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De la ruée vers l’or à la course aux terres rares : La prédation en habits neufs

10 Août 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 10/08/2025 Publié dans #Articles

De la ruée vers l’or à la course aux terres rares :

La prédation en habits neufs

Par Jamel BENJEMIA

 

                                       

     

Il y a, dans la marche des nations, des fils souterrains qui traversent les siècles. Les empires s’écroulent, les drapeaux se métamorphosent, les discours se parent de mots nouveaux ; mais la mécanique qui dévore les ressources, elle, demeure intacte. Hier, on partait pour l’or, l’ivoire, les épices ; aujourd’hui, on se précipite vers le lithium, le cobalt, le graphite ou le néodyme.

Ce qui se joue désormais n’est plus la simple exploitation d’un filon, mais la capture du futur. Les terres rares sont le nerf invisible des guerres technologiques : elles nourrissent les batteries, font tourner les éoliennes, guident les satellites, affûtent les missiles intelligents. Les posséder, c’est tenir en main, comme l’aurait murmuré Adam Smith une clef moderne du trésor des nations.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande de ces minéraux pourrait  quadrupler d’ici 2040, au nom d’une « révolution verte » qui, sous ses habits d’écologie, exige tribut au sous-sol. Chaque éolienne, chaque aimant, chaque batterie prélève son dû. Et le monde nouveau, que l’on promettait solidaire, enfante déjà les vieilles inégalités : l’Occident consomme, les autres creusent.

La malédiction de l’abondance

Plus un pays regorge de ressources, plus il semble voué à la misère, à la corruption et à la guerre. Le cadeau devient poison. Le Zaïre de Mobutu, aujourd’hui République démocratique du Congo (RDC), en est l’exemple canonique : un territoire saturé de cuivre, de cobalt et de diamants où la richesse du sol n’a jamais nourri le peuple, mais engraissé des clans, financé des conflits, acheté des fidélités éphémères. Le cuivre quittait le Katanga ; l’argent des échanges, lui, ne revenait pas.

Aujourd’hui encore, la RDC reste le théâtre d’une compétition impitoyable. Gouvernements étrangers, milices locales, multinationales affamées : tous s’y entremêlent. Au Nord-Kivu et au Katanga, les bottes des groupes armés écrasent le sol pour nourrir les batteries du Nord. Le M23, adossé au Rwanda, avance sous l’œil distrait des chancelleries, tandis qu’à Washington, on scelle des accords offrant aux États-Unis un accès privilégié aux minerais congolais, en échange de promesses sécuritaires qui se dissipent comme fumée. Ici, la paix est une monnaie d’échange et la souveraineté, un masque.

L’exception Botswana

Dans ce paysage sombre, le Botswana brille comme une anomalie. Grâce à une gouvernance plus transparente et à un partenariat habile avec De Beers, il a transformé ses diamants en routes, écoles et hôpitaux. Mais cette réussite tient aussi à la nature même de sa ressource : belle, rare, luxueuse, mais inutile aux révolutions technologiques. Le diamant ne propulse ni fusée ni voiture électrique.

Cet exemple, souvent brandi comme modèle, ne se transpose guère aux territoires où la richesse minérale est vitale pour les puissances industrielles. Là, la vertu ne suffit pas ; la convoitise est trop pressante.

L’Ukraine, gisement invisible

Sous les champs fertiles de l’Ukraine dort l’un des plus vastes gisements de terres rares d’Europe. Peu médiatisée, cette richesse a pourtant pesé dans l’ombre sur les négociations et les pressions. Sous l’ère Trump, Kiev aurait été incitée à céder certaines exploitations en échange d’armes et de financements.

L’histoire retiendra peut-être que la guerre ne s’est pas jouée seulement pour un drapeau ou une frontière, mais aussi pour un sous-sol où la promesse d’un minerai valait plus qu’un traité. Derrière les communiqués officiels se trame  une géopolitique de laboratoire, où un échantillon pèse parfois plus qu’un article de constitution.

La Chine, empire minéral

Pékin a compris, avant les autres, que les terres rares seraient la clef de voûte du XXIᵉ siècle. Non contente d’en être un producteur majeur, elle en maîtrise la transformation, l’exportation et l’accès, modulé au gré des quotas et des embargos. À elle seule, la Chine assure plus de 60 % de la production mondiale et détient un quasi-monopole sur certaines étapes de raffinage, concentrant près de 90 % de la capacité mondiale.

Sans la Chine, pas de smartphones, pas de véhicules électriques, pas de missiles de précision. L’hégémonie qu’elle a bâtie sur ces minerais est plus contraignante qu’une armée : diffuse, silencieuse, verrouillée par les chaînes d’approvisionnement. Les nouvelles routes de la soie ne sont pas tracées sur les cartes : elles serpentent à travers ports, laboratoires et les usines de chimie minérale.

Ainsi, face à la flambée protectionniste déclenchée par les droits de douane imposés par Donald Trump, les métaux critiques sont devenus une arme de rétorsion économique, un levier géopolitique aussi puissant que les chocs pétroliers des années 1970. Ce ne sont plus des barils que l’on bloque, mais des atomes indispensables. Et la dépendance, cette fois, n’est plus énergétique mais technologique, nichée dans les composants invisibles de nos machines.

Le retour des comptoirs

Sous la bannière de la transition énergétique, un vieux mécanisme colonial reprend vie. Hier, c’étaient les rivages africains et asiatiques où mouillaient les navires européens ; aujourd’hui, ce sont des hubs logistiques, des zones franches, des corridors miniers, des « green deals » à sens unique. Les noms changent, les procédures se numérisent, mais le fond reste identique : l’accès privilégié aux ressources contre un minimum de contreparties.

Les armes ont cédé la place aux crédits préférentiels, aux transferts de technologie, aux promesses de développement. Les comptoirs fortifiés se sont mués en antennes diplomatiques, en bureaux d'expertise, en consortiums intercontinentaux. Les multinationales négocient avec les États ce que jadis les gouverneurs scellaient avec les rois tribaux. L’enjeu demeure : sécuriser un flux, domestiquer une matière, aplanir une voie d’approvisionnement jusqu’à ce qu’elle se fonde dans le tracé global du commerce mondialisé.

Le minerai quitte le pays à bas prix, brut, inerte, dépourvu de toute valeur ajoutée. Il reviendra, manufacturé ailleurs, intégré à des technologies inaccessibles aux populations qui l’ont extrait à mains nues. Le cycle est fermé, hermétique, verrouillé par les clauses opaques des accords bilatéraux. On croyait les comptoirs relégués aux manuels d’histoire ; ils réapparaissent aujourd’hui, invisibles mais efficaces, comme les maillons discrets d’une servitude nouvelle.

La justice comme mirage

La transition énergétique aurait pu corriger un déséquilibre séculaire. Elle portait en elle une promesse : redistribuer les cartes du pouvoir, faire des pays riches en ressources non plus des réservoirs passifs, mais des acteurs maîtres de leur destin.

Mais les règles du commerce mondial, taillées sur mesure par les puissants, verrouillent la répartition des gains. Les appels à un commerce équitable des minerais stratégiques résonnent dans le vide, comme jadis ceux plaidant pour un « nouvel ordre économique international ». L’histoire bégaie avec ironie : les mots changent, les rapports de force persistent.

Derrière les partenariats « gagnant-gagnant », se perpétuent les vieilles logiques : le Nord conserve la propriété intellectuelle, contrôle la transformation, encadre la distribution ; le Sud demeure assigné au rôle de pourvoyeur muet.

La justice, dans cet échiquier, devient une fable douce à entendre, mais inopérante.

La prédation sans frontières

Le colonialisme contemporain ne porte ni uniforme ni bannière. Il se drape dans le langage de l’innovation, du climat et de la modernité. Il n’impose plus sa loi par la conquête territoriale, mais par le verrouillage des chaînes logistiques. Les fusils se sont tus ; les contrats, brevets et algorithmes sont devenus les armes nouvelles.

Dans les mines du Congo, sur les steppes ukrainiennes ou aux confins arides de l’Australie, on devine déjà les ateliers du monde à venir : on y puise la matière brute de nos rêves technologiques, sans y déposer l’écho d’un rêve commun.

De la ruée vers l’or à la course aux terres rares, la continuité est implacable. Les visages et les prétextes changent ; la loi brutale de l’échange inégal demeure, incrustée dans la trame même de la mondialisation.

Comme l’annonçait Samir Amin, la vieille mécanique centre-périphérie tourne encore, huilée par l’appétit insatiable des puissants. Et nul vernis de modernité ne dissimulera longtemps la morsure de cette prédation séculaire, une plaie qui, siècle après siècle, se referme toujours sur la même proie.

 

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La pensée embaumée, la super intelligence sacralisée

3 Août 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS du 03/08/2025 Publié dans #Articles

La pensée embaumée, la super intelligence sacralisée

Par Jamel BENJEMIA


   

Il fut un temps où penser signifiait prendre le risque d’être seul. Aujourd’hui, penser, c’est coller aux normes, répéter les conclusions des autres, ajuster ses intuitions à la température moyenne d’un algorithme. Le mot lui-même a perdu de sa charge : il ne signifie plus ni angoisse ni courage. Il désigne, tout au plus, une posture. L’intelligence s’est fait discrète, presque invisible. Et dans ce silence, l’intelligence artificielle (IA) a trouvé un trône.
On ne débat plus, on prédit. On n’éclaire plus, on calcule. La logique a remplacé le jugement. La pensée humaine, lente, imparfaite, tâtonnante, n’a plus sa place dans ce monde de certitudes programmées. On l’a figée, momifiée. Elle trône dans les musées, tandis que le mouvement est passé ailleurs.

L’intelligence artificielle n’est pas une invention. C’est une croyance. Elle repose sur une liturgie froide : la data comme prophétie, le code comme sacrement.
Le comble ? Ils parlent en notre nom. L’algorithme prétend refléter notre monde. Mais quel monde ? Celui des puissants, des bavards, et des surreprésentés. Les dominés, les invisibles, et les hésitants n’ont plus voix au chapitre.

Ils avaient promis l’émancipation. Nous avons hérité d’une nouvelle Nomenklatura. Les ingénieurs dictent la norme. Les développeurs arbitrent la vérité. Les « systèmes » imposent leurs verdicts comme autrefois les oracles. Le pire ? Leur foi est d’autant plus dangereuse qu’elle se croit neutre.

Mais regardons bien : toute cette architecture repose sur un postulat inavoué, celui de la dépossession. Plus besoin de penser : on délègue. Plus besoin de comprendre : on clique. Un service parmi d’autres dans le grand marché de la conscience sous-traitée.

La grande anesthésie

Ce que l’on sacralise aujourd’hui, ce n’est pas l’intelligence. C’est sa version technique, épurée de tout trouble, désincarnée, parfaite. Une intelligence sans révolte, sans désordre, sans vertige. On ne veut plus de Montaigne, ni d’Héraclite. Trop lents, trop profonds, trop humains.

Ce que l’on veut, c’est de la réponse rapide, claire, efficace. L’intelligence comme solution nous expose, et nous rend vulnérables. Et c’est précisément cette part fragile qu’on nous demande aujourd’hui de supprimer.

Dans ce monde saturé d’informations, on confond l’accès avec la compréhension, la donnée avec la vérité. Et l’on se laisse glisser dans une torpeur numérique où l’on ne pense plus : on valide.

L’IA n’est pas notre ennemie. Elle est notre anesthésiste. Elle endort notre inquiétude. Elle rend la complexité inutile. Et, sous prétexte de nous rendre plus performants, elle nous rend imperméables à tout ce qui ne se mesure pas.

L’oubli de l’histoire

Une civilisation meurt quand elle oublie son passé. Les bibliothèques sont devenues des bases de données. Les textes, des corpus d’entraînement. Les génies du passé servent désormais à entraîner les modèles, non à éveiller les esprits.

On croit faire dialoguer Platon avec Shakespeare. En vérité, on les désincarne. On les réduit à des occurrences. On les extrait de leur époque, de leur lutte, de leur corps même. Ce que l’on nomme « patrimoine intellectuel » devient un gisement statistique.


Je me souviens d’une émission, « Droit de réponse », animée par Michel Polac. Une reconstitution d’un réalisme saisissant de l’atmosphère du Café de Flore, où la crème tiède de l’intelligentsia parisienne bobo, vestige décaféiné de la gauche caviar et de la droite cassoulet, devisait doctement, entre deux gorgées de chardonnay bio, sur « l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites », comme si le sérieux de la posture suffisait à racheter la futilité du propos. L’animateur s’est mis à commenter une œuvre d’un lauréat du Nobel. Il a cité un passage traduit approximativement en français. En oubliant que le souffle poétique, comme le vin, ne voyage pas toujours bien. La beauté d’un texte se loge dans sa langue natale. Ce soir-là, j’ai compris la chance de pouvoir lire Al-Mutanabbi ou Aboû Nawâs dans une langue arabe classique châtiée, où le sens épouse le rythme, où chaque mot convoque une mémoire millénaire. Rien, jamais, ne remplacera cela.

Penser malgré tout

Il faudra réapprendre à penser contre la facilité, contre la vitesse, contre l’illusion du savoir immédiat. Penser lentement, humblement, douloureusement peut-être, mais penser encore. Refuser la dictature de l’évidence, réhabiliter le trouble, accueillir le silence.

La pensée n’est pas morte. Elle est seulement embaumée. Il nous appartient de briser le verre, de rouvrir le sarcophage, de laisser revenir la voix. Une voix tremblante, parfois, mais vivante. Car aucune machine, aussi brillante soit-elle, ne remplacera jamais ce qui bat au fond d’un être qui doute et qui espère.

Il m’arrive de penser à ce que signifie une signature humaine. Elle ne se limite pas au style. Elle est faite de strates, d’héritages, de gestes transmis dans le secret. Elle porte le poids d’un nom. Si tant de garçons de ma génération portent le prénom Jamel, ce n’est pas un hasard. C’est une résonance. Celle de Nasser. Un président, certes. Mais surtout une voix. Un tribun dont le souffle levait les foules. Un homme qui savait que le verbe pouvait renverser l’histoire, pas seulement l’analyser. Rien dans une base de données ne garde la vibration d’un discours de Nasser au Caire, la ferveur qui remontait des foules. Cette part-là du monde, ni l’algorithme ni la statistique ne sauront jamais la traduire.

Gaza, le seuil de l’ignominie

Il aura suffi de vingt-quatre heures pour que la parole présidentielle américaine vacille, se contredise, se fissure sous le poids de l’évidence. D’abord, le président Trump, dans un déni glacial, balayait l’idée même de famine à Gaza, comme on efface d’un revers de manche une vérité trop crue. Mais le lendemain, face à l’inexorable accumulation des faits, il s’est résolu à murmurer ce que le monde entier voit : La faim, vorace et silencieuse, creuse les ventres et sculpte les corps en spectres d’enfants, os sur peau, regard éteint. Les mères, aux bras devenus sépulcres, ne bercent plus que l’absence. Et les vivres, promesses lointaines, se perdent dans l’étouffement des frontières, comme des secours qu'on retient exprès pour faire plier les âmes. Ce revirement présidentiel, si tardif, n’avait rien d’un sursaut de lucidité : il fut une capitulation sans gloire face à l’évidence, une reddition lente, contrainte, devant l’humanité qui saigne à ciel ouvert.

Et comme un écho à ce basculement tardif, deux ONG israéliennes, B’Tselem et Physicians for Human Rights, ont levé le voile sur l’indicible. « Il faut appeler un génocide par son nom », clament-elles, brisant le mur du silence, dans une déclaration aussi lucide que bouleversante, reprise dans le journal Le Monde du mardi 29 juillet 2025. Car il y a des mots qu'on étouffe trop longtemps, et qui finissent par éclater avec la force des larmes retenues. Gaza, martyre silencieuse, n’est plus seulement un théâtre de guerre : elle devient le miroir effroyable d’une humanité qui s’égare.

Le dernier rempart

Si la conscience humaine vacille, si elle abdique, si elle se tait… alors tout devient normal. Même la famine. Même les charniers. Même Gaza.

Ce n’est pas l’intelligence qui juge. Elle calcule. Elle exécute. Elle trie. Et ce qu’elle ne peut ni mesurer ni simuler, elle l’écarte, sans frisson, sans remords. La pensée, elle, vacille mais elle vibre. Elle tremble, mais elle résiste. Elle fait honte, parfois. Elle gêne. Mais elle est le dernier rempart contre l’indifférence glacée des machines.

Dans cette nuit algorithmique où tout devient donnée, il nous reste ce baromètre fragile : notre humanité. Elle n’indique pas le vrai, ni le rentable, ni le probable. Elle indique le juste. Elle perçoit l’horreur quand l’écran reste muet. Elle pleure quand les chiffres restent secs.

Et c’est peut-être là le plus grand danger : qu’un jour, des enfants meurent de faim, et que cela ne choque plus personne, parce que cela aura été prévu, validé, digéré par une logique qui ne connaît ni la honte ni l’effroi.

Il faut penser encore. Penser pour ne pas s’habituer. Penser pour ne pas trahir. Car sans la pensée vivante, ce qui reste n’est qu’un simulacre : un monde parfaitement organisé où les crimes sont neutres, et les larmes devenues optionnelles.

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L’âge horizontal : La fin des hauteurs, le règne des algorithmes

27 Juillet 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS du 27/07/2025 Publié dans #Articles

L’âge horizontal :

 La fin des hauteurs,

le règne des algorithmes

Par

Jamel

BENJEMIA

                                     

Il est des époques qui s’éteignent sans fracas, comme une étoile vacillante à des années-lumière de notre conscience. Nul clairon, nul tumulte. Seul un souffle. À peine un frémissement dans l’air. Là où naguère les regards s’élevaient vers les  tours de verre, les yeux désormais se courbent vers l’éclat froid d’un écran. Le monde n’a pas basculé, il s’est lentement aplati.

L’ère industrielle, verticale, conquérante, tire sa révérence dans le clair-obscur d’un présent sans sommet. Ce n’est ni une mutation ni un progrès. C’est une transformation. Une chute sans drame, une métamorphose douce, comme si l’histoire, lasse d’elle-même, s’était allongée pour mieux observer sa propre dérive. Voici venu le temps horizontal. Il ne s’annonce pas, il s’installe. Sans décret, sans fronde. Il est là, sous nos pieds. Et déjà dans nos veines.

L’effacement des cimes

Hier encore, gravir était un verbe cardinal. L’homme montait : dans les hiérarchies, dans les tours, dans les trains vers la capitale. Monter, c’était mériter. Le monde se construisait en strates, et chaque étage promettait plus de lumière. Les cheminées d’usine lançaient leur fumée comme des prières vers les cieux. L’urbanisme se faisait vertical, tendu vers le haut comme un poing d’orgueil.

Mais la terre, patiente et discrète, a fini par reprendre ses droits. Elle n’a pas rugi. Elle a absorbé. Elle a nivelé. Aplanissant les écarts, effaçant les hauteurs. Le télétravail, d’un simple clic, a dématérialisé la notion même de présence. Le bureau, naguère temple de la productivité, n’est plus qu’un mot fatigué, flottant dans la mémoire des cadres déchus.

Le pouvoir ne réside plus au sommet, il circule. Il ne domine plus, il infuse. D’un mail à l’autre, d’un flux à l’autre. Il ne gravite plus autour d’une place forte : il s’infiltre, il pulse. La verticalité s’est effondrée sans bruit. Et l’homme, qui jadis voulait s’élever, se contente désormais de se connecter. L’échelle n’a pas été arrachée. Elle a disparu.

Le grand aplatissement

La ville n’explose plus : elle se répand. Elle glisse, comme une encre trop fluide sur le buvard du territoire. Le centre a perdu son magnétisme. La périphérie a cessé d’être un exil. Tout est devenu point d’accès. Le foyer n’est plus un abri, c’est un nœud de connexions. Le bureau s’invite au salon. L’intimité se confesse à distance. Même l’amour se fragmente, se calcule, se trie. Il n’éblouit plus, il s’optimise.

L’enseignement, décomposé en pixels. La santé, consultable en ligne. La présence, remplacée par la réactivité. Le monde n’avance plus vers un objectif : il s’étire, il s’étale, il se dilue. La vitesse a supplanté le sens. La fluidité est devenue vertu. On ne franchit plus d’étapes, on glisse sur des interfaces.

Dans cette horizontalité généralisée, tout semble possible, mais plus rien ne s’impose. Les liens sont partout, mais faiblement noués. Les échanges sont constants, mais volatils. Le réel s’est fait mouvant, presque liquide. Il ne s’imprime plus dans la chair, il file sur les fibres. Le monde s’est déployé, certes, mais s’est vidé de son poids. Nous ne marchons plus, nous flottons.

Le règne des invisibles

La forge moderne ne gronde plus. Elle calcule. Les pistons se sont tus, remplacés par des lignes de code. L’algorithme a pris la relève, discret comme une ombre, inlassable comme une mer sans marée. Il ne gouverne pas. Il suggère. Il ne décide pas. Il propose. Et l’homme, las de choisir, s’en remet à ses prédictions comme à un oracle numérique.

Il trie, il apprend, il devine. Il s’immisce dans nos gestes, nos mots, nos silences. Il devance nos désirs, il réinvente notre spontanéité. Il n’a pas de visage, mais il habite nos écrans. Il ne parle pas, mais il nous murmure l’itinéraire le plus rapide, la musique qui nous émeut, l’objet que nous n’avons pas encore cherché. À force d’effacer l’incertitude, il efface l’homme. Car vouloir, c’est hésiter. Et l’hésitation, c’est la respiration de la liberté.

Peu à peu, nous renonçons à ce qui faisait notre sel : douter, comparer, s’étonner. Nous glissons vers le confort d’une suggestion constante. L’homme n’interroge plus le monde : il se laisse conduire par ses prédictions. L’invisible gouverne. Et le visible, désormais, s’incline.

Le souffle de la terre

Et pendant que nos doigts pianotent, la terre gémit. Elle ne s’effondre pas. Elle expire. Lentement. Depuis des décennies, elle endure nos architectures, nos routes, nos démesures. Elle a offert ses entrailles pour alimenter nos fièvres de croissance : charbon, pétrole, minerais. Pour que nous montions. Pour que nous fondions. Pour que nous possédions.

Aujourd’hui encore, elle donne. Mais c’est à une autre folie qu’elle se plie : celle du numérique. Moins visible, mais non moins vorace. Les serveurs consomment, les câbles chauffent, les métaux rares s’épuisent. Le progrès a changé de forme, non de nature. Il ne fume plus, il brûle. Il ne martèle plus, il aspire. La blessure est silencieuse. Mais profonde.

La planète ne crie plus, elle suffoque, telle un asthmatique au regard perdu, cherchant sa Ventoline. L’ozone, jadis bouclier, se déchire. Et nous, connectés, laissons faire, tout en nous rassurant à coup de bilans carbone.

Le labyrinthe doux

Il fut un temps où le monde s’offrait dans la rudesse. Où franchir une porte exigeait d’oser. Où les couloirs étaient peuplés de regards, de frottements, d’imprévus. Le réel nous confrontait. Il n’était pas aimable. Mais il était dense.

Aujourd’hui, le couloir est digital. L’entrée est silencieuse. Un clic remplace la poignée. Un emoji, le sourire. On ne s’annonce plus, on surgit. Et pourtant, on ne dérange jamais. L’interface a tout lissé. Plus de rugosité. Plus d’effort. Nous vivons dans un labyrinthe sans mur, un cocon algorithmique qui ne refuse rien, qui nous accepte dans toutes nos contradictions. Il nous enlace. Il nous dissout.

Le lit devient bureau, l’amitié devient statistique, la solitude un flux d’apparences. Le divertissement s’invite au chevet. Les jours perdent leur grain. Les heures, leur texture. Nous sommes là, partout. Et nulle part. Hyperconnectés, sous-inhabités.

Ce que nous avons gagné en disponibilité, nous l’avons perdu en présence. Le monde est à portée de doigt, mais nous ne le saisissons plus. Nous le survolons.

Le temps des traversées

Nous avons quitté l’âge des colonnes, celui des ordres enracinés, des hiérarchies solides, des repères gravés dans la pierre. Le monde ne s’érige plus. Il s’étend. Il ne gravite plus. Il ondoie. Le pouvoir ne tonne plus. Il susurre. L’intelligence ne s’impose plus. Elle s’infiltre, dans les lignes, dans les flux, dans les plis du langage.

Mais cette horizontalité, si elle libère, désoriente. Elle brouille le proche et le lointain. Elle confond l’essentiel et le contingent. Elle exige un autre art : celui de la traversée. Traverser les apparences, percer les algorithmes, discerner sous l’abondance le sens qui se cache. Dans cet océan sans rivage, il ne suffit plus de bâtir. Il faut lire les courants, suivre l’élan, redonner à l’esprit sa boussole.

L’horizontalité ne sera pas une plage douce. Ce sera une mer imprévisible. Ceux qui sauront y lire les signes, ceux-là seuls éviteront le naufrage.

Les autres, croyant naviguer, seront emportés.

 

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Culture et tourisme : Bâtir l’avenir avec la lumière du passé.

20 Juillet 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 20/07/2025 Publié dans #Articles

Culture et tourisme :

Bâtir l’avenir avec la lumière du passé.

         Par

Jamel

BENJEMIA                               

                                                                

Il est des terres où chaque pierre parle, où chaque souffle de vent tourne les pages d’un livre infini. La Tunisie est de ces terres-là. Entre mer et désert, entre oliviers torsadés et mosaïques éclatées, elle marche avec ses légendes et rêve avec ses ruines. Mais dans la mécanique sèche de l’État, les deux forces les plus vives de son identité : la culture et le tourisme, se croisent sans se voir, comme deux voyageurs dans la brume.
Or, sans capacité à se projeter, même les plus beaux rêves s’évaporent. Il est temps de les unir. D’un côté, la culture, sanctuaire de l’âme, trop souvent reléguée aux marges. De l’autre, le tourisme, promesse économique, trop souvent vendu sans mémoire, en forfaits uniformes pour « bronzer idiot ». Il est temps de les faire dialoguer, comme deux rivières cherchant un delta commun.

Car la culture n’est pas une nostalgie : elle est braise, tremplin, colonne vertébrale. Et le tourisme n’est pas une échappée : il est récit, miroir, catalyseur d’estime. Ensemble, ils peuvent élever une nation. Séparés, ils s’étiolent. Les réunir dans un grand ministère, ce ne serait pas une réforme. Ce serait une renaissance.

Carthage, toujours renaissante


Là-bas, la mer s’étire comme un drap bleu au pied des ruines. Entre colonnes penchées et mosaïques muettes, l’ombre d’Élyssa et les pas d’Hannibal vibrent encore. Carthage n’est pas un site. C’est une pulsation antique. Et pourtant, combien passent sans l’entendre ?

Carthage devrait être un phare. Mais un phare ne brille que si des mains en ravivent la flamme. Et si archéologues, artistes, technologues et conteurs œuvraient ensemble ? Carthage redeviendrait un cœur battant, non un vestige endormi, mais un théâtre d’idées.

Kairouan, l’étoile intérieure


Au centre du pays, là où le makroudh fond dans le miel comme une prière dans la méditation, Kairouan veille. Entre minarets et médersas, tapis tissés à l’ombre du sacré et ruelles murmurantes, elle respire.

Mais où sont les sons du présent ? Où sont les ponts entre l’élévation spirituelle et la création contemporaine ? Le tourisme spirituel ne peut se réduire à un cliché figé devant une mosquée. Il est quête, éveil, lumière intérieure.

 Kairouan devrait être le cœur incandescent d’une politique nationale d’élévation. Un pôle où le sacré inspire le présent.

Aujourd’hui, tout est morcelé. Un grand ministère saurait accorder les voix, tisser la foi avec l’art, transformer la ville en étoile-guide. En capitale d’âme.

Le Bardo, mille mondes en silence


Le Bardo ne montre pas des pierres, il raconte des civilisations. Chaque mosaïque est un fragment d’univers, chaque salle un écho d’empire. Des dieux en fête, des pêcheurs en prière, des scènes suspendues dans l’éclat du calcaire. Mais ce palais d’ombres et de lumière sommeille, privé de la voix qu’il mérite.

Le Bardo mérite mieux. Il pourrait devenir le Louvre méditerranéen de la mosaïque, un Palmarium d’histoires, une agora visuelle où les récits se tissent à l’infini. Avec l’une des plus vastes collections de mosaïques au monde, principalement romaines, le Bardo devrait être un temple du savoir, un sanctuaire de transmission sensible, un lieu où les enfants viendraient non pour réciter, mais pour vibrer. Où leurs regards s’émerveilleraient devant le triomphe éclatant de Neptune, dieu des flots et des conquêtes, et devant la scène poignante de Virgile, penché sur ses vers, entouré des muses Cléo et Melpomène, comme d’un souffle antique. Là, l’art ne serait plus une relique, mais une présence vivante, une voix d’éternité.

Cela exige un schéma directeur où musée et tourisme ne se concurrencent pas mais se fécondent. Où l’on transforme la contemplation en inspiration.

Sidi Bou Saïd, entre ciel et mer

Bleu sur blanc. Lumière sur silence. Sidi Bou Saïd n’est pas un village : c’est un voyage. Une strophe de pierre entre ciel et mer. Chaque ruelle y est un couplet. Chaque fenêtre un battement de paupières. Chaque café, une halte dans un poème suspendu.

Mais que fait-on de cette beauté ? Doit-elle rester simple carte postale ? Pourquoi ne pas en faire un campus du beau, une école méditerranéenne de création, un atelier d’invention enraciné ? Là où la musique croiserait la céramique, où l’architecture interagirait avec les pixels, où les ruelles deviendraient laboratoires de demain.

Il ne s’agit pas d’y empiler les touristes comme dans une vitrine. Il s’agit d’y cultiver un lien subtil entre patrimoine et audace. Ce rêve appelle une perspective cousue d’émotion et d’horizon. Il réclame un ministère qui sache penser avec le cœur.

Un ministère pour incarner une vision


Ce ministère ne serait pas une énième fusion administrative. Il serait une alchimie, une urgence poétique, un cœur battant stratégique.

Il ne juxtaposerait pas des services : il tisserait un récit. Il n’archiverait pas la mémoire : il l’activerait, la transformerait en énergie créative. Il ferait parler les pierres, danser les gestes, résonner les voix oubliées.

Il ne serait pas conservatoire du souvenir, mais moteur d’élan. Une passerelle  entre hier et demain. Là où le touriste devient témoin émerveillé, et l’habitant, gardien inspiré de son territoire.

Imaginez : les festivals conversant avec les médinas, les artistes avec les urbanistes, les paysages avec les plateformes numériques. Le patrimoine ne serait plus une vitrine, mais un organisme vivant.

Oser la beauté

Ce ministère porterait une conviction simple et puissante : la culture n’est pas un luxe, mais une économie vitale du sens et de la beauté du lien. Il soutiendrait l’artisan comme le designer, la brodeuse comme la vidéaste, le conteur comme le scénariste. Il irriguerait chaque territoire d’un souffle neuf.

Il offrirait aux jeunes une raison de rester. Non par contrainte, mais par désir ardent de créer, d’imaginer. Il rendrait aux régions leur fierté, leur vibration unique.

Ce ministère ne dirigerait pas, il révélerait. Il ne gérerait pas, il inspirerait.

Il ne vendrait pas un pays : il inviterait à l’habiter. À humer le jasmin du soir,  la fleur d’oranger de Nabeul, à goûter un couscous au poisson, à écouter le clapotis d’un port ou la plainte d’un oud dans un patio.

Et peut-être, alors, la Tunisie se reconnaîtrait.
Elle se regarderait dans le miroir… et s’aimerait.

Un serment lancé au monde

L’avenir appartient à ceux qui savent enchanter le réel. Et la Tunisie a tant à dire. Elle a les mots des poètes, les lieux des dieux, les visages du courage. Elle a le passé pour socle, la mer pour horizon, le souffle pour s’élancer.

Ce qui lui manque, c’est une maison commune. Un espace où le rêve et la stratégie s’unissent. Où la beauté devient levier. Où la culture épouse la croissance.

Il faut oser cette union. Il faut bâtir ce ministère.
Non pas comme un rouage de plus, mais comme un phare dressé entre la mémoire du sol et l’élan des idées.
Un serment lancé au monde, une promesse faite aux enfants de demain :
que la Tunisie saura, enfin, conjuguer son génie au futur.

Et si nous cessions de rêver à voix basse ?
Et si, ensemble, nous transformions cette vision en réalité ?

Et si la Tunisie cessait d’être un simple décor…
pour devenir, enfin, la scène vivante d’une civilisation en mouvement ?

Qu’on ne la prenne pas pour une coquecigrue, cette alliance de la culture et du tourisme : elle n’est ni lubie passagère ni mirage de plume, mais une sève profonde, une idée longue, un projet d’avenir sculpté dans l’épaisseur du réel et tendu vers la lumière.

 

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Le paradoxe américain ou les recettes de Monsieur Purgon.

13 Juillet 2025 , Rédigé par Jamel BENJEMIA / Journal LE TEMPS 13/07/2025 Publié dans #Articles

Le paradoxe américain ou les recettes de Monsieur Purgon.

 Par

Jamel

BENJEMIA                               

                

                                                

Il est des nations, comme des hommes, qui préfèrent les fables aux diagnostics, les fictions aux vérités. L’Amérique contemporaine, fière et vaine comme un personnage de Molière, se contemple dans le miroir déformant de ses propres illusions, parée des oripeaux du succès, alors même que son cœur économique bat à contretemps, dans une cadence déréglée. « The One Big Beautiful Bill Act » (« L’OBBB Act »), ultime scène grandiloquente d’un théâtre politique enfiévré, n’est pas une réforme : c’est une révérence, un simulacre d’ordre budgétaire.

Trump, qui revient tel Harpagon en campagne, ressuscite ses lubies fiscales dans un geste pavé de contradictions et de complaisances. Le 1er juillet 2025, le Sénat américain a adopté ce projet de loi monumental sous les airs d’une victoire solennelle. Deux jours plus tard, la Chambre des représentants a confirmé cette décision, avant que Donald Trump ne promulgue officiellement la loi le 4 juillet, jour symbolique de la fête nationale américaine. Mais derrière le rideau rouge et les feux de la rampe, c’est une pièce bien plus tragique qui se joue : celle d’un pays qui, à force de refuser la mesure, défie les lois de l’équilibre budgétaire comme on défierait les lois de la gravité, avec l’inconscience d’un enfant qui marche sur un fil sans filet.

Une ordonnance sans diagnostic

Car tout ici n’est que posture et imposture. « L’OBBB Act », malgré ses prétentions, n’est qu’un prolongement recyclé des baisses d’impôts du premier mandat Trump. Certains y voient une stratégie de croissance, mais il n’est au fond qu’un expédient, un leurre aux effets pervers, un geste politique qui, tout comme les prescriptions de Monsieur Purgon, soigne l’apparence du mal en l’exacerbant, insidieusement, dans le silence des organes. En d’autres termes, les baisses fiscales amplifient les déséquilibres qu’elles prétendent corriger.

Le déficit budgétaire atteint déjà 6,7 % du PIB, un chiffre effarant dans un cycle économique qui n’est pas encore franchement récessif. Et pourtant, loin de tenter un ajustement courageux, l'Amérique creuse le sillon d’une dette publique qui franchira bientôt, sans sursaut ni honte, les 106 % du PIB, seuil déjà atteint jadis, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le pauvre paie, le riche encaisse

Mais que l’on ne s’y trompe pas : le mal n’est pas uniquement arithmétique, il est moral et structurel. En réduisant la fiscalité des plus âgés, en restreignant « Medicaid » tout en octroyant des cadeaux fiscaux éphémères aux salariés sous forme d’exemptions anecdotiques, c’est tout un modèle social qui est dépecé au nom d’une logique de court terme.
Ce sont 12 millions de personnes supplémentaires qui se retrouvent sans assurance, si l’on cumule celles exclues de « Medicaid » et celles affectées par les modifications apportées à « l’Affordable Care Act ».
Et comme si cela ne suffisait pas, une nouvelle trombe protectionniste, à la sauce Trump, s’annonce pour le 1er août 2025: une avalanche de droits de douane sur les importations, portée par un mercantilisme économique en quête de coup d’éclat. Ce ne sont plus seulement des taxes, ce sont des oriflammes de guerre commerciale, brandies comme des étendards électoraux.
Comme dans les comédies de Molière, où l’hypocrisie sociale se drape de vertus cardinales, « l’OBBB Act » feint la discipline alors qu’il organise la gabegie. C’est Tartuffe vêtu du drapeau étoilé, invoquant l’équilibre tout en priant les idoles de la dépense électorale.
Les républicains, sous couvert de réalisme fiscal, serrent la ceinture aux pauvres et délacent celle des nantis. L’économie propre est congédiée, les classes populaires sommées de justifier leur indigence par des heures de travail administrativement tortueuses, tandis que les grandes fortunes fossiles entrent en scène, saluées comme des sauveurs.

L’art de tourner le dos à demain

Et l’on s’étonne, peut-être, de cette vision à si courte vue. Mais c’est qu’il faut comprendre l’Amérique contemporaine comme un malade qui nie ses symptômes, un Diafoirus d’opérette, prescripteur bouffi de saignées et de lavements à un corps social déjà exsangue. La croissance à venir est invoquée comme un deus ex machina. On en attend des miracles fiscaux, une manne céleste qui comblerait les déficits sans réforme, une bénédiction keynésienne sans discipline ni sacrifice.

Ce mirage de croissance est d’autant plus fallacieux qu’il est brandi par ceux-là mêmes qui, hier, méprisaient l’État-providence. Désormais, ce sont les marchés qui doivent sauver l’Amérique, la bourse qui doit soutenir la dette, la consommation, en guise d’anxiolytique collectif, maintenant l’illusion d’une prospérité sous perfusion. Mais à mesure que l’inflation gronde et que les taux d’intérêt s’élèvent, c’est tout le château de cartes qui menace de s’effondrer.

L’Amérique, telle que l’exprime cette loi, souffre d’un vice plus profond : elle a perdu le sens du futur. Elle agit en somnambule, piétinant les lignes rouges de la soutenabilité sans même en prendre conscience. Son programme économique est une suite de gadgets fiscaux, où le crédit d’impôt pour les pourboires côtoie l’abandon de toute stratégie sérieuse de décarbonation. L’épopée technologique, l’intelligence artificielle, ces data centers gloutons en énergie… Tout cela exige une vision énergétique neuve, robuste, inventive. Et pourtant, l’administration américaine mise sur le charbon, le gaz de schiste, le passé comme avenir.

Ce n’est plus l’audace, mais la simplification du monde à coup de slogans, l’effacement de la complexité dans le confort de l’évidence… Voilà ce que produit l’esprit populiste lorsqu’il s’installe dans la durée.

L’austérité en différé

On se souvient des avertissements des grandes banques, des économistes, et des analystes : si les États-Unis poursuivent cette voie pendant dix ans, ils devront ensuite réduire leurs dépenses ou augmenter leurs impôts de 5,5 % du PIB, chaque année. C’est l’austérité grecque mais surdimensionnée, un traitement de choc pour un colosse aux pieds d’argile, qui se croit Hercule mais vacille déjà comme Argan, l’hypocondriaque de légende.

Et comme souvent chez Molière, le théâtre politique devient tragique quand il refuse la vérité. L’Amérique aujourd’hui est ce « Malade Imaginaire » qui convoque des experts à sa cheville pour mieux ignorer la gangrène dans son torse. Les comités parlementaires, les commissions sénatoriales, les économistes de cour, tous répètent les mêmes diagnostics, mais aucun ne parvient à réveiller la bête de son sommeil fiscal.

Et dans les coulisses, les véritables maîtres du jeu attendent. Les marchés obligataires, la finance mondiale, les agences de notation : voilà les spectateurs de demain, ceux dont l’indulgence, déjà, s’effrite. Car si la croissance promise ne vient pas, si les taux s’élèvent encore, si le dollar poursuit sa dépréciation, alors, la pièce tournera au drame. Le rêve fiscal deviendra cauchemar souverain. La dette, aujourd’hui invisible, se matérialisera en contraintes brutales.

Et l’Amérique, comme dans la dernière scène d’un Molière crépusculaire, découvrira que l’illusion ne peut éternellement tenir lieu de politique.

Puissance ou pantomime ?

Il n’est donc pas trop tôt pour relire nos classiques. Car enfin, quelle est cette puissance qui prétend incarner le progrès, tout en refusant les efforts nécessaires à sa pérennité ? Quelle est cette démocratie qui agite la bannière de la liberté tout en se liant aux logiques les plus archaïques de la rente fossile ? L’Amérique trumpiste, avec ses promesses d’aisance sans responsabilité, de gloire sans gravité, ressemble à s’y méprendre à un personnage de Molière : vaniteux, dispendieux, et farouchement attaché à son ignorance.

Et pourtant, c’est peut-être dans la fiction qu’il faut puiser la solution. Non pour s’en évader, mais pour y réfléchir. Car, comme le suggère Cléante dans Tartuffe, l’aveuglement volontaire est le plus grand des travers, ou, selon une sagesse arabe tout aussi acérée, « le dromadaire ne voit pas sa bosse ». C’est bien là le paradoxe américain : un empire lucide sur le monde, mais aveugle sur lui-même.

À force de jouer à la comédie, il se pourrait bien que l’Amérique, un jour, tombe le masque, et ne découvre dans le miroir que le vide laissé par ses propres fables.

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