une informalité massive. L’intelligence artificielle y agit comme une force profondément ambivalente. Elle peut offrir des raccourcis technologiques, ouvrir des accès inédits à la productivité. Mais elle peut aussi verrouiller l’entrée dans les chaînes de valeur mondiales, en automatisant ailleurs ce que ces économies réalisaient à bas coût. La frontière décisive n’est donc plus entre pays riches et pays pauvres, mais entre sociétés capables d’absorber la transformation et celles qui la subissent.

Le chômage invisible et la précarité algorithmique

L’un des effets les plus insidieux de l’intelligence artificielle sur l’emploi réside précisément dans ce qu’elle ne montre pas. Elle ne produit pas immédiatement des cohortes de chômeurs, mais une multitude de travailleurs fragilisés, déplacés, reclassés dans des statuts incertains. Le chômage devient moins une absence de travail qu’une perte de qualité, de sécurité, et plus encore, de projection dans le temps.

Le travail se fragmente, se contractualise à la tâche, se mesure à la performance instantanée. L’algorithme s’impose comme un nouvel intermédiaire, évaluant, notant, distribuant les opportunités selon des critères opaques. Cette précarité algorithmique échappe souvent aux indicateurs classiques, mais elle transforme en profondeur le rapport au travail. Elle installe une économie de l’attente, de l’ajustement permanent, où l’individu devient une variable optimisable, rarement un sujet reconnu.

Dans ce contexte, le chômage, tel qu’on le mesure encore, cesse d’être l’indicateur central de la santé sociale. On peut avoir un emploi et demeurer vulnérable. Travailler sans accumuler de droits, sans sécurité, sans horizon. L’intelligence artificielle n’abolit pas le travail ; elle le rend plus instable, plus conditionnel, plus solitaire.

La jeunesse face au mur du futur

Nulle part cette transformation n’est plus visible que chez les jeunes. Ils entrent sur le marché du travail dans un monde où les règles ont changé sans être explicitement formulées. Le diplôme n’est plus une garantie, l’expérience n’est plus un rempart, et les compétences deviennent rapidement obsolètes. L’intelligence artificielle valorise l’adaptabilité plus que la maîtrise, la vitesse plus que la profondeur.

Dans de nombreuses régions, le chômage des jeunes reste structurellement élevé. Mais même là où il recule, l’inquiétude demeure. Car l’entrée dans l’emploi se fait de plus en plus tard, de plus en plus précaire, de plus en plus fragmentée. Le risque n’est pas seulement économique, il est existentiel : une génération qui travaille sans se projeter est une génération qui doute de sa place dans le monde.

Cette tension est particulièrement aiguë dans les régions où l’État a longtemps joué le rôle d’employeur de dernier ressort. Lorsque l’intelligence artificielle réduit la capacité d’absorption du secteur public et que le privé ne crée pas suffisamment d’emplois qualifiés, le chômage devient une impasse sociale. Il cesse d’être transitoire pour devenir une condition durable.

États, formation et souveraineté du travail

Face à ces mutations, les États se trouvent devant une responsabilité historique. L’intelligence artificielle n’est pas un destin, mais un choix politique encadré par des institutions. La cartographie future du chômage dépendra moins de la technologie elle-même que de la manière dont les sociétés investiront dans la formation, la protection sociale et la redistribution des gains de productivité.

Former ne suffit plus. Il faut former autrement, tout au long de la vie, en acceptant que les trajectoires professionnelles ne soient plus linéaires. Protéger ne signifie plus seulement indemniser le chômage, mais sécuriser les transitions. Gouverner, enfin, implique de poser une question devenue centrale : à quoi sert le travail dans une société où la production peut, en partie, se passer de  l’homme ?

L’intelligence artificielle oblige ainsi les États à repenser leur souveraineté sociale. Non pour freiner l’innovation, mais pour éviter que le progrès ne se traduise par une désaffiliation massive, invisible, silencieuse.

L’illusion comme choix politique

Il faudra bien, tôt ou tard, nommer les choses. Le plein emploi que l’on célèbre aujourd’hui ressemble moins à une conquête sociale qu’à un arrangement statistique. Il rassure parce qu’il additionne des situations hétérogènes, des emplois fragmentés, intermittents, parfois dénués de toute projection, et les fait entrer dans une même catégorie comptable. Le trompe-l’œil du plein emploi naît de cette confusion entretenue entre le fait de travailler et celui d’exister socialement par son travail.

À l’âge des machines intelligentes, cette illusion devient politiquement commode. Elle permet de différer les choix, d’éviter les débats de fond, de laisser croire que la technologie, livrée à elle-même, finira par produire l’équilibre que l’on n’ose plus organiser. Or l’intelligence artificielle ne décide pas du monde qu’elle façonne. Elle amplifie les orientations déjà prises, les renoncements déjà consentis, les inégalités déjà tolérées.

La véritable question n’est donc pas celle du nombre d’emplois, mais de leur signification. Une société peut afficher un chômage bas tout en produisant de la désaffiliation, de l’angoisse sociale, du déclassement silencieux. Elle peut multiplier les postes sans reconstruire le lien, sans restaurer la promesse, sans offrir de récit commun. Dans ce cas, le plein emploi cesse d’être un horizon ; il devient un trompe-l’œil.

C’est ici que le politique retrouve sa responsabilité première. Non pas lutter contre les machines, mais décider de ce que vaut encore le travail humain dans un monde où l’efficacité n’est plus rare, mais où la reconnaissance le devient. Gouverner à l’ère de l’intelligence artificielle, ce n’est pas accompagner la technologie, c’est arbitrer entre ce qui optimise et ce qui rassemble, entre ce qui produit et ce qui fait société.

Beaucoup travaillent aujourd’hui, mais peu savent encore ce que leur travail leur promet. Et lorsque celle du plein emploi se fissurera, il ne restera qu’une question, redoutablement simple.
Aurons-nous utilisé le progrès pour libérer l’homme, ou pour masquer, sous des chiffres devenus rassurants, son effacement progressif ?

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Guerres sans fin, climats sans saisons

1 Février 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 01/02/2026 Publié dans #Articles

Guerres sans fin, climats sans saisons

Par Jamel BENJEMIA

 

 

Il fut un temps où le monde avançait à la boussole. Les routes étaient heurtées, parfois cruelles, souvent inéquitables, mais elles s’inscrivaient dans des récits lisibles, des cadres interprétables, des horizons reconnaissables. Aujourd’hui, ce socle s’est défait sans fracas. Non dans l’explosion d’un dogme renversé, mais dans une érosion patiente du sens, presque courtoise. Nous vivons au milieu d’une profusion de signaux qui ne désignent plus rien, dans une abondance d’informations qui n’ouvre plus sur la compréhension, dans une multiplication de priorités qui finit par paralyser. Le monde parle beaucoup, il oriente peu.

Ce vertige n’est pas théorique. Il se glisse dans des décisions tremblées, des politiques publiques disjointes, des sociétés lassées d’ignorer vers quoi elles vont. L’économie administre la rareté sans la penser, la politique gère l’urgence sans la dépasser, la science est sommée de rassurer alors que ses diagnostics s’assombrissent. Le savoir abonde, le cap fait défaut.

Dans ce brouillard, chaque crise agit comme un révélateur. Le dérèglement climatique, plus que toute autre, dénude notre désorientation. Il dérègle les saisons, déplace les territoires, fissure les certitudes. Il pose une question simple, redoutable : comment avancer quand les repères eux-mêmes se dérobent ?

La fin des récits stabilisateurs

La modernité tardive avait promis la maîtrise. Celle de la croissance, des risques, du temps. La promesse n’a pas cédé sous l’effet d’un pessimisme soudain, mais sous le poids de réalités contradictoires accumulées. Les grands récits se sont effilochés, incapables d’absorber la complexité qu’ils avaient contribué à produire. Le progrès n’apaise plus, la mondialisation inquiète, la technologie fascine autant qu’elle dessaisit.

Dans cet espace disloqué, l’économie a perdu sa fonction d’orientation collective. Elle calcule, ajuste, compense, mais ne trace plus. La politique, privée de respiration longue, se replie sur l’instant, sur la prudence électorale, sur une rhétorique défensive. L’État n’organise plus l’avenir, il tente d’en amortir les chocs.

Cette disparition des récits communs fragilise les sociétés. Elle ouvre un vide où prospèrent les certitudes autoritaires, les nostalgies instrumentalisées, les promesses de verticalité. Quand le sens se retire, la force revient, non comme solution, mais comme simulacre de direction. Ceux qui parlent simple sont écoutés davantage, parce qu’ils prétendent ordonner un réel devenu rétif.

Le climat, ou la grammaire bouleversée du réel

Le dérèglement climatique n’est pas qu’une crise environnementale. Il est une rupture cognitive. Il défait les calendriers intimes, désoriente les agricultures, fragilise les économies bâties sur la répétition des saisons. Quand la pluie s’abat hors temps, quand la chaleur s’attarde là où elle devait se retirer, c’est la mémoire collective qui vacille. Le réel cesse d’obéir à ses propres habitudes.

La Tunisie en a donné récemment une illustration brutale. Des pluies soudaines, concentrées, ont transformé des rues en torrents, des carrefours en cuvettes, des quartiers en bassins improvisés. L’eau n’a pas tant manqué d’issue qu’elle n’a rencontré des villes qui avaient oublié de lui en ménager une. Là où le sol aurait dû filtrer, retenir, ralentir, il a renvoyé l’eau à sa violence.

L’enjeu n’est plus seulement d’évacuer, mais de penser la retenue. Concevoir des dispositifs capables de capter non seulement l’eau, mais ce qu’elle charrie, afin d’éviter l’asphyxie immédiate des réseaux. Réhabiliter l’idée d’un sous-sol utile, patient, silencieux, fait de circulations discrètes orientant les excès vers des lacs, des zones tampons, des espaces préparés pour recevoir la démesure. Le climat ne demande pas des discours, il exige une architecture de la prévoyance.

Le monde fragmenté, les crises tectoniques

Le monde ne traverse plus une crise, mais la superposition de plaques instables dont les frottements produisent une géopolitique sismique. La guerre en Ukraine s’étire, non parce qu’elle serait indécidable, mais parce qu’elle révèle un défaut plus profond des puissances contemporaines : elles savent déclencher, elles peinent à conclure. L’enlisement devient l’horizon par défaut.

Ce mal n’est pas neuf. D’autres l’ont éprouvé avant. Quand une guerre commence sans fin politique claire, elle se poursuit sans issue. Elle déstabilise des régions entières, contamine les équilibres mondiaux, installe un ressentiment durable que nul cessez-le-feu ne dissipe vraiment.

À cette guerre prolongée s’ajoute un retour assumé des convoitises impériales. Les appétits territoriaux ressurgissent, parfois brutaux. Le droit international s’efface derrière la logique de puissance, redevenue langage principal. Ailleurs, la tentation de la frappe préventive réapparaît, rappelant que la guerre moderne se prépare souvent avant de se déclarer. L’histoire récente est obstinée : ceux qui ouvrent ces conflits ignorent presque toujours comment les refermer.

Les résistances discrètes du réel

Pourtant, sous la surface des grandes désorientations, quelque chose résiste. Non par éclat, mais par persistance. Des territoires réapprennent à dialoguer avec leur sol. Des collectivités comprennent que l’eau ne se combat pas, qu’elle se guide. Que la ville ne peut plus être un plan figé, mais un organisme poreux, capable d’absorber, de retenir, de redistribuer.

Ces résistances sont modestes, presque invisibles. Un avaloir repensé comme espace de décantation plutôt que simple orifice pressé d’engloutir. Un bassin de rétention dissimulé sous une place, un parking, un jardin, prêt à accueillir l’excès sans provoquer la rupture. Un réseau souterrain qui n’affronte plus l’eau, mais l’accompagne vers des respirations hydrauliques.

En Tunisie, malgré les fragilités, ces intuitions circulent. Elles vivent chez les ingénieurs, les urbanistes, les habitants. Elles rappellent que l’adaptation n’est pas un luxe, mais une nécessité. Là où l’État tarde, le réel enseigne. Là où les plans restent abstraits, l’eau dessine déjà ses lignes.

Gouverner l’eau, ou être gouverné par elle

Les inondations tunisiennes ne sont ni une anomalie ni une fatalité. Elles sont un message clair, répété, obstiné. Le monde ne manque pas de solutions, il manque d’attention.

Piloter sans boussole ne signifie pas avancer à l’aveugle. Cela implique d’accepter que les repères ne soient plus idéologiques, mais physiques. Qu’ils s’inscrivent dans des grilles bien pensées, des bassins humbles et efficaces, des réseaux conçus pour l’extrême plutôt que pour la moyenne. La modernité qui vient sera hydraulique ou vulnérable.

Le courage politique ne consistera plus à promettre la maîtrise, mais à organiser l’absorption du choc. À préférer la prévention silencieuse à la réparation spectaculaire. À comprendre que gouverner, désormais, c’est aménager l’écoulement du réel.

Quand le monde se perd dans la profusion des signaux, ce n’est pas l’alerte qui manque, c’est la direction qui se fige. À force de tout voir, nous avons cessé de choisir. Réhabiliter le plan, aujourd’hui, n’est ni nostalgie ni technocratie : c’est un acte de lucidité. Nommer des priorités, tracer des lignes, accepter de renoncer à l’accessoire pour sauver l’essentiel. Dans un siècle où le réel déborde de toutes parts, gouverner ne consistera plus à promettre l’ordre, mais à rendre le désordre habitable. Et c’est peut-être là, dans cette modestie retrouvée, que commence une politique à la hauteur de son temps.

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Le jubilé américain ou la tentation des terres

25 Janvier 2026 , Rédigé par Jamel BENJEMIA, Journal Le Temps 25/01/2026 Publié dans #Articles

Le jubilé américain ou la tentation des terres

Par Jamel BENJEMIA

 

Janvier 2026. Le temps n’est plus à la spéculation, mais à la condensation des ambitions. Dans cinq mois, le 4 juillet, les États-Unis célébreront le deux cent cinquantième anniversaire de leur indépendance. Une date ronde, presque magnétique, qui agit comme un accélérateur politique. L’histoire, convoquée pour être honorée, devient un levier. À mesure que l’échéance approche, le discours se tend, les symboles s’épaississent, les cartes se redessinent — parfois plus vite que la réalité ne peut les soutenir.

Dans cette séquence resserrée, Donald Trump ne cache plus son intention : faire de cet anniversaire non un moment de mémoire, mais un acte de projection. L’Amérique, selon lui, ne saurait entrer dans son troisième siècle en simple héritière. Elle doit en offrir une preuve tangible, visible, presque territoriale. D’où ces annonces, ces images, ces hypothèses qui agitent la planète diplomatique : le Groenland convoité sans recours déclaré à la force, le Canada évoqué comme continuité géographique, le Venezuela désigné comme anomalie à corriger, Cuba ramenée dans l’orbite américaine par glissement symbolique.

Rien n’est encore décidé. Mais tout est déjà signifié. Le langage n’est plus neutre : il prépare le terrain. À cinq mois d’un jubilé national, la géopolitique devient affaire de calendrier autant que de puissance.

Le Groenland, laboratoire d’une nouvelle pression

Le Groenland concentre à lui seul les contradictions du moment. Territoire immense, peu peuplé, stratégiquement central, il incarne cette zone grise où se croisent ressources rares, routes maritimes futures et rivalités de puissances. Donald Trump l’a affirmé : il n’emploiera pas la force pour s’en emparer. La phrase se veut rassurante. Elle ne l’est qu’en surface.

Car renoncer à l’intervention militaire directe ne signifie pas renoncer à la contrainte. Le scénario avancé est plus feutré : concessions foncières, droits d’usage, implantations militaires durables, à l’image des bases britanniques conservées à Chypre. Une souveraineté fonctionnelle sans souveraineté politique. Une présence sans responsabilité pleine.

Cette hypothèse place l’Europe devant un dilemme classique et redoutable : céder au nom de la sécurité collective, ou refuser et s’exposer à une marginalisation stratégique. Le Groenland devient alors un test grandeur nature, non de la puissance américaine, mais de la cohérence européenne.

Pour les Groenlandais, la réponse est pourtant limpide : leur territoire n’est ni à vendre ni à louer. Reste à savoir quel poids cette clarté pèsera face à l’impatience des grandes puissances.

Quand l’ombre des Malouines traverse l’Arctique  

Si la voie transactionnelle échoue, subsiste celle que l’on évite de nommer : le bras de fer. Dans les chancelleries, le mot circule à voix basse : les Malouines. Non par analogie géographique, mais par mécanique politique. Un territoire périphérique. Une certitude mal évaluée. Une escalade née moins d’une volonté de guerre que d’un malentendu stratégique.

L’Arctique n’est pas un désert diplomatique. Il est déjà sillonné par des intérêts russes, chinois, américains. Chaque mouvement y est scruté, interprété, parfois surinterprété. Dans ce contexte, toute pression excessive peut produire l’effet inverse : renforcer les résistances, durcir les alliances adverses, transformer une démonstration de puissance en aveu d’isolement.

Donald Trump joue ici une partition dangereuse. Il mise sur la vitesse, sur l’effet de surprise, sur la dissuasion symbolique. Mais l’histoire militaire est jalonnée de conflits déclenchés par des calculs trop sûrs d’eux-mêmes. L’absence proclamée de violence n’exclut pas la montée aux extrêmes. Elle peut même en être le prélude.

Canada, Venezuela, Cuba : la cartographie du fantasme

Les cartes diffusées ou suggérées par Donald Trump ont choqué par leur apparente légèreté. Elles sont pourtant révélatrices. Le Canada, allié historique et démocratie stable, y apparaît comme une simple continuité territoriale. Le Venezuela est réduit à un espace à normaliser. Cuba ressurgit comme un souvenir inachevé de la guerre froide.

Personne à Washington ne croit sérieusement à une intégration institutionnelle de ces pays. Le propos est ailleurs. Il est narratif. Il s’agit de réactiver l’idée d’une Amérique continentale, dispensée de composer avec des souverainetés jugées secondaires. Cette vision parle à un électorat lassé du multilatéralisme, nostalgique d’une puissance sans entraves.

Mais ce récit se heurte à une réalité têtue : le Canada n’est pas une province, le Venezuela n’est pas un État en suspens, Cuba n’est plus un pion isolé. À force de confondre influence et absorption, l’Amérique risque d’affaiblir ce qui a longtemps fait sa force : sa capacité à fédérer sans annexer.

Le calendrier, arme politique absolue

Le facteur décisif de cette séquence reste le temps — ou plutôt son manque. Cinq mois à peine avant le 4 juillet. Trop peu pour bâtir, mais suffisant pour marquer. Dans l’univers « trumpien », l’anniversaire devient une échéance stratégique. Il faut arriver à cette date avec quelque chose à montrer : un accord, une concession, un symbole, une victoire narrative.

Les projets monumentaux, arcs de triomphe ou cérémonies grandioses, participent de cette logique. L’architecture n’y est pas décorative : elle fige une interprétation de l’histoire, celle d’une Amérique toujours en expansion, fût-elle symbolique. Peu importe que la conquête soit réelle. Ce qui compte, c’est qu’elle soit racontable.

Cette précipitation n’est pas sans risque. Subordonner les équilibres internationaux aux impératifs d’un calendrier national fragilise les alliances, brouille les lignes rouges, multiplie les malentendus. À vouloir offrir un cadeau géographique pour un anniversaire politique, l’Amérique pourrait léguer un monde plus instable qu’elle ne l’a trouvé.

Quand le vent résiste aux navires

L’histoire n’aime pas les injonctions. Elle avance par lenteur, par compromis, par renoncements parfois. À cinq mois du 250ᵉ anniversaire des États-Unis, la tentation est grande de forcer le cours des choses, de produire un événement qui fasse date, qui donne l’illusion que l’Amérique continue d’écrire l’histoire plutôt que de la relire.

Mais les territoires ne sont pas des trophées. Les peuples ne sont pas des variables d’ajustement. Et la souveraineté n’est pas un décor que l’on déplace au gré des commémorations. Le Groenland, le Canada, le Venezuela, Cuba ne sont pas des chapitres disponibles pour un récit jubilaire.

Donald Trump a compris une chose essentielle : les dates structurent les imaginaires. Ce qu’il semble sous-estimer, c’est que les imaginaires ne gouvernent pas seuls le monde. À trop vouloir plier le réel à la mise en scène, on finit par exposer sa propre fragilité stratégique.

Un vieux proverbe maritime le rappelle avec une sobriété cruelle : « les vents ne suivent jamais les désirs des bateaux ». À l’approche du 4 juillet 2026, l’Amérique gagnerait peut-être davantage à lire la direction du vent qu’à redessiner la carte des mers.

Il faudrait enfin rappeler une évidence que la grammaire de la puissance tend à effacer : la dignité des peuples ne se négocie pas, ne se fractionne pas, ne se cède pas par clauses implicites. Court-circuiter l’ONU, contourner ses procédures, affaiblir ses médiations au nom de l’efficacité ou de l’urgence revient rarement à pacifier le monde. L’histoire montre au contraire que les conseils dits de paix, lorsque les inimitiés y sont trop profondes et les rapports de force trop déséquilibrés, finissent par se transformer en conseils de guerre différée. Là où le dialogue est feint, la violence s’installe. Et là où le droit est marginalisé, la conflictualité devient structurelle.

 

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